premium 1
premium 1 mobile
ani liu embrasse une plante
© Ani Liu

Smelfies : ça vous dit, un parfum qui sent l'humain ?

Le 5 déc. 2018

Une dose de savoir-être, d’humilité et parfois même de dégoût. Voilà ce que nous offre l’artiste-chercheuse Ani Liu. Ex du MIT et spécialiste en « design fiction », elle imagine des futurs où humains, plantes, animaux et machines vivent en harmonie, redistribue les rôles et brouille notre conception des normes.

Que signifie être humain à l’ère où intelligences artificielles, mutations biologiques et manipulations génétiques façonnent notre futur ? L'art peut-il empêcher l'humanité de virer au drame sci-fi ? À en croire l’artiste technophile Ani Liu, diplômée du programme Design Fiction du MIT Media Lab, l’avenir peut être radieux si on le veut. Et ça fait du bien de l’entendre. Surtout de la bouche d’une chercheuse, tout autant poète que scientifique, qui s’amuse à brouiller nos repères.

Quand elle ne confère pas aux plantes des effluves d’êtres humains, elle baigne des fleurs dans de la sueur humaine pour les faire pousser. Et quand elle n’encapsule pas l’odeur de ses proches pour en faire du parfum, elle emprisonne ses baisers dans des boîtes de Pétri pour les faire vivre à jamais. Émouvant et délicieusement contre-intuitif, son univers nous projette dans un monde où hommes, animaux et machines vivent en harmonie.

boîte de pétri bactéries

Kisses from the Future - Ani Liu
Petri dish, custom molded LB Agar, micro-organisms cultured from a kiss

Il y a quelque chose de très sensuel dans votre travail. Cette façon que vous avez de plonger dans notre intimité, de réveiller des émotions taboues tout en questionnant des sujets sensibles comme le rapport à la sexualité, à la femme, à la perte…

Ani Liu : Je crois que, comme dans toute société avancée et cultivée, nous tendons à nous éloigner le plus possible de notre animalité. Quand j’ai commencé à travailler sur les « smelfies » (l’artiste a cherché à encapsuler l’odeur des êtres qui lui sont chers, comme celle de son compagnon après le sexe ou le sport, pour en faire des fioles de parfum, ndlr), je me suis rendu compte que je passais mes journées à coder ou à programmer. Au MIT, tout n’est que recherche, logique et intellect. J’avais atteint un extrême de ce que signifie être humain.  Et put***, j’avais faim de redevenir animale ! Je me suis demandé s’il était possible d’être les deux, d’être logique et rationnelle tout en touchant aux émotions, à l’instinct. À ce moment-là, je m’intéressais aussi beaucoup à la réalité virtuelle et au futur de nos interactions. J’ai commencé à penser à des choses très émotionnelles, comme quand ma grand-mère est morte ou quand j’ai quitté mon ex et me suis rappelée que les premières choses que nous échangeons avec les autres sont des fluides ou des odeurs et j’avais envie de me reconnecter à ça, de les revivre de façon plus sensorielle.

C’est le but de la science-fiction ou du design fictif, challenger et toucher du doigt ce qui sera « normal » demain.

Les gens peuvent être mal à l’aise face à vos œuvres. Comment expliquez-vous ce sentiment face à des créations qui relèvent certes de l’intime et de la sensualité, mais qui sont en fait fondamentalement humaines ?

A. L. : Je m’intéresse beaucoup à l’évolution de nos mœurs, à ce que nous jugeons dégoûtant ou non. J’ai grandi à New York, à Chinatown, et ai souvent déjeuné avec des gens qui trouvaient que ma nourriture sentait bizarre. Pour vous donner un exemple, quand on a fait la découverte des germes, on a automatiquement commencé à développer des produits antiseptiques pour éviter les microbes. Aujourd’hui, on consomme des probiotiques en masse et on se met tous à boire du kombucha (boisson ancestrale chinoise obtenue grâce à la culture de bactéries et de levures et de plus en plus populaire en Occident, ndlr). Les tendances scientifiques évoluent en même temps que les tendances culturelles et font muter nos modes de vie. Quelque part, c’est le but de la science-fiction ou du design fictif, challenger et toucher du doigt ce qui sera « normal » demain, même si j’ai du mal avec le mot « normalité » puisque c’est une construction humaine. 

C’est ce que j’ai tenté de faire avec « Mind controlled Spermatozoa » (l’artiste a réussi à contrôler le mouvement de spermatozoïdes grâce à une interface cerveau-utilisateur. Un geste symbolique exprimant l'émancipation de la femme et de son corps face à des sociétés majoritairement masculines, ndlr). C’était très puissant d’aborder le sujet de façon aussi métaphorique et de contrôler quelque chose de fondamentalement masculin. On ne parle pas ouvertement de la question du genre, du contrôle de la reproductivité, du contrôle du corps de la femme ou même des menstruations. C’est encore tabou et j’aime en prendre le contre-pied. Pourquoi est-il si menaçant de donner du pouvoir aux femmes ? Pourquoi ça gêne encore ?

Quelle a été la réaction du public devant cette installation ?

A. L. : Beaucoup de personnes m’ont dit qu’elle relevait presque du viol. Ce qui est intéressant parce que le sperme n’était même pas dans un corps d’homme mais dans une boîte de Pétri. C’était extrêmement symbolique et cela m’a fait penser à quel point les femmes font face à cette violence au quotidien, quand elles se font stériliser de force ou agresser sexuellement. J’aime la façon dont les technologies peuvent déplacer notre perception du monde et développer notre empathie.

Avec « The Botany of Desire », vous altérez la croissance d’une plante pour qu’elle grandisse au contact de vos baisers, une façon de redéfinir les propriétés de la nature pour vivre en harmonie avec. À l’heure où la planète est en péril, que peut-on imaginer d’autre dans le champ de la biologie de synthèse ?

The Botany of Desire - Ani Liu

A. L. : J’ai une relation très émotionnelle avec les plantes. Si nous avions tous cette même relation, alors peut-être que l’environnement s’en porterait mieux ? Je ne sais pas. Pour un projet, j’ai aussi fait pousser une plante dont l’odeur est celle d’un humain (cf. le projet Forget me not) en me disant que nous aurions moins envie de couper des arbres si ces derniers dégageaient l’odeur d’un Homme ! J’aime penser à ce genre d’empathie inter-espèces. 

Je suis aussi tombée sur le travail d’un artiste qui a tenté de créer un arbre qui saigne comme un humain quand on le coupe (si nous n’avons pas trouvé le nom de l’artiste, il existe une espèce d’arbre qui « saigne » et sécrète une résine rouge lorsqu’on le coupe : le dragonnier, ndlr). L’année prochaine, j’ai une exposition prévue autour de la nature et vais explorer la façon dont nous transformons l’environnement en objets, les plantes en plastique par exemple. Un concept assez fou quand on sait que la présence de vraies plantes diminue notre taux de cortisol (l’hormone du stress, ndlr), que l’on guérit plus vite et avec moins d’antidouleurs quand notre chambre d’hôpital donne sur un jardin.

Forget me Not - Ani Liu

Vous bénéficiez d’une bourse pour avoir remporté le prix Bio Art & Design Award 2018 aux Pays-Bas et montez en ce moment une exposition à Eindhoven. Que pourra-t-on y voir ?

A. L. : Je monte une collection de neuf pièces intitulée « Real Virtual Feelings » pour laquelle je collabore avec des radiologues. Pour monter mon projet, j’ai dû leur poser des questions étranges du genre : « Si vous pouvez voir à travers mon corps, que savez-vous réellement de moi ? Pouvez-vous savoir si je suis amoureuse ? Si j’ai le cœur brisé ? Ou si je suis heureuse ? » Ils ont bien évidemment commencé par me dire que ce n’était pas possible. Alors j’ai réalisé que Google ou Facebook le sauraient probablement. Google sait ce que je ressens quand je me lève à 3h00 du matin et que je cherche des choses bizarres sur Internet. Je trouvais intéressant d’explorer ce qu’une personne apprend de l’autre par son corps physique mais aussi par ses interactions virtuelles. Descartes a beaucoup parlé de la dualité entre corps et esprit. Dans la tradition philosophique et dans beaucoup de sociétés, le corps est considéré comme impur, sale, et l’esprit comme pur et transcendant. Les sciences modernes tendent à réfuter ce postulat et partent du principe que tout se forme et part de cette chair justement.

J’aime le gras, le sucre et le sexe, mais j’aime aussi les likes sur Instagram !

Real Virtual Feelings - Ani Liu
Work in progress

Je pense toujours comme ça, par le « moi » à la fois animal, humain, spirituel mais aussi virtuel. J’aime le gras, le sucre et le sexe, mais j’aime aussi les likes sur Instagram ! Les choses immatérielles nous affectent autant que notre environnement physique et participent à notre construction. Ce que vous voyez sur Internet devient une molécule qui fait partie de votre corps, un peu à la manière du chien de Pavlov qui se met à saliver au moindre stimulus (le « conditionnement pavlovien » désigne les réflexes qui sont conditionnés par notre environnement à la suite d’un apprentissage, ndlr). Avec « Real Virtual Feelings », j’essaye de montrer que chaque stimulus virtuel correspond à une réaction chimique dans notre corps.


Ani Liu est une artiste-chercheuse travaillant à l'intersection de l'art et de la science. Son travail examine l’influence des innovations scientifiques et technologiques sur la subjectivité humaine, la culture et l'identité.

Son travail a été présenté à Ars Electronica, à la Biennale du Queens Museum, au Musée des beaux-arts de Boston, au Musée des arts asiatiques, au MIT Museum, au MIT Media Lab, au Mana Contemporary, à l'Université de Harvard et à la Shenzhen Design Society. Elle a enseigné à la Harvard Graduate School of Design et a été critique à l'Université Harvard, au Dartmouth College, au MIT, à l'Université de Pennsylvanie, à l'Université de New York, à l'UNC Charlotte, à l'Université de Syracuse.

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.