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YouTube n’a jamais été aussi puissant et les youtubeurs jamais aussi inquiets

Depuis cet été, quelque chose s’est déréglé sur YouTube. Les vues chutent, l’algorithme évolue, les usages se transforment et les créateurs peinent à suivre.

« Des vidéos qui atteignaient habituellement le million de vues en trois jours mettent maintenant presque trois semaines. On peut toujours nous dire que c’est le contenu qui est en cause, mais tu ne perds pas 60 ou 80 % de tes stats d’un mois sur l’autre juste parce que tes vidéos sont devenues moins bonnes. Ce genre de chute, ça n’arrive pas sans changement de système. »

Sur le YouTube français, il existe une sorte de baromètre historique de la plateforme, qui a suffisamment d’expérience pour faire râler les créateurs quand l’algorithme. Ce baromètre, c’est Frédéric Molas, plus connu sous le nom du Joueur du Grenier. Et le 24 septembre dernier, il indiquait que quelque chose ne tournait pas rond sur la plateforme.

« YouTube est cassé » : la bascule du 13 août 2025

Ce constat, il est loin d’être le seul à le faire. Aux États-Unis, une grande partie des créateurs de contenu, notamment ceux concentrés sur la vulgarisation et le secteur de la tech, se sont mis à grincer des dents à partir du 13 août 2025. C’est le moment précis où ils ont observé un changement brutal dans leur trafic et une baisse abyssale de leurs nombres de vues allant de 25 à 50 %. Au même moment, le trafic provenant des ordinateurs ou des téléviseurs va s’effondrer au profit du mobile, tandis que le revenu par mille vues (RPM) augmente.

Ce qui les inquiète particulièrement, c’est que cette baisse semble structurelle et non saisonnière. Du côté de YouTube, c'est le silence et aucune annonce précise n’est publiée, obligeant les youtubeurs et les spécialistes de la création de contenu à se transformer en détectives des algos. C’est comme ça que l’on retrouve, depuis le début de l’année 2026, une multiplication de vidéos expliquant à quel point « YouTube est cassé ».

Une explication à ce désastre ?

Plusieurs pistes sont explorées. La première, c’est la multiplication des bloqueurs de publicité, très populaires chez les utilisateurs les plus jeunes. Des youtubeurs comme Linus Sebastian, qui anime le podcast The Wan Show consacré au monde de la tech, estiment que YouTube ne comptabilise plus les vues réalisées par les utilisateurs utilisant ce genre de dispositif. C’est une hypothèse crédible, surtout avec la guerre ouverte menée par la plateforme contre les adblocks, et l’augmentation du RPM. Ce dernier phénomène s'explique par le fait que seules les vues bien monétisées (mobile, TV, sans bloqueur) apparaissent dans les compteurs. Le revenu baisse donc moins que l'audience réelle, ce qui fait artificiellement grimper le RPM malgré la perte de spectateurs.

Mais cette théorie, à elle seule, ne suffit pas, d’autant qu’un autre facteur de perturbation est entré en jeu : l’arrivée massive des vidéos short générées par intelligence artificielle. Sur ce point, même MrBeast, qui domine pourtant la plateforme en matière de vues et d’abonnés, a annoncé son inquiétude. Le 5 octobre dernier, il déclare sur le réseau X être effrayé par la période actuelle, notamment après la sortie d’une plateforme comme Sora 2, qui permet de créer un contenu « aussi bon que des vidéos normales ». Pour les créateurs, le cauchemar, ce n’est pas seulement la concurrence des IA, c’est l’idée que l’algorithme puisse préférer des flux automatisés à des auteurs humains.

En toile de fond, YouTube a aussi renforcé des mécanismes beaucoup moins visibles : un mode « restreint » plus agressif pour les mineurs et un système d’estimation d’âge par IA. Concrètement, le contenu portant sur des jeux vidéo un peu violents, des sujets de société sensibles, de la sexualité ou de la politique peut être beaucoup moins recommandé aux publics jeunes, sans que le créateur le voie clairement dans son tableau de bord. Là encore, aucune annonce spectaculaire, juste des « améliorations de la sécurité » éparpillées dans des billets de blog.

« We love short shorts »

Si l’on met de côté l’aspect ultra-réaliste de ces vidéos IA, c’est surtout l’importance donnée par l’algorithme de recommandation aux vidéos « shorts » qui semble changer la donne. La mise à jour de notre classement des youtubeurs français les plus suivis illustre parfaitement ce nouveau paradigme. En l’espace de deux ans, ce sont les créateurs ayant le plus investi dans ce format, Tibo InShape en tête, qui ont le plus gagné en nombre d’abonnés et de vues. Des créateurs comme Natop Shorts, Furious Jumper ou Kidi Fun ont réussi à se hisser dans le top 10 du classement en surproduisant des vidéos courtes, sans parole (pour plaire au public international), et avec parfois de l’IA en support.

Mais la surproduction des shorts n’explique pas, à elle seule, leur succès. Pour Marcus Jones, un créateur de contenu spécialisé… sur la création de contenu, l’agencement de la page d'accueil dans certains pays a énormément fait évoluer les habitudes de consommation. En 2024, la page d’accueil de YouTube suggérait une dizaine de vidéos long format sur deux rangées, puis, en dessous, une rangée de sept vidéos short. En 2026, cette dernière ne présente plus que trois ou quatre vidéos longues contre le même nombre de shorts (le nombre peut varier en fonction des pays).

S’ajoute à cela une distribution des vues qui va plus vers le contenu nouveau que vers l’ancien (ce qui encourage la surproduction). Du côté des utilisateurs, les habitudes changent aussi. Les spectateurs donnent plus de temps de visionnage aux formats courts, d’autant que les jeunes générations, biberonnées à ces vidéos depuis plusieurs années, sont sans doute moins patientes pour les longs formats. Enfin, l’algorithme, qui se concentre de plus en plus sur la « satisfaction » (likes, partages, visionnage répété, poursuite de la session) plutôt que sur le simple temps de visionnage, renforce ce cercle : ce qui procure un plaisir immédiat et rapide est poussé plus agressivement.

La nouvelle télé impose de nouveaux formats...

Toute cette panique paraît presque paradoxale quand on observe l’évolution de la plateforme sur le long terme. Comme l’indique New York Mag, YouTube domine largement le secteur des vidéos longues au point d’être considéré comme la nouvelle télévision. En étant de plus en plus regardée sur l’écran du salon, la plateforme concurrence les services de streaming et les bonnes vieilles chaînes de télévision, tout en affichant un succès insolent avec 2,5 milliards d’utilisateurs actifs mensuels ; elle génère plus de 10 milliards de dollars de revenus publicitaires par trimestre. Dans sa lettre annuelle, le directeur général de YouTube, Neal Mohan, rappelle que YouTube a déjà redistribué plus de 100 milliards de dollars aux créateurs, artistes et médias depuis 2021, et qu’il voit les youtubeurs comme « les nouvelles stars et les nouveaux studios » de cette télé globale.

Pour 2026, le PDG promet d’ailleurs moins d’IA slop et plus de transparence. YouTube veut mieux filtrer les flots de contenus générés par IA de mauvaise qualité, imposer un étiquetage plus clair des vidéos produites avec des outils. Cela ne veut pas dire que l’IA est absente de la stratégie. La plateforme veut mettre à disposition des créateurs des IA permettant de générer des shorts à partir de leur image, de créer des jeux, des fonds visuels ou des musiques à partir d’un prompt. En fin de compte, le vrai enjeu, pour les créateurs comme pour la plateforme, n’est peut-être pas de savoir si l’IA va tout remplacer, mais qui arrivera à rester lisible et désirable dans un océan de contenus automatisés.

David-Julien Rahmil

David-Julien Rahmil

Squatteur de la rubrique Médias Mutants et Monde Créatif, j'explore les tréfonds du web et vous explique comment Internet nous rend toujours plus zinzin. Promis, demain, j'arrête Twitter.

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