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On a tenté d’assassiner (encore) le président des États-Unis et personne n'y croit

© White House/ Eternal Waterfall

Un homme armé a tenté d’abattre le président des États-Unis. Mais au lieu de faire consensus, l’évènement a alimenté soupçons et complots, masquant à peine une apathie généralisée.

Le 25 avril 2026, Cole Tomas Allen, un développeur de jeux vidéo et ingénieur en mécanique de 31 ans, s’introduit en courant dans le hall de l’hôtel Washington Hilton, à Washington D.C. Armé d’un fusil à pompe, d’un pistolet et de plusieurs couteaux, il tente de passer le barrage de sécurité. Les services secrets répliquent et lui tirent cinq fois dessus. Il tombe au sol après qu’une balle vient se loger dans son gilet pare-balles et se fait appréhender par les forces de l’ordre. Rapidement, l’enquête montre que l’acte du suspect était prémédité, avec une note envoyée à sa famille 10 minutes avant l’acte. Dans ses écrits, il évoque Trump, sans le nommer, comme un pédophile, un violeur et un traître. Mais pour une grande partie des internautes qui ont donné leur avis sur cette histoire, un consensus étrange semble se former : cette tentative d’assassinat serait « staged », c’est-à-dire « bidonnée », tandis qu’une IA superintelligente aurait envoyé un message depuis le futur pour nous prévenir que tout ça allait arriver… WTF?

« We need the ballroom »

Voir débouler une avalanche de polémiques, de spéculations et de théories du complot dans le sillage d’un évènement de cette ampleur n’est pas inhabituel. Le même phénomène a été observé après les deux premières tentatives de meurtre de Donald Trump en 2024 puis l’assassinat en direct de Charlie Kirk en 2025. Ce rapport vis-à-vis de la vérité est bien souvent amplifié par le manque de crédibilité ou les réactions outrancières du camp trumpiste, qui a pris l’habitude d’exploiter immédiatement les actes de violence politique pour pousser son narratif.

Au moment de l’attaque de Butler, Trump a immédiatement saisi l’occasion pour lever son poing en l’air, malgré les services de sécurité, et lancer son slogan galvanisant « fight, fight, fight ». Pour Charlie Kirk, c’est la désignation immédiate par Trump et les influenceurs MAGA de « la gauche radicale et trans », ainsi que les cafouillages de communication du directeur du FBI, Kash Patel (ce dernier a annoncé l’arrestation du suspect alors que ce dernier courait encore dans la nature), qui vont largement embraser les débats en ligne.

En ce qui concerne la tentative de Cole Tomas Allen, plusieurs éléments ont mis le feu aux poudres. Filmées sous tous les angles, les réactions incrédules des personnalités face aux coups de feu et l’évacuation de Trump sont surinterprétées comme la preuve d’une tentative d’assassinat plus ou moins planifiée. Le discours de l’écosystème MAGA qui se met en place quelques heures après l’événement enfonce le clou : lors d’une conférence de presse donnée le soir même, Trump déclare « we need the ballroom », une référence au très polémique projet de travaux de la Maison-Blanche censé donner naissance à une salle de réception à 400 millions de dollars, soi-disant plus sécurisée. Dès le lendemain, l’idée est portée par la Maison-Blanche, le procureur général par intérim Todd Blanche, l’ex-procureure Pam Bondi et des dizaines d’élus républicains ainsi qu’un démocrate, le sénateur John Fetterman. Cette union des opinions ubuesque sur un projet pourtant mal vu par 50 à 61 % des Américains, juste après une nouvelle tentative d’assassinat, va largement provoquer un sentiment d’incrédulité vis-à-vis du discours officiel.

Une IA qui voyage dans le temps ?

C’est dans ce contexte de suspicion qu’un autre élément troublant va s'ajouter : alors que les internautes font des recherches sur le suspect principal, ils tombent sur un compte X créé sous le nom « Henry Martinez » qui n’a posté qu’un seul tweet, le 21 décembre 2023, avec les mots « Cole Allen », le nom du suspect. Le compte a pour avatar une grenouille Pepe tenant un verre de vin, et une image d’en-tête psychédélique. Les complotistes vont rapidement affirmer que cette image provient d’un site web appelé « Time Machine » et en déduisent qu’une IA superintelligente capable de voyager dans le temps aurait tenté de nous avertir de l’attentat, et peut-être aussi de la tentative de Butler en 2024. Ils prétendent également que l’image est un « magic eye » (aussi connu sous le nom d’autostéréogramme) dissimulant le cliché iconique de Trump, poing levé à Butler.

D’après l’enquête menée par 404 Media, l’image psychédélique est une vulgaire photo de stock intitulée « Eternal Waterfall », téléchargée 27 000 fois sur Unsplash et recyclée au fil des ans sur des dizaines de blogs. L’organisation Time Machine qui l’a un jour utilisée n’est pas le site web d’un projet secret d’IA du futur mais un projet européen de numérisation d’archives historiques dont le nom est entièrement métaphorique. Quant au compte « Henry Martinez » et son tweet prophétique, l’article reprend l’argument du journaliste fact-checker David Puente, qui explique une méthode répandue sur X : des comptes automatisés postent en masse des milliers de noms aléatoires en mode privé, puis purgent tous les tweets sans rapport dès qu’un évènement médiatique survient, ne laissant visible que celui qui colle avant de repasser en public. Cette hypothèse reste toutefois difficilement vérifiable étant donné que l’accès à l’API de X est dorénavant très onéreux.

Ce qui change la donne, ce n’est pas tant l’apparition de ces spéculations, mais plutôt la popularité grandissante de ces dernières, au point qu’elles se mettent à former une sorte de consensus solide sur les réseaux, là où, il y a quelques années, elles étaient reléguées dans les tréfonds des forums. Comme le souligne le journaliste Ryan Broderick sur son Substack Garbage Day, « il semble que la plupart des Américains soient convaincus que Trump a orchestré tout cela lui-même. » Moins de 24 heures après la tentative, The Daily Beast relève près de 300 000 mentions du mot « staged » sur X, tandis que le post sur le voyage dans le temps dépasse largement le million de vues. Le dimanche qui a suivi, la représentante Jasmine Crockett (démocrate du Texas) a indiqué sur Threads : « Un président a-t-il déjà frôlé la mort à autant de reprises ? Peut-être est-ce dû à une législation laxiste sur les armes à feu, peut-être à un manque de financement pour la santé mentale, ou peut-être est-ce une mise en scène…, qui sait… », tandis que l’actrice January Jones a publié une story Instagram entière expliquant qu’il s’agissait d’un coup monté.

Hypernormalisation

Pour le créateur de contenu derrière le compte @endofnewsnetwork, le fait que ces théories du complot soient devenues mainstream montre à quel point le spectacle politique est devenu médiocre. Dans une vidéo courte likée plus de 500 000 fois, il offre une petite plongée dans la psyché collective. « Tout le monde s’en fout, indique-t-il. Tout le monde pense que c’est faux, car tout paraît faux. Ce n’est pas nouveau que le monde des médias et du pouvoir soit une performance théâtrale, mais la médiocrité et le manque de sérieux de cette administration, qui donnent l’impression que nous regardons un cirque, ont fait que l’apathie est devenue la réponse principale. »

Sans vraiment le savoir, ce créateur met en lumière un phénomène politico-médiatique déjà bien documenté : il s’agit de l’hypernormalisation, un concept forgé en 2006 par l’anthropologue russo-américain Alexeï Yurchak pour décrire la société soviétique des années 1970-80. D’après ce dernier, tout le monde savait à cette époque que le système était en train de s’effondrer. Les dirigeants ne croyaient plus à ce qu’ils disaient et les citoyens ne croyaient plus à ce que disaient les dirigeants. Mais le spectacle continuait, parce que personne ne pouvait imaginer quoi mettre à la place. La fausseté elle-même était devenue la norme.

En 2016, le documentariste britannique Adam Curtis s’empare du concept dans un film éponyme sorti un mois tout juste avant l’élection de Trump ; un timing difficile à battre. Ce qu’il ajoute à Yurchak, c’est le personnage de Vladislav Surkov, conseiller de Poutine venu du monde de l’art conceptuel d’avant-garde et qui sera plus tard le personnage principal du Mage du Kremlin de Giuliano da Empoli.

D’après Curtis, Surkov a importé les logiques du théâtre d’avant-garde au cœur du pouvoir politique. Il a financé simultanément l’ensemble du spectre politique russe, des libéraux aux nationalistes, en s’assurant que le Kremlin contrôle toutes les voix. Sans être écrasée, la dissidence est gérée tandis que le processus est parfaitement transparent. Devant ce spectacle, personne n’est plus capable de distinguer ce qui est réel de ce qui est fabriqué. L’objectif n’est pas de faire triompher un récit sur un autre. C’est de multiplier les contradictions jusqu’à ce que les significations elles-mêmes disparaissent, laissant une société atomisée, désorientée et incapable d’agir.

Curtis voit Trump utiliser exactement les mêmes techniques durant sa campagne. Ce dernier use d’un flux de déclarations contradictoires, de scandales empilés, de provocations qui rendent le fact-checking hors sujet. Cette manière de faire est aussi inspirée par la stratégie de Steve Bannon, son conseiller de l’époque, qui théorise le fait d’inonder la zone médiatique de merde au point de dépasser la capacité des journalistes et des citoyens à les absorber. C’est la même méthode qui a toujours lieu 10 ans plus tard et qui permet de comprendre pourquoi une tentative d’assassinat peut, en moins de 24 heures, générer une théorie conspirationniste cynique et ultra-populaire. Quand tout ressemble à une mise en scène, la réalité même s’efface.

David-Julien Rahmil

David-Julien Rahmil

Squatteur de la rubrique Médias Mutants et Monde Créatif, j'explore les tréfonds du web et vous explique comment Internet nous rend toujours plus zinzin. Promis, demain, j'arrête Twitter.

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