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Présidentielles : ce que les candidats réservent aux médias

Le 3 mars 2017

Crainte des GAFA, besoin d’équité et lois antitrust : les candidats à la présidentielle ont présenté leurs propositions pour le quinquennat à venir, lors des 9èmes Rencontres de l’UDECAM.

A quelques jours du premier tour des élections présidentielles, les acteurs des médias et de la communication s’interrogent : que leur réserve le prochain chef d’Etat français ?

L’UDECAM a accueilli Benoît Hamon, Mikael Sala, représentant de Marine Le Pen, Alexis Corbières, représentant de Jean-Luc Mélenchon et Nathalie Kosciusko-Morizet qui, compte-tenu du climat un peu particulier, représentait François Fillon.

Si certains semblaient mieux préparés que d’autres, et moins décidés à botter en touche, force est de constater que les préoccupations des hommes et des femmes politiques font écho à un écosystème en mutation… clairement marqué par le spectre du Brexit et celui, plus récent, de l’élection de Donald Trump.

 

Les GAFA font peur : il faut une plus grande équité juridique

Ils sont plus gros, viennent de l’étranger, ont une force de frappe démesurée… Et ne sont pas soumis aux mêmes lois que les acteurs locaux. Les intervenants qui se sont succédés sur la scène de la salle Wagram l’affirment tous : dans la bataille contre les GAFA (+ Netflix), on ne se bat pas à armes égales.

Bonne nouvelle : les candidats à la présidentielle en ont conscience.

La base de tout, ce sont ces exceptions, ou plutôt ces vides, juridiques qui clouent les ailes des acteurs français.

Benoît Hamon parle d’un « pillage » des contenus. Selon lui, il existe une série d’obstacles juridiques à la mise en œuvre de taxes vis-à-vis des GAFA et de Netflix, mais il compte bien en faire un principe. Il vaut mieux créer des règles communes que de libérer les acteurs traditionnels des principes de régulation en place (et à venir)… Il envisage le sujet à l’échelle européenne : « il est impensable de rester face à une forme de concurrence insupportable avec des acteurs qui ne sont pas soumis à une forme de fiscalité régulée », explique-t-il.

Sur ce point, Nathalie Kosciusko-Morizet le rejoint. Sans l’Europe, il sera impossible de lutter contre les nouveaux modèles. « Il faut se poser la question de la transformation des chaînes de valeur, et de la place de la stratégie que mettent en place les GAFA pour capter cette valeur ajoutée ». Dans le secteur des médias, celui qui l’emporte est celui qui sait se rapprocher au mieux de l’utilisateur final. « Nous sommes face à des entrepreneurs du numérique essentiellement américains : ils bénéficient de capitalisations colossales et cherchent à intégrer toute la chaîne de contenus. Il faut les comprendre pour pouvoir y répondre. Pour ce faire, il faut que l’Europe soutienne et finance certaines actions ».

La « force financière surpuissante » de ces acteurs est un vrai sujet. Alexis Corbières veut également qu’ils soient taxés, « qu’ils payent des impôts en France », en fonction du chiffre d’affaires réalisé sur le territoire. « Taxer leurs bénéfices profitera à tout le monde ».

Du côté du Front National, on parle d’un « évitement fiscal qui est un scandale ». Du point de vue de Mikael Sala, il faut traiter le sujet façon « business », en négociant, en « dealant » avec ces nouveaux venus. « Nous sommes pour une concurrence loyale : tout le monde doit avoir les mêmes règles. Il ne s’agit pas d’interdire mais d’intervenir, l’Etat doit réguler la situation pour arriver à un équilibre ».

L’exception culturelle française pour les médias : et pourquoi pas ?

Ces exceptions juridiques sont vécues comme une réelle injustice, ce qui vient chatouiller un patriotisme culturel dont on n’entendait plus (ou peu) parler. Exemple indémodable : le cinéma. Le 7ème Art français aurait-il pu survivre à l’envahisseur sans un petit coup de pouce ?

« Nous devons soutenir la production et la diversité culturelle française », défend Benoît Hamon. « Il faut nous doter des outils nécessaires pour défendre les contenus médias à la manière dont nous avons défendu le cinéma ».

Un discours qui résonne aux oreilles du Front National… Mikael Sala prône une « généralisation » de l’approche du CNC afin de l’étendre à d’autres secteurs.

Les « fake news » impactent la crédibilité des médias

Benoît Hamon et Nathalie Kosciusko-Morizet font le parallèle entre la crise de confiance envers les personnalités politiques, et celle, grandissante, envers les médias.

Le média ne doit plus être seulement diffuseur, mais aussi modérateur. Un paradoxe, pour Nathalie Kosciusko-Morizet : « on prône la neutralité du net, mais on demande aux éditeurs de faire la police. C’est inconciliable… »

Néanmoins, il reste important d’agir. Lorsque Benoît Hamon s’adresse aux journalistes, il s’amuse gentiment de la façon dont ils n’ont pas vu venir le Brexit, l’élection de Donald Trump, ou la validation de sa propre candidature à la présidentielle. Il y voit le besoin de changer les modalités de régularités, y compris sur internet, afin de renforcer la crédibilité de l’information. « Les citoyens sont préoccupés par la qualité de ce qu’ils lisent : il faut mettre en place des moyens de leur redonner confiance ».

Stop aux oligarchies : moins de concentration et plus de transparence chez les groupes médias

Autre point de préoccupation : les « oligarchies ». Tous les candidats, à l’exception de Nathalie Kosciusko-Morizet, ont déploré que les patrons des grands groupes médias soient ceux de grands groupes industriels. Afin de limiter cette surconcentration, Benoît Hamon comme Mikael Sala proposent un seuil limite de participation des patrons dans leurs médias, qui se situe autour de 30%. « Je me préoccupe de la qualité de notre démocratie », explique Benoît Hamon. « Le contrepouvoir de la presse et des médias suppose une indépendance des rédactions : en ce sens, la qualité de l’information ne doit faire l’objet d’aucun soupçon. Cela suppose des choix politiques qui peuvent être douloureux, mais qui doivent maintenir une plus grande étanchéité entre certains groupes et leurs journalistes ». Il exige une plus grande transparence, notamment quant aux propriétaires. Aujourd’hui, il s’avoue inquiet face aux directions stratégiques de certains groupes, qu’il ne comprend pas. « Il faudra qu’ils entrent en discussion avec le gouvernement ».

A la question de savoir si, pour lui, faire partie d’une rédaction publique est gage d’une plus grande indépendance, Benoît Hamon rétorque que les plus grandes émissions d’investigation voient le jour sur le secteur public. « Ce qui n’empêche pas d’avoir du contenu de qualité sur les chaînes privés. Mais quand on voit que Direct Matin publie une trentaine d’articles sur Autolib alors que les deux appartiennent à Bolloré, ça entraîne une certaine confusion… Confusion qui entretient la défiance, et défiance qui entretient un malaise dans notre société et notre démocratie ».

Les propos d’Alexis Corbières vont aussi en ce sens. Il parle d’un « contrôle inacceptable d’un point de vue démocratique ». Il explique qu'il s'agit du « résultat de stratégies de groupes industriels qui mènent des guerres d’influence et de puissance ». L’entourage de Jean-Luc Mélenchon entend veiller à une indépendance des médias, afin de garantir un métier et de ne pas le soumettre à une forme de pression. « Le problème aujourd’hui, c’est que la recherche d’audience se fait souvent à coups de sensationnalisme ».

Plus nuancée, Nathalie Kosciusko-Morizet pense que les groupements ont du sens s’ils se font dans une quête de création de valeur. « Il ne s’agit pas de ne pas se renouveler, mais de faire converger des acteurs innovants de manière proactive. Mais une concentration à droit constant n’a aucun sens ».

L’envie d’un service audiovisuel public fort

Benoît Hamon en fait l’une de ses priorités. Pour y parvenir, il tient à ouvrir la réflexion sur la mixité du financement du service public. Il exprime son souhait de le voir « libéré de la contrainte de la publicité », même s’il a conscience qu’il s’agit d’une « ressource précieuse » pour fonctionner aujourd’hui. Il souhaite par ailleurs que le service public puisse produire ses propres programmes afin de valoriser son image, et par là  même assouplir les décrets TASCA…

… là où Alexis Corbières en souhaite l’abrogation totale. « C’est la solution pour un audiovisuel public puissant ».

Nathalie Kosciusko-Morizet voudrait que l’Etat cesse de se dédouaner dans l’accompagnement des transformations. « Il n’y a pas de raison que cette partie du secteur soit derrière : elle devrait être à la pointe de l’innovation ».

Mikael Sala, lui, voudrait que le déséquilibre des salaires soit ajusté. Par ailleurs, le Front National semble s’intéresser de prêt au dossier Hadopi, afin de mettre en place une licence globale qui « faciliterait et répartirait mieux les revenus des artistes ».

Enfin, Benoît Hamon préconise que les conseils d’administration des groupes audiovisuels publics puissent choisir leur Président, et que cette décision ne revienne plus au CSA, « qui donne l’impression de se retrouver juge et parti ».

La régulation doit aussi être le fait des consommateurs

Si, du côté des acteurs du secteur, on préfère « favoriser la régulation professionnelle concertée », chez les hommes politiques, le refrain est différent.

Mikael Sala explique que l’une des volontés de Marie Le Pen est de transformer complètement le CSA, et de l’équiper de trois collèges. L’un serait composé de professionnels du secteur, l’autre de représentants de l’Etat, et le troisième de consommateurs des médias. « Ils ont un avis sur le sujet : c’est toujours positif de leur demander. Plus on a d’opinions qui s’expriment, plus c’est positif, ça n’alourdit pas le débat ».

Une proposition qui se retrouve du côté d’Alexis Corbières. « Dans la mesure où nous proposons une révolution citoyenne, il faut que nous puissions nous refonder en tant que peuple : nous souhaitons qu’une assemblée constituante traite de la question des médias ». Il envisage un conseil des médias, qui pourrait voir fusionner le CSA, la Commission paritaire des publications et agences de presse et d’autres autorités de régulation, et  qui soit constitué à la fois par les pouvoirs législatifs, les professionnels, et les usagers.

Influence des médias : un danger pour la démocratie ?

Alexis Corbières et, a fortiori, Jean-Luc Mélenchon considèrent que le poids des médias dans la vie des citoyens entraîne une responsabilité de leur part. « Aujourd’hui, les études démontrent que la consommation d’information est la deuxième activité des citoyens après le sommeil. Les médias ont un rôle à jouer dans l’activité démocratique, et doivent respecter une certaine ligne de conduite ». Premier grief invoqué : les sondages, « qui créent des citoyens sous influence ». Citant le rapport du sénateur Jean-Pierre Sueur, intitulé « Sondages et démocratie : pour une législation plus respectueuse de la sincérité du débat politique », il souhaite que les sondages soient interdits durant la période qui précède une élection, afin de ne pas tromper les citoyens.

Pour Nathalie Kosciusko-Morizet, le débat est ailleurs : à l’ère numérique et de l’accélération médiatique, peut-on faire du journalisme sans se poser de questions ? « Dans la course à l’information, il faut parfois être prêts à renoncer à diffuser certains contenus, surtout lorsque l’on est en direct et que les conséquences peuvent être néfastes ».

Redevance, métier de journaliste, nouveaux statuts… Qu’est ce qui changera avec le nouveau quinquennat ?

Dans la mesure où la télé n’est plus consommée QUE sur la télé mais à travers tous les écrans, plusieurs candidats s’interrogent sur la légitimité de la redevance telle qu’elle se trouve actuellement. Benoît Hamon insiste sur la nécessité de la repenser, et Nathalie Kosciusko-Morizet se dit favorable à l’extension de la redevance aux écrans numériques. Quant à Alexis Corbières, il regrette que la taxe touche de manière identique « ceux qui ont des revenus modestes et ceux qui sont plus aisés, et qu’elle ne concerne pas les GAFA ».

Autre sujet : celui de l’aide à la création de nouveaux médias. Benoît Hamon constate l’émergence d’une multitude de projets, qu’il veut aider à concrétiser en ouvrant un statut de fonds de dotation. Il souhaite mettre en place un nouveau statut, celui de « société de médias but non lucratif », sorte de mix entre la société par actions et l’association. « Je tiens aussi à ce que la Banque Publique d’Investissement développe une branche médias, ce qui permettra de favoriser une forme de biodiversité du secteur en encourageant la naissance de nouveaux acteurs ».

Quant au métier de journaliste, le candidat socialiste déplore que les conditions de son exercice soient de plus en plus précaires… « Le métier de photojournaliste disparaît, on constate l’apparition de "collaborateurs" au détriment des journalistes rédacteurs… Il faut revoir ces conditions, assurer la protection du métier et celles de leurs sources ».

Il est aujourd’hui inenvisageable de penser une république française sans médias, et les rencontres de l’UDECAM spéciales présidentielles ont mis le doigt sur certaines réalités : s’il existe des points de convergence, notamment en ce qui concerne les GAFA, entre les attentes des professionnels et les propositions des candidats, d’autres sujets risquent de provoquer des points de friction, quel que soit le parti du (ou de la) prochain(e) Président(e). Entre la volonté des « regulators » qui souhaitent que le gouvernement intervienne plus dans le secteur et celle des professionnels qui prônent une prise en charge collective et une autorégulation, mais aussi la situation controversée des Groupes, les cinq prochaines années risquent de faire quelques vagues dans le paysage…

Mélanie Roosen - Le 3 mars 2017
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