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Interview de Nicolas Demorand

Le 29 avr. 2015

Un peu plus de six mois après son arrivée à la tête de Libération, Nicolas Demorand, nous raconte sa vision de la presse écrite, et les projets de Libé...

Doc News: Quel regard portez vous sur l'univers de la presse écrite? 

Nicolas Demorand: La presse écrite traverse une crise économique mondiale liée à de nombreux facteurs mais principalement à la montée en puissance du monde numérique qui a chamboulé la totalité des traditions du secteur. Je pense que la mutation est extrêmement profonde. Il y a une compétition et une concurrence entre les différentes sources d’informations qui réduisent au fur et à mesure la portion congrue du temps de lecture strict. L’ensemble fragilise la place de la presse écrite. C’est un constat partagé par tous, dans le monde entier et qui est plus douloureux en France, un pays qui par tradition lit moins la presse que d’autres pays comparables.En tous cas, on le voit en période de très forte actualité, il reste une demande de journaux, de reportages, d'analyses. J’ai tendance à trouver que le moment dans lequel nous vivons est un moment absolument formidable. On voit sur internet émerger de nouvelles formes d’écritures, de nouveaux formats d’informations, de moyens de consommer l’info, de la produire, de la faire circuler. C’est une période vraiment passionnante. Pouvoir être informé 24h /24 où qu’on soit dans le monde, directement dans sa poche me semble être une avancée démocratique majeure.
J’attaque le monde de la presse écrite avec de l’ENVIE, parce que c’est elle qui est la plus touchée par la vague numérique et qui se trouve de fait en situation de Laboratoire. On n'a pas eu la chance de faire partie de la génération des fondateurs de journaux mais on a la chance de faire partie des refondateurs. Un moment de refondation est un moment exaltant.

 

DN: Comment reconquérir de nouveaux lecteurs? 

ND: Libération n’a jamais eu une audience aussi forte, même au plus fort de sa diffusion, dès lors qu’on cumule le papier, le web, les communautés sur les réseaux sociaux et du hors média (débats, concerts, événements).Tout l’enjeu est de convertir cette audience en un public, et là les nouveaux outils nous aident. Là où le kiosque dans un temps pas si reculé, parvenait à fédérer une communauté très forte de lecteurs, l’influence d’un journal ne se faisait qu’à ce niveau. Aujourd’hui, il y a une fragmentation telle des publics, on se retrouve à gérer des micro-communautés, qui ont un rapport aussi fusionnel que par le passé avec le titre mais qui se déploient dans des univers papier, numérique ou durant des événements.
Le modèle de l’audience unique revit à des moments d’actualité très forte pendant lesquels on voit nos ventes doubler, tripler. A ce moment, cette communauté dormante se réveille et retourne naturellement en kiosque. Aujourd’hui une entreprise comme libération doit continuer à produire de l’information de qualité parce ce que c’est ce qu’elle sait faire. Il faut que nous parvenions à fidéliser un certain nombre de lecteurs qui peuvent n’avoir qu ‘un rapport tangentiel à libération. Par rapport à d’autres groupes de presse qui vont chercher autour du titre amiral à développer des services, des sites internet de voyages ou autres, c'est un autre modèle économique qui consiste dans un périmètre d’un groupe à réduire la part du papier pour augmenter la part de tout le reste. Ici, ce n’est pas le même modèle, ici c’est produire de l’information de qualité. Si il doit y avoir des développements cela sera impulsé par la rédaction, et non d’un développement externe.

 

DN: Le Monde déploie son offre week-end et M son magazine,  envisagez-vous des changements pour Next?

ND: Next a eu le mérite d’être pionnier et de continuer à être un laboratoire de tendances. Le Monde propose un produit plus mainstream. Next continue à se développer sur Internet, sera bientôt sur tablette. Next poursuit son exploration, c’est une nouvelle manière d’écrire, une autre politique de la photo, des choses qui sont dans l’univers de libé mais qui restent encore très différentes. Il traite des sujets qui apparaissent peu ou uniquement de manière tangentielle dans le quotidien. J’ai envie de mettre du Next dans le quotidien pour qu’on puisse également profiter de tout le travail réalisé ces dernieres années.
Que next soit là une fois par mois en kiosque, c’est trop peu pour familiariser notre lecteur avec le titre, il faudrait que ce soit plus fréquent. Nous y travaillons pour janvier prochain je pense.

 

DN : Comment cela se passe-t’il aujourd’hui avec les annonceurs pour la marque Libération?  

ND: Le marché de la pub est difficile, il a ralenti depuis les événements au Japon. Nous avons beaucoup d’annonceurs sur le site aujourd’hui, Next fonctionne bien. Notre politique de partenariat permet de nous positionner dans un univers beaucoup plus large (film, expo, événements citoyens, politique …) On se bat évidemment pour le nerf de la guerre.

Un journal qui est capable de mettre en scène l’actualité de cette manière-là, de produire alors qu’on est dans un mode d’images animées, des images fixes aussi fortes, c’est pour moi un contexte, si j’étais annonceur, dans lequel j’aimerais être. C’est un endroit où il y a de la vie, de l’aspérité, du contraste, de la créativité, le numéro dédié à la mort de Steve Jobs en est la preuve. Quel titre a rendu un tel hommage à une marque?  Nous faisons de la pub tous les jours pour vendre le journal, la Une c’est la meilleure réclame possible pour Libé. Il y a des points de contacts avec l’univers des annonceurs qui sont évidents. On sait que nous avons un lectorat CSP+, hyper diplômé, urbain, bref les cibles que recherchent les annonceurs. 

 

DN: Comment Libération s'organise pour les présidentielles ?

ND:  Tous les sites parlent de bi media, fusion des rédactions, on s’aperçoit que ce n’est pas encore acquis. Pour la présidentielle, moi je n’avais pas envie parce que je sais que cela ne marche pas de procéder de manière brutale, autoritaire et verticale en prenant mon clairon et disant à partir de ce matin tout le monde est bi media. Ce qui s’est souvent produit dans les rédactions où on a vu les journalistes du web disparaître et regagner la rédaction papier. 
Là on a mis en place une structure ouverte, évolutive dont le but est d’agréger au fur et à mesure de la campagne de plus en plus de compétences à l’intérieur de la rédaction. Une vingtaine de personnes suivent la campagne depuis la rentrée de septembre sur les deux supports. Pour les événements chauds, il y a instantanément sur le site le factuel avec une plus-value. Le lendemain dans le quotidien on va se concentrer sur tout ce qu’on ne peut pas trouver gratuitement sur internet soit des reportages, des comptes-rendus, des angles, des interviews, une information beaucoup plus travaillée. Si on veut vendre 1,40 euros un journal, il faut qu il y ait des choses qu’on ne peut pas lire gratuitement sur internet. 
Le site internet va être refondu en deux étapes, l’une dans quelques semaines pour son département politique et le reste d’ici trois mois. On va avoir un site rénové et modernisé. L’idée est que le site de libé devienne un site référent ou l’internaute sait que si il passe cinq fois par jour, il aura à chaque fois le point le plus précis sur toute l’info politique à l’instant T.

 

DN: Que pensez vous de la communication des hommes politiques ?

ND: Elle s’est professionnalisée, elle s’est même "scienticifisée", c’est devenue une science dure. Il y a un contrôle extrêmement tatillon des propos, des moments dans lesquels ils sont tenus. Le calendrier d’un journal n’est pas nécessairement celui d’un homme politique qui peut refuser de parler à l’instant T et ne reviendra parler qu'au moment où il l’aura décidé. Sur le fond et sur la forme c’est très maitrisé. Se posent aussi des questions sur l’image, à Libé il y a une politique photo extrêmement particulière et ambitieuse. Parfois les hommes et les femmes politiques ne se reconnaissent pas dans les images et les valeurs et connotations qu’ils estiment qu’elle diffuse. Il y a des hordes de conseillers en com autour, bref c’est quand même pas très facile. L’avantage dans une présidentielle et on l'a vu pour les primaires, c’est quand le tempo s’accélère, on ne peut pas contrôler la totalité du réel, il y a à nouveau des brèches, des ouvertures des espaces qui se créent. Il est certain qu’on doit composer avec ça aujourd’hui et trouver des dispositifs qui permettent d’éviter ce genre de choses ou alors d’en pointer les effets, pour que le lecteur ait tous les éléments d’info et sache que là, "Attention, il y a message codé, crypté, travaillé". Quand nous avons fait venir tous les candidats à la primaire, l’exercice a été pour chacun d'être interviewé par l’ensemble de la rédaction ; Parce que quand vous êtes face à 200 personnes et que la parole est libre, il n’y a plus de com qui tienne. Les interpellations peuvent être fortes, vives, originales, sur des sujets bizarres, il peut y avoir de la relance. On n'est pas du tout dans un cadre sécurisé et blindé par la com. C’est filmé, c’est enregistré. On peut encore trouver des dispositifs qui permettent de faire accoucher à certains moments d’une parole un peu différente. C'est ce que nous allons faire pour la campagne.
Plus cela se professionnalise, plus le regard s’aiguise de la part des citoyens et les dispositifs de déconstruction se multiplient. Vous avez 1001 émissions, des milliers d’internautes et toutes les rédactions qui savent aujourd’hui montrer comment l’info est fabriquée. Le travail du Petit Journal est très important, il montre l’envers du décor lisse de ce qu’on voit au journal de 20h.


Propos recueillis par Virginie Achouch 

 


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