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© Glen Carrie via Unsplash

Les grandes dates de 2019 : Facebook fête ses 15 ans

Bruno Walther
Le 19 déc. 2019

Le réseau social est né le 4 février 2004. Après Google, qui nous avait permis de connecter les contenus du Web, Facebook allait permettre de relier les Hommes entre eux. Alléluia ! Un avenir radieux s’annonçait à nous...

Plus d'une décennie après, on se réveille. Facebook a 15 ans, le Web, 30, et son junior lui a donné la gueule de bois. Nous rêvions de contre-pouvoirs médiatiques, nous avons enfanté une usine à fake news. Nous voulions aller à la rencontre de l’autre, nous avons fabriqué des mèmes. Nous rêvions d’intelligence collective, nous avons eu Trump. 

Entre Aaron Swartz et Mark Zuckerberg, doit-on choisir ?

Au début de ce siècle, nous avions deux modèles possibles, incarnés par deux entrepreneurs hors norme : Aaron Swartz et Mark Zuckerberg. Le premier était un fervent partisan de la liberté numérique. Il était convaincu que l'accès aux savoirs était un moyen d'émancipation et de justice.

À 14 ans, il participe à l'élaboration du format CSS, un langage informatique servant au développement de sites Web. À 15, il contribue à la création de la licence Creative Commons, dont le but est d’offrir une solution légale aux personnes souhaitant mettre leurs œuvres gratuitement en ligne. À 19 ans, il participe à la création de Reddit, un site communautaire permettant l’échange et le partage. À 25, il est inculpé pour avoir rendu publics près de cinq millions d’articles scientifiques et risque trente-cinq ans de prison. À 27 ans, à un mois de son procès, il se suicide. Aaron Swartz était la figure d’un entrepreneuriat numérique commandé par une éthique de la liberté où activisme et création de valeurs se mêlent. 

Le second, Mark Zuckerberg incarne une génération d’entrepreneurs pour qui seule compte la croissance. Il n’a pas cherché à créer un réseau social qui stimule l’intelligence collective ou développe les libertés individuelles. Sa première application, Facemash, permettait de voter pour « les filles les plus hot du campus ». Le génie sombre de Mark Zuckerberg a été l’un des bâtisseurs de notre postmodernité où il n'est plus question d'être, ni même d'avoir. Il suffit de paraître. 

Peu importe qu’il expose la vie privée de milliards d’internautes. Qu’il permette à des puissances étrangères de prendre en otage une élection présidentielle. Que des dizaines de millions d’adolescents subissent, sans avoir les outils pour y répondre, un cyber harcèlement qui en pousse certains au suicide. Il appartient à cette catégorie d’entrepreneurs non pas immorale mais amorale. Mark Zuckerberg incarne la doxa de l’efficacité.

L'entrepreneur de la tech a-t-il une éthique ?

Hélas, il a fait des émules. On a loué et enseigné ses préceptes jusqu’à vouloir les industrialiser. Il y a quelque chose de tragique dans ces monomaniaques obsessionnels de la start-up pour qui une existence épanouissante consiste à « pitcher », « pivoter », « accélérer ». Qui cherchent par tous les moyens nécessaires l’hypercroissance. Qui rêvent de se faire incuber dans des usines à start-up. Ces cohortes de jeunes diplômés me terrifient. La technologie semble pour eux un objet sans conscience, le commerce un espace sans limite. Ils vivent dans un hybris entrepreneurial : la démesure imprudente pour moteur, casser les modèles pour finalité.

Dès Adam et Ève, il s’est trouvé des hommes et des femmes qui ne respectaient pas les règles. Cette capacité à s’extraire des lois est sans doute une des composantes essentielles de l’humanité. Mais la culpabilité semble, elle, avoir disparu. 

Emmanuel Levinas citait volontiers cette phrase des Frères Karamazov de Dostoïevski : « Chacun de nous est coupable devant tous, pour tous et pour tout, et moi plus que les autres ». Pour Levinas, c’est ce sentiment de culpabilité vis-à-vis de l’autre qui commande l’éthique. Enlever la culpabilité et vous anéantissez le principe de responsabilité. Vous êtes dans un monde sans limite où l’Homme n’est plus responsable de l’autre.

À bien y réfléchir, la culpabilité est la grande différence entre Aaron Swartz et Mark Zuckerberg.

C’est la transgression sans culpabilité d’un Mark Zuckerberg qui l’a empêché de comprendre qu’il était en train de construire un monstre qui risquait de l’emporter. À l’inverse, c’est parce qu’Aaron Swartz, comme beaucoup de pionniers du Web, se sentait coupable et responsable de faire naître des innovations radicales que son éthique exigeait qu’il s’investisse dans le combat pour les libertés individuelles.

Il est temps de faire renaître des centaines de milliers d’Aaron Swartz. De mettre un terme à notre techno-angélisme. D’interroger nos consciences avant de nous engouffrer dans de nouvelles applications. De mettre de l'éthique levinassienne au cœur de l’internet. Déjà, ici ou là, des lycéens se lèvent pour appeler à une insurrection morale pour le climat. Ils ont quinze ans, en tout cas moins de trente. Ce sont les enfants du Web et des réseaux sociaux. Ils se révoltent. Il est temps.


Cet article est paru dans la revue de L'ADN 18. Pour vous procurer votre exemplaire, cliquer ici.


 

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