Difficile de faire rire dans un monde devient de plus en plus absurde

« Le monde se gorafise » , d’après le fondateur du Gorafi

© Diamond Dogs via Getty Images

Le Gorafi vient de fêter ses 10 ans. Comment le média satirique a-t-il évolué dans un univers médiatique de plus en plus absurde et une réalité qui flirte avec la parodie ? Éléments de réponse avec son créateur, Sébastien Liébus.

Vous avez récemment célébré vos 10 ans. Qu'est-ce qui a changé sur le web et dans les médias depuis la naissance du Gorafi ?  

Sébastien Liébus : Le premier changement que j'ai remarqué, c'est le glissement des médias classiques qui se sont mis à faire les mêmes titres que nous pour générer de la viralité sur les réseaux. Ils se sont tout simplement dit que le Gorafi fonctionnait bien parce que nos titres sont drôles, et ils se sont mis à faire la même chose. Ce glissement s'observe en France, mais il s’est passé la même chose aux États-Unis avec The Onion (grand média satirique, ndlr).

En quoi ce glissement est-il problématique ?  

S. B : L'exemple que je cite souvent, c'est un titre absurde d'article paru repris un peu partout qui disait : « Il tente de cambrioler une église, mais tombe sur un prêtre judoka » . On a l'impression que l'information est plutôt marrante et le titre donne envie de cliquer sauf qu'on apprend en lisant le papier que tout ça a mal tourné et que le curé a fini à l'hôpital. Le vrai titre aurait dû être : « Un cambriolage tourne mal dans un presbytère : un blessé » . Ils ont donc voulu mettre en avant ce côté humoristique au point de presque tricher sur les faits. Un autre exemple m'avait choqué au moment de l'incendie de Lubrisol. Une rédaction avait titré : « Selon le préfet, la pollution atmosphérique est grave, mais pas trop » , ce qui est à la fois une vraie citation du préfet, mais aussi une blague qui vient du film La cité de la peur. Ils ont sorti ça au moment où les gens avaient la gorge qui brûlait et se demandaient s’ils pouvaient sortir sans danger. Ça a provoqué un tel scandale parmi les lecteurs que le média a dû changer rapidement le titre. On arrive à un tel niveau d'absurdité dans les médias que les gens se demandent tout le temps si c’est un titre du Gorafi, si la réalité n’est pas une sorte de blague ou de parodie. On me demande même si je n'ai pas peur de perdre ma crédibilité dans ce contexte, ce qui est une question vraiment folle quand on y pense. 

La presse reprend vos formulations, mais l'actualité, notamment politique semble aussi avoir basculé dans l'absurde. 

S. B : Oui, depuis quelques mois, j'ai l'impression que la classe politique de ce pays part à la dérive. Certains versent totalement dans l'absurdité, car ils pensent que c’est une méthode qui peut les protéger. On est dans une stratégie de la phrase choc tellement énorme et forte que ça paralyse tout le monde. Les exemples les plus notables, ce sont les déclarations à propos des réunions non mixtes, la soi-disant suppression des chiffres romains ou bien la proposition de remettre la Légion d'honneur à des présidents de club aéronautique qui se sont vus supprimer une subvention. Toutes ces polémiques absurdes sont utilisées pour masquer la situation sanitaire catastrophique du pays. Cette technique sape toute possibilité d'argumentation et d'opposition du camp adverse. C'est comme si vous essayiez de débattre avec une personne qui propose de jeter une bombe atomique dans un volcan d'Auvergne. C'est complètement con. 

C'est une technique héritée de Trump ?  

S. B : Oui, il faisait exactement la même chose. Quand il disait qu'il allait racheter le Groenland, on voyait très bien qu'il n'avait aucune intention de le faire, mais que ça permettait de faire diversion sur le problème des enfants de migrants enfermés dans des cages à la frontière du Mexique tout en jouant au bras de fer géostratégique avec la Chine. Donald Trump a très bien joué sur l'image d'homme stupide qu'il renvoie au public alors qu'il est justement loin d'être idiot.

Est-ce que c'est plus difficile d'être drôle aujourd'hui ?  

S. B : À présent, il faut constamment redéfinir la stupidité. Chaque nouvel article qu'on écrit, c'est comme si on réinventait la roue. Mais on a en plus des gens à côté de nous qui font des roues complètement de travers. Et en fin de compte, ça devient psychologiquement fatigant d'être drôle en ce moment. Vous vous creusez les méninges pour vous moquer du cynisme des gens et 5 minutes après, vous avez Barbara Lefbre sur LCI qui conseille aux personnes atteintes de maladie incurable de sauter d'un pont. Vu comment le débat évolue, j'ai autant envie de plonger dans la prochaine présidentielle que dans les hélices d'un bateau.

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