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© INA

Le 20h est mort. À qui le tour ?

Le 28 nov. 2018

Certes, des millions de Français continuent à le regarder religieusement, chaque jour, mais il ne fait plus l'unanimité. Ironie à l’heure de l’hyperconnexion, la disparition du « 20 heures » va-t-elle nous déconnecter les uns des autres ?

Je vous parle d’un temps que les moins de 80 ans – tout de même – ne peuvent pas connaître. Les débuts de la télé ! Sous l’égide des PTT, en noir et blanc, le petit écran accueillait « Paris Télévision », sa première émission, en 1935. Il n’y avait alors qu’une centaine de familles équipées sur la France entière, une seule chaîne, un seul horaire : de 20 heures à 20 h 30. Pendant les décennies suivantes, la télé allait trôner dans les salons, avec nous tous sagement assis devant.

Une époque qui ferait rire – LOL – les millennials et autres générations à une lettre (X, Y, Z), eux qui consomment l’info en solo, quand ils veulent et où ils veulent, en zappant d’un réseau social à l’autre. Est-ce que les plates-formes auraient tué le « 20 heures », ce moment suspendu entre deux pubs qui captait l’attention des grands comme des petits ?

« Le smartphone m'a tuer ! »

Les Français continuent de regarder trois heures de télévision par jour, selon les derniers chiffres de Médiamétrie, mais le « 20 heures » n’est plus l’indétrônable rendez-vous quotidien, et Gilles Bouleau n’est pas PPDA. Aujourd’hui, 42 % des Français affirment s’informer via les réseaux sociaux selon La Croix, et ce chiffre monte à 74 % pour les moins de 25 ans. Un mouvement qui s’accompagne immanquablement par une baisse des audiences.

« Si l’on regarde la tendance sur le long terme, clairement, ça plonge ! La génération X et les millennials regardent beaucoup moins la télé que leurs parents, et lisent nettement moins la presse papier. » Nicolas Kayser-Bril, journaliste et auteur, analyse le traitement de l’information depuis des années. Il poursuit : « De nombreuses études de consommation ont été menées en France ou aux États-Unis depuis cinq à dix ans. Elles concordent toutes : les médias sociaux sont devenus l’une des sources principales d’info. »

Facebook, le nouveau carrefour d'audience ? 

Face à une audience qui zappe entre les médias, les canaux et les écrans, existe-t-il encore un carrefour capable de capter son attention pour délivrer de l’information en masse ? Avec ses 2,2 milliards d’utilisateurs mensuels, on a pu considérer que Facebook était le nouveau maître du jeu.

Sauf que non. Le géant des réseaux décroche à son tour sur la cible des plus jeunes. En termes d’usage, il n’arrive qu’en 4e place sur la tranche 13-17 ans, derrière YouTube, Instagram ou Snapchat. En 2014, 71 % des adolescents utilisaient encore Facebook, mais en seulement quatre ans, ce chiffre est tombé à 51 % selon Pew Research Center. Et les jeunes ne sont pas les seuls à quitter le réseau. Les plus âgés commencent à se lasser aussi. 

D'infomédiaire à média à part entière ? 

« Vous avez aimé Netflix ? Vous allez adorer Facebook Watch ! », grince Éric Scherer, directeur de la prospective de France Télévisions. Il voit d’un mauvais œil l’arrivée massive de contenus informationnels sur ces plates-formes. « Facebook va devenir le nouveau kiosque de l’information mondiale », prédit-il. Alors que Mark Zuckerberg a toujours nié que son réseau soit un média, avec Facebook Watch, son nouveau service de vidéo à la demande, il bascule incontestablement du côté des producteurs de contenus. Comme un média, donc, avec une force de frappe mondiale, et la capacité de cibler ses utilisateurs.

Par ailleurs, pour Éric Scherer, l’arrivée récente d’une grille de programmation sur Facebook, ressemblant à s’y méprendre à celle d’une chaîne de télé traditionnelle, ne présage rien de bon. « C’est de l’information sociale, native, embeded… Un aspect dont on ne parle jamais ! C’est potentiellement une puissance de partage phénoménale, extrêmement destructrice. C’est un acteur de plus dans la vidéo, qui vient concurrencer le temps et l’attention. » Et « le temps de cerveau disponible », pour reprendre la célèbre formule de Patrick Le Lay, alors président-directeur général du groupe TF1, reste la vraie guerre que se livrent les médias.

« Il est quasiment impossible d’être un média de masse. Sauf pour le service public. Le pouvoir est maintenant entre les mains de Google et de Facebook. »

Dans cette partie-là, Facebook n’est pas seul. Netflix se défend très bien aussi. Après avoir gagné les fictions, puis les documentaires, la plate-forme de VOD propose maintenant des programmes de télé-réalité et de talk-show. « Moi qui ne m’intéresse pas du tout à la magie ou à la cuisine, j’étais bouche bée en découvrant ces programmes en avant-première. Pour ne pas pleurer... », se souvient, estomaqué, Éric Scherer.

Pour Nicolas Kayser-Bril le bilan est sans appel : « Il est quasiment impossible d’être un média de masse. Sauf pour le service public. Le pouvoir est maintenant entre les mains de Google et de Facebook. »

Médias de précision 

Alors, si tout a changé, qu’est-ce que cela change dans le fond ? « Depuis plusieurs années, on est passé des mass media qui faisaient du “carpet bombing”, c’est-à-dire qui arrosaient tout le monde de la même manière, à ce que j’ai appelé les “médias de précision”, beaucoup plus ciblés, pour passer maintenant à cette troisième étape que l’on peut appeler “personnalisation de masse”, explique Nicolas Kayser-Bril. Cela aura pour conséquence la formation de tribus sans pays, sans frontières, sans âge, qui vont se regrouper parce qu’elles partagent une même vision du monde, des centres d’intérêts ou des passions communes. » Toujours plus loin, toujours plus fragmenté, en somme.

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