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anthony bourdain suicide

Les médias peuvent-ils empêcher les suicides en série ?

Le 11 juin 2018

SPOTTED - La mort du présentateur Anthony Bourdain remet le traitement médiatique du suicide sur le devant de la scène. Et les journalistes pourraient (sans le vouloir) contribuer à des vagues de suicide en faisant leurs titres sur ces disparitions. Un sujet délicat et majeur, selon l'auteure américaine Kelly McBride qui a publié une tribune dans Poynter. Nous l'avons traduite pour vous.

Parfois, les suicides se produisent en série. Les épidémiologistes et les experts de la prévention du suicide ont souvent affirmé que la couverture médiatique était en partie responsable de ce phénomène. Il en découle une règle démodée et souvent ignorée : ne couvrez pas les suicides.

Bien sûr, cette règle s'accompagne d'un certain nombre de restrictions. Traiter les suicides de célébrités était permis. Il en allait de même pour ceux qui advenaient dans des lieux publics. À cause de ces exceptions et d’autres cas particuliers, cette règle n’a jamais vraiment fonctionné. Les médias ont toujours couvert les suicides, parfois mal.

Alors que les spécialistes du suicide soulignent cet effet de contagion dans leur effort de faire changer les habitudes des rédactions, les journalistes, moi y compris, ont répondu avec scepticisme. Parce qu’il n’y avait jamais vraiment eu d’étude concluante dans une grande revue spécialisée qui fasse le lien entre la propagation et la couverture médiatique.

Jusqu’à maintenant. Une étude publiée dans le Lancet Psychiatry Journal confirme qu'une une vague de suicides a dans certains cas plus de chance de se produire, en particulier chez les adolescents et les jeunes adultes, après un certain type de couverture médiatique.

L’auteure, Dr. Madeline Gould, professeure d’épidémiologie en psychiatrie au Columbia University Medical Center, a conduit une analyse statistique dans le cadre d’une plus large étude sur les autopsies, et a comparé les suicides isolés de ceux associés à une série, et au traitement médiatique.

Ses conclusions : les articles sur un individu avec le mot suicide dans le titre, les articles en première page d’un journal, les photos de personnes décédées, les descriptions détaillées de l’acte de suicide et la description de la victime de suicide comme noble, angélique ou héroïque, sont associés à plus de suicides au sein d’un même panel. Ce n’est pas une relation de cause à effet, mais il existe un lien. L’article de Brandy Zadrozny dans le Daily Beast fait un bon travail de vulgarisation à ce sujet.

Mais voilà le problème pour les journalistes. Ces ressorts sont les mécanismes d’un bon storytelling et de la rédaction efficace des titres. Les suicides sont des événements tragiques. Et quand vous décidez qu’une histoire est suffisamment intéressante à raconter, vous voulez la rendre émotionnellement forte. Sauf que ces détails peuvent être un facteur qui contribue à une vague de suicides en série.

Pourquoi ? Il existe des raisons biologiques et sociologiques, explique-t-elle.

Biologiquement, le cortex frontal ne se développe pas complètement pas chez l’humain avant le début de la vingtaine. Un cortex immature est associé à une conduite impulsive. Les adolescents et les vingtenaires sont aussi à des âges où de sérieux problèmes psychiatriques peuvent émerger.

Sociologiquement, pendant les années d’adolescence, la famille devient moins importante et les pairs plus importants. Ce phénomène s’inverse pour la plupart des individus pendant leur vingtaine. Les jeunes n’ont pas encore fait l’expérience de périodes de difficultés qui s’améliorent ensuite. Donc, et lorsqu'ils expérimentent une dépression sévère ou de l’anxiété, ils ont l’impression que la vie sera toujours comme ça, explique Madeline Gould.

« Je ne dis pas que cette période est nécessairement évidente pour les personnes saines d’esprit », dit la docteure Gould. À la place, elle suggère que l’attention des médias à l’égard des victimes individuelles de suicide peut être nuisible pour les personnes déjà à risque.

Mais il y a un piège avec cette étude : toutes les données ont été récoltées entre 1988 et 1996. Et les exemples de médias qui mènent le plus souvent à une série de suicides sont tous des journaux papier.

Il est difficile de croire que les journaux puissent avoir la même influence sur les moins de 25 ans d’aujourd’hui, qui ont davantage tendance à consommer l’information au travers des réseaux sociaux et du mobile. Nous devons extrapoler ces résultats dans un environnement qui est plus difficile à mesurer et à contrôler.

Dans ce sens, (...) le psy des célébrités Dr. Drew Pinsky a annoncé la sortie du Guide Social Media pour la Promotion de la Santé Mentale et pour la Prévention du Suicide (Social Media Guidelines for Mental Health Promotion and Suicide Prevention), un ensemble des meilleures pratiques, qui semble adressé au public en général, à ceux qui oeuvrent pour prévenir le suicide et aux journalistes.

Ce guide signale quelque chose dont les chercheurs sur le suicide parlent depuis un certain temps, à savoir que toutes les histoires de suicides et de tentatives de suicides ne sont pas nocives de la même manière. Dans le contexte des réseaux sociaux, il est impossible d’empêcher les gens de parler de suicide. Le guide suggère des pratiques plus adaptées quant au type de langage choisi, l’engagement de l’audience, la vie privée et le traitement du contenu sur le suicide.

Plusieurs organisations dont Facebook, RTDNA (L’Association des Journalistes Web), et l’Entertainment Industries Council (une association à but non lucratif américaine qui récompense le traitement réaliste et non violent de problèmes de société et de santé publique, NDLR) ont approuvé ce guide.

Les journalistes peuvent trouver plus de conseils pratiques dans le guide Reporting on Suicide, qui a été développé en collaboration avec des journalistes et des écoles de journalisme.

Est-ce que tout cela aura un impact ? Alors que les taux de suicide baissent chez les adolescents et les jeunes adultes, il existe une hausse chez les baby boomers et les anciens combattants. Et parce que de vraies analyse statistiques prennent du temps, il est difficile de dire ce qui contribue réellement aux changements de ces tendances.

« Le comportement suicidaire est complexe, la contagion n’est qu’une pièce du puzzle », indique Dr. Gould. « Mais cela vaut la peine d’aborder chaque pièce du puzzle.»

En plus d’éviter les comportements qui peuvent mener à cette propagation, les journalistes peuvent aussi trouver des histoire d’espoirs et de rétablissement de personnes qui ont pensé à, ou fait une tentative de suicide. Ces histoires ont longtemps été tabous chez les défenseurs de la prévention du suicide, par peur de contribuer à l’effet de contagion. Mais cette communauté s’est ouverte, et, par conséquent, il est possible que des journalistes trouvent de nouvelles manières de publier des articles convaincants sur le suicide et la santé mentale.

Et même s’il ne le font pas, la Dr. Gould suspecte que le public fera son propre storytelling, en utilisant les réseaux sociaux. Une fois que la stigmatisation sous-jacente du traitement sur la santé mentale diminue, il pourra y avoir un réel progrès dans la réduction du taux de suicide.

>> Tribune publiée en anglais sur Poynter

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