actu_31772_vignette_alaune

Dérives sur les réseaux sociaux

Le 13 mai 2016

Océane, 19 ans, s’est jetée mardi sous un RER, tout en se filmant sur Periscope : la scène macabre a été visionnée en direct par près d’un millier de personnes. Les réseaux sociaux live deviennent-ils incontrôlables ? Réponse de Jérémie Mani, président de Netino.

Conduite en état d’ivresse, agressions gratuites, débats engagés depuis une prison, actes de délinquance gratuits… l’application Periscope (Twitter) qui permet de diffuser de la vidéo en direct au monde entier pose de nombreuses questions et d’autant plus avec ce suicide en live. Quels rapports entretiennent les réseaux sociaux live avec la violence ? Sont-ils des media comme les autres ?

Jérémie Mani : Je pense qu’il ne faut pas diaboliser les réseaux sociaux en tant que tels : il m’est déjà arrivé de critiquer Twitter pour sa politique de modération, mais on ne doit jamais oublier que Periscope compte 2 millions d’utilisateurs réguliers. Cela engendre forcément des choses extraordinaires – un drone qui filme des côtes australiennes, des paysages magnifiques que je n’aurais peut-être jamais l’occasion de voir de ma vie – et des débordements. Y-a-t’il plus de dérives sur Periscope qu’ailleurs ? Je n’en suis pas certain. Maintenant cela n’empêche pas de tenter d’encadrer ces dérives quand elles surviennent.  

 

Peut-on craindre une augmentation des débordements ?
J.M. :
Force est de constater que le nombre de dérives est très faible par rapport au nombre de diffusions sur Periscope notamment. Les réseaux sociaux live suivent la tendance. On a commencé avec des videos publiées sur YouTube et Dailymotion et qui offraient déjà la possibilité de se filmer et de diffuser du contenu au plus grand nombre. Maintenant on passe au live avec cette incapacité inhérente au garde-fou ; il est impossible d’appuyer sur un bouton stop lorsqu’une situation dégénère. Stopper ces diffusions exigerait d’engager des moyens colossaux, il faudrait presque mettre une personne derrière chaque video à tous moments qui puisse intervenir. Aux USA, les hélicoptères, qui suivent et filment les courses-poursuites des policiers contre des présumés malfaiteurs, diffusent les images en différé de quelques secondes pour que l’antenne puisse couper à tout moment. C’est du faux live. Sur Periscope, on ne pourra jamais appliquer ce système, donc il est nécessaire de l’accepter avec son lot de désagréments.

 

Quelles leçons devons-nous tirer du suicide d’Océane ?
J.M. :
Aujourd’hui, nous avons tous le pouvoir de prendre à témoin de multiples inconnus et de garder une trace de tous types d’actions, les meilleures comme les pires. On ne peut plus faire marche arrière, le contrôle passera par l’éducation comme nous devons déjà le faire pour YouTube et Dailymotion qui permettent de diffuser tous types de contenus. Nous ne devons surtout pas diaboliser les réseaux sociaux : ils restent des outils, ce sont leurs utilisateurs qui décident quoi en faire. On n’interdit pas les voitures, car certaines personnes dépassent les limitations de vitesse. Je vais certainement choquer, mais je pense que le suicide de cette jeune fille aurait pu, au contraire, être évité grâce à Periscope. Si elle n’avait prévenu personne, aucune assistance n’aurait pu lui être portée. En diffusion ses intentions en live, il y a eu, à un moment donné, une possibilité, si petite soit-elle, de pouvoir la faire changer d’avis. Quand on observe la video, on note que beaucoup de gens lui avaient  envoyé des petits cœurs, des mots d’amour et de la compassion : quelqu’un aurait peut-être pu trouver les mots pour la faire changer d’avis. Cela n’a pas été le cas, mais rien ne dit que dans le futur il n’y aura pas des faits similaires qui connaîtront une fin plus heureuse grâce à l’intervention des internautes. Ce n’était donc peut-être pas une mauvaise chose de passer sur ce medium.

 

Quelles solutions concrètes pour pallier aux débordements ?
J.M. : La diffusion en différé, poserait la question de « qui doit interrompre le flux ? ». Très clairement, Periscope n’aura jamais ni les moyens, ni le souhait, de mettre des personnes derrière chaque video. De plus, ce n’est pas forcément fiable et on ne peut pas toujours savoir ce qui va se passer dans les secondes qui suivent. Cela se fait à la télévision aux USA, car on a un metteur en scène chargé de prendre ces décisions ; quand c’est une personne qui se filme elle-même, nous restons dépendants de son bon vouloir. Souvent on se tourne vers Twitter, Facebook, Periscope, pour faire le ménage : je pense que c’est une énorme erreur car elles ne le feront jamais - elles sont aux USA, et ce n’est pas nous, petits Français et même nos politiques, qui les feront plier. Par contre la justice a son rôle à jouer, pas pour un suicide bien sûr, mais pour des actes de délinquances filmés et diffusés en live. Si la police arrive à les intercepter, les traduire devant un tribunal et que la condamnation est médiatisée, je suis convaincu que cela fera réfléchir les internautes susceptibles de vouloir les imiter.

 

Les réseaux doivent-ils faire preuve de modération ? Est-ce leur rôle ? Le débat est ouvert.Toujours est-il que beaucoup le pensent. L’UEJF, SOS Racisme et SOS Homophobie se sont notamment réunis pour faire plier Facebook, Twitter et YouTube : ces associations souhaitent que ces sites prennent leurs responsabilités et agissent manuellement pour filtrer les articles, les commentaires ou vidéos haineux... Ce à quoi les plates-formes américaines s’opposent fermement, depuis des années. Leurs arguments : le risque de modifier la manière dont elles recommandent des contenus et le risque d’importantes dérives et de censure politique. Amusant, lorsqu’on sait qu’en ce moment Facebook est au cœur d'une polémique au sujet de son impartialité : le Sénat des Etats-Unis, soupçonne le réseau de mettre en avant certains contenus plutôt que d'autres ; les conservateurs américains seraient notamment lésés dans le processus. Facebook serait donc ‘de gauche’ et aménagerait les contenus ‘populaires’ à sa manière.

Le sénateur républicain John Trune, qui préside le Comité au commerce, aux sciences et aux transports, a tenu à rappeler que « Toute tentative, de la part d’un média social qui se dit neutre, de censurer ou de manipuler des contenus en fonction d’une sensibilité politique, constitue un abus de confiance et pose contradiction avec les valeurs d’un Internet ouvert ». A méditer...

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

L'actualité du jour