
L’enquête en sources ouvertes ou OSINT, est devenu un outil brillant au service des grandes enquêtes journalistiques. Mais l'OSINT est aussi détourné pour produire du doute, du ciblage et de la désinformation.
À Minneapolis, tout a été filmé. Le 7 janvier puis le 24 janvier 2025, les téléphones tenus par des dizaines de témoins ont documenté les assassinats de Renée Nicole Good et d’Alex Pretti par des agents de l’ICE. Décortiqués par les internautes, mais aussi par des journalistes formés à l’analyse des images recueillies en sources ouvertes, les récits de ces exécutions se sont heurtés au narratif immédiatement mis en place par l’administration Trump et au soupçon jeté sur ce que chacun pouvait pourtant pouvait voir de ses propres yeux.
Utilisée massivement depuis la guerre de Syrie, et tout particulièrement en Ukraine, l’OSINT — pour Open Source Intelligence — est une méthode d’investigation citoyenne et journalistique qui se trouve désormais au centre des enjeux informationnels. À l’heure où la preuve visuelle ne fait plus consensus, la méthode s’est imposée comme une promesse autant que comme un champ de tensions. Comme l’explique Allan Deneuville, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, spécialiste des écritures numériques et auteur de OSINT : enquêtes et démocratie, l’OSINT est un pharmakon qui peut autant être utilisé pour lutter contre la post vérité que pour alimenter la désinformation, la surveillance et les usages politiques les plus ambigus.
Comme on a pu le voir pour les assassinats de Minneapolis, les enquêtes en sources ouvertes sont devenues un outil journalistique de plus en plus utile et visible. Comment cette méthodologie a-t-elle été adoptée par la profession ?
Allan Deneuville : La diffusion de l’OSINT est liée à deux évolutions : l’essor des réseaux sociaux et la généralisation des smartphones, qui permettent à chacun de produire et de partager des images instantanément. Le véritable catalyseur, c’est la guerre civile syrienne, présentée comme la guerre la plus documentée de l’Histoire. Le collectif Bellingcat se structure alors et va former toute une génération de journalistes OSINT, notamment au Monde. Plusieurs enquêtes marquent des tournants : le crash du vol MH17, puis le documentaire Anatomy of a Killing de BBC Africa Eye en 2018, qui montre de façon spectaculaire les possibilités de l’OSINT en géolocalisant une exécution sommaire à partir d’une seule vidéo.
La période du Covid a joué un rôle, souvent sous-estimé : confinés chez eux, les gens se forment via des tutoriels, créent des serveurs Discord, structurent des communautés. Parallèlement, la mort de George Floyd et sa documentation visuelle amplifient le mouvement. Enfin, les conflits récents en Ukraine, à Gaza et au Soudan donnent une nouvelle ampleur à l’OSINT. Beaucoup de journalistes qui les couvrent ont été formés il y a dix ans en Syrie et arrivent déjà outillés et expérimentés lorsque ces conflits éclatent.
Il semble exister une prime pour les journalistes formés à l’OSINT, capables d’analyser les faits et les vidéos, tandis que d’autres médias restent cantonnés à relayer la version officielle. Cela crée-t-il une fracture dans le journalisme ?
A. D. : L’OSINT n’accentue que des fractures préexistantes. Ce n’est pas un hasard si la plus grande cellule d’enquêtes en sources ouvertes en France se trouve au Monde, le journal le plus important. C’est ce qui me conduit à dire que l’OSINT fonctionne aussi comme un produit d’appel : les formats sont très travaillés, très « attractifs », et coûtent cher à produire. Il est d’ailleurs révélateur que ces vidéos soient souvent gratuites sur YouTube, même lorsque le journal est derrière un paywall. C’est une manière de montrer le savoir-faire du média et d’inciter à s’abonner. Cela donne mécaniquement un avantage aux médias déjà solides financièrement.
Il existe aussi une division entre journalistes qui maîtrisent ces outils numériques et ceux qui ne les maîtrisent pas, et qui se retrouvent soit à juxtaposer des indices sans analyse, soit à glisser vers le journalisme d’opinion. L’OSINT s’est justement construite contre ce « moi je pense que », en privilégiant les faits vérifiables. Mais cela ne remplace pas le terrain. Des médias comme la BBC ou RFI développent des collaborations : des journalistes sur place qui parlent aux témoins, et des équipes OSINT qui conseillent et croisent les informations. Aujourd’hui, terrain physique et terrain numérique doivent se répondre et se compléter.
Dans le cas des décès à Minneapolis, des citoyens ont filmé ces événements et des médias s’appuyer immédiatement sur ces images pour mener des enquêtes. Est-ce que cela signifie qu’une certaine forme de journalisme citoyen a gagné du terrain ?
A. D. : C’est une vision très optimiste, et je l’interprète plutôt différemment. L’idée qu’il existait un journalisme citoyen, une forme de renseignement participatif, de « crowd-sourced intelligence », s’est effectivement cristallisée au moment de la mort de George Floyd, tué lui aussi à Minneapolis en 2020. On trouve cette dynamique dans le traitement des violences policières ou des mouvements comme les Gilets jaunes, avec des enquêtes fondées sur des vidéos envoyées par des citoyens. On peut notamment penser au travail de David Dufresne sur Allô Place Beauvau. On a également vu ce phénomène se produire dans d’autres contextes, par exemple pendant la guerre en Ukraine, où de nombreux citoyens menaient leurs propres enquêtes OSINT, parfois avec une grande compétence.
Cependant, j’ai l’impression que l’on a franchi un cap très inquiétant avec les cas de Renée Nicole Good et d’Alex Pretti. Il y a quelques années, on disait : « Voici les vidéos, voici les preuves. » Aujourd’hui, on nous répond : « Vous ne voyez pas ce qu’il faut voir. »
Vous voulez dire que les preuves visuelles ne suffisent plus à établir la vérité ?
A. D. : Oui, et cela me paraît véritablement désastreux. Les vidéos sont tellement prises dans des lectures idéologiques qu’une scène que nous interprétons comme une exécution peut être présentée par d’autres comme une légitime défense, au motif que la personne aurait été armée ou aurait répliqué. On se souvient du moment où Donald Trump parlait de « faits alternatifs » à propos de son investiture, en niant l’évidence photographique de la foule présente lors de son discours. Là, on est encore dans un autre paradigme : ce n’est pas seulement que les preuves ne suffisent plus, c’est que l’on conteste ce que l’on voit même sur les images. Certes, des médias comme le New York Times continuent à produire des enquêtes solides, et c’est essentiel. Mais on peut s’interroger sur leur efficacité dans un contexte où l’idée même de preuve immédiate et incontestable est fragilisée.
Vous évoquez aussi dans votre ouvrage l’ambiguïté de l’OSINT, et notamment son esthétique, qui rappelle aussi la grammaire visuelle du complotisme.
A. D. : Il y a effectivement toute une esthétique visuelle qui interroge, car elle semble porter en elle une forme de véridiction. La véridiction n’est pas la vérité en tant que telle : c’est ce qui prétend dire la vérité. Ce qui me paraît inédit avec l’OSINT, c’est que, pour la première fois selon moi, c’est le design qui prétend dire la vérité. Ce ne sont plus seulement des paroles ou des démonstrations verbales : ce sont les formes visuelles elles-mêmes — cartes, encadrés, flèches ou timelines — qui produisent un effet d’évidence et d’incontestabilité. Avec Bérénice Serra nous avons proposé d’appeler cela la « grammaire visuelle de la véridiction de l’OSINT » . Cette dernière s’inscrit dans un double imaginaire : le fantasme de la preuve par l’image et celui de la démonstration scientifique. Les praticiens insistent d’ailleurs sur le fait que leurs enquêtes doivent être « reproductibles », ce qui renvoie directement aux principes de falsifiabilité et de méthode expérimentale.
Où aurions-nous croisé cette « grammaire visuelle de la véridiction » ?
A. D. : Dusan Bozalka (Doctorant au Centre d'analyse et de recherche interdisciplinaire sur l'étude des médias de l'université Paris-Panthéon-Assas) estime que les espaces comme QAnon, 4chan ou le documentaire complotiste sur le 11 septembre Loose Change ont mis en scène à outrance l’OSINT et l’ont utilisée comme un vecteur de légitimation en la nourrissant par le crypticisme de la plateforme 4Chan. À mes yeux, c’est surtout Hollywood qui a cristallisé l’esthétique de l’enquête OSINT : le mur couvert de photos reliées par des fils rouges, la figure de l’enquêteur obsessionnel, ou encore l’imaginaire du hacker dissimulé derrière son écran. Les complotistes se sont, largement inspirés de cette iconographie, ils ne l’ont pas inventée.
Cela étant dit, il existe bien des formes d’OSINT pratiquées par des complotistes, au sens où il y a une réelle recherche et collecte de sources ouvertes, une lecture des images, des cartographies, du suivi de vols, etc. Ce sont les analyses qui viennent ensuite qui peuvent être discutables. C’est là que le débat devient délicat. Je pense que l’OSINT est importante et que ce n’est pas le moment de « taper » sur ceux qui la pratiquent. Mais cette posture risque de légitimer une désinformation qui adopte exactement les mêmes formes visuelles et la même rhétorique pseudo-scientifique. C’est le complotisme du doute : une désinformation qui mime la méthode, la preuve et la rigueur.
Certains de mes collègues considèrent que ce n’est pas de l’OSINT, précisément parce que le processus d’analyse ne respecte pas des standards rigoureux. Je comprends cette position, et c’est sans doute pour cela que l’on peut chercher d’autres termes. Jacopo Rasmi, maître de conférences en arts visuels et études italiennes à l’université Jean Monnet, parle de « para-OSINT » : des pratiques qui ressemblent à de l’OSINT sans en être réellement, car elles n’entretiennent pas de rapport fort à la factualité.
Cette pratique peut-elle instiller le doute ?
A. D. : Dans ce rapport de force, je crains que nous ne soyons perdants, parce que le doute complotiste peut s’installer tout en conservant l’autorité visuelle de l’OSINT. La vraie différence ne se joue plus seulement sur les preuves, mais sur qui parle, depuis quelle position et avec quelle légitimité. Tant que l’OSINT était portée par des acteurs clairement identifiés — Le Monde, le New York Times, Bellingcat — face à des canaux complotistes comme Telegram ou Loose Change, la frontière paraissait nette.
Mais lors de l’explosion de l’hôpital Al-Ahli à Gaza, on a eu des enquêtes OSINT sérieuses réalisées par différents organes légitime — comme le Washington Post, le New York Times, Forensic Architecture, etc. — qui aboutissaient à des conclusions différentes : responsabilité israélienne, responsabilité palestinienne, ou impossibilité de trancher. À ce moment-là, qui croire ? C’est là que l’on mesure les limites de cette grammaire visuelle de la véridiction : elle ne permet pas, à elle seule, de dire la vérité même si nous continuons souvent à agir comme si c’était le cas.
Le 7 janvier dernier, Libération évoquait une utilisation malveillante de l’OSINT avec la carte interactive intitulée MaFrance.app, qui prétend documenter le « grand remplacement » en comptabilisant mosquées, kebabs et boucheries halal.
A. D. : C’est précisément là que se joue, selon moi, la Dark OSINT que l’on peut définir comme un usage antidémocratique de l’OSINT. Ce concept consiste à partir de véritables données ouvertes et transformer ces dernières comme des armes. Cela peut aller du doxing au harcèlement en ligne, jusqu’à des opérations d’ingérences étrangères. Dans le cas de MaFrance.app, même si les données étaient exactes – ce qui reste à vérifier, leur agrégation et leur mise en forme peuvent servir un discours d’extrême droite ou raciste.
Si ces informations proviennent de sources ouvertes, elles peuvent être factuellement correctes. Le problème intervient lorsqu’ils les superposent à des faits de délinquance pour en tirer une conclusion implicite. Le point clé, c’est que corrélation et causalité ne sont pas la même chose. Deux phénomènes peuvent coexister sans que l’un soit la cause de l’autre. C’est une distinction fondamentale, y compris pour l’OSINT.
Comment fait-on pour que l’OSINT reste un bon outil pour contrer l’ère de la post-vérité ?
A. D. : Il faudrait enseigner l’OSINT et le fonctionnement des infrastructures d’Internet dès le collège. C’est, à mes yeux, un choix politique à assumer. Plutôt que d’interdire les réseaux sociaux aux jeunes ou de se contenter d’initiations très superficielles au numérique, il faudrait leur apprendre concrètement comment on enquête à partir de sources ouvertes. Cela leur permettrait de comprendre par eux-mêmes ce que montrent réellement les images et de développer un esprit critique sur les liens qu’ils établissent. Autrement dit, même si l’OSINT peut être instrumentalisée, c’est précisément pour cela qu’il faut former très tôt au raisonnement logique et aux méthodes de vérification propres à l’OSINT.





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