meme La création d'Adam

Internet, lieu de mémoire du futur

Avec l'INA

Malgré l’immédiateté et le rythme effréné qui le caractérise, Internet est aussi le lieu où s’écrit l’histoire de demain. Ou quand vos mèmes d’hier sont déjà les archives d’aujourd’hui.

Vous avez à peine compris les mèmes, ces objets Internet qui circulent en étant massivement détournés, que voici qu’ils sont déjà old school (au passage, les gifs sont apparemment devenus ringards). Ainsi va le rythme d’Internet.

Internet va donc très vite, mais Internet n’oublie pas. Des archives en lignes prennent vie sous différentes formes. Ainsi d’Ancien Memes, compte Twitter lancé en 2020 et suivi par un million de personnes, qui partage quotidiennement des « mèmes et posts venus d’une époque oubliée de l’Internet » – dont beaucoup de « rage comics ». « Je voyais beaucoup de mes amis les utiliser de manière ironique, c’est comme ça que j’ai eu l’idée de faire un compte pour mèmes anciens », raconte son créateur.

Plus connue, la base de données encyclopédique Know Your Meme (KYM) archive depuis plus de 10 ans les tendances durables et modes plus éphémères des phénomènes en ligne. Un travail d’archives pop mais rigoureux, pour lequel le site a développé une véritable taxonomie. L’équipe recense de nombreuses catégories, explique le rédacteur en chef Don Caldwell, comme évènements (des évènements significatifs dans la culture Internet, comme Elon Musk qui achète Twitter, qui a été beaucoup discuté), personnessous-cultures, etc. La catégorie mèmes est la plus importante et est découpée en différents genres qui représentent les divers types de mèmes (par exemple,image macro, Photoshop, remix…). « Je considère l’encyclopédie comme une documentation d’archive », pose le rédacteur en chef. L’équipe sauvegarde les données de contexte : les likes, les conversations qui se sont tenues autour d’un événement ou d’une image, et fait captures d’écrans « au cas où elles disparaissent d’Internet ». « Nous voulons que KYM soit l’archive historique de la culture Internet et que les historiens l’utilisent dans 100 ans », déclare Don Caldwell.

Dans un autre registre, Petr Kovář, historien de l’informatique, sauvegarde grâce à son musée en ligne Web Design Museum les esthétiques des sites Internet entre 1991 et 2006, période de grande créativité et diversité sur Internet. Avec son initiative, il souhaite permettre aux futurs internautes de savoir « à quel point les sites Internet en 2003 étaient uniques dans leur design », explique-t-il sur son site. Les artistes Olia Lialina et Dragan Espenschied ont quant à eux sauvegardé et documenté des milliers de captures d’écran de la plateforme d’hébergement GeoCities sur leur blog One Terabyte of Kilobyte Age. Une plongée nostalgique dans l’Internet pré-réseaux sociaux. 

Sauvegarder Internet, c’est sauvegarder notre histoire

Sauvegarder Internet ne consiste pas seulement à garder des traces d’une culture populaire en permanente évolution. Internet est aussi le lieu de mémoire de notre Histoire, comme l’a montré la crise sanitaire du Covid. Alors que les confinements gagnaient peu à peu une grande partie du globe, les réactions à cet événement historique et planétaire se jouaient avant tout en ligne : on partage ses pages de journaux intimes sur Instagram, ses colères en Stories, ses défis sur Tik Tok. Des supports inhabituels et éphémères que les archivistes ont vite compris qu’il faudrait conserver. Dès février 2020, le consortium pour la préservation internationale d’Internet a mis en place un groupe de sauvegarde pour identifier les sources essentielles à collecter.

En France, l’Institut national de l’audiovisuel (INA) assure cette mission de collecte et sauvegarde du Web français pour les sites média ; il s'agit des sites audiovisuels français – radio, télé, podcast, sites d’information en ligne, webdocumentaires… – mais aussi des blogs amateurs. La Bibliothèque nationale de France (BnF) est, elle, chargée des autres sites. En tout, l’institution archive environ 15 000 sites Web quotidiennement. L’INA collecte aussi des chaînes sur YouTube, Dailymotion et Vimeo : 30 millions de vidéos sur une dizaine de milliers de comptes ont déjà été collectées, précise Jérôme Thièvre, responsable du dépôt légal du Webà l’INA.

Durant la pandémie, les équipes du dépôt légal du Webde l’INA ont également mis en place une veille spécialisée pour garder une trace des réactions à cette actualité sur les réseaux sociaux. L’institut est également approché par des chercheurs pour établir des archives sur des évènements significatifs, explique Jérôme Thièvre. « Lors des attentats de 2015, on a mis en place une archive d’urgence pour collecter ce qu’il se passait sur Twitter autour de Charlie Hebdo et des attentats de novembre. On nous a aussi demandé d’archiver les tweets liés au procès de ces attentats. » Dans sa qualité d’archiviste de l’audiovisuel, l’INA collecte aussi les réactions en lignes liées à des émissions télé. « On a par exemple eu des demandes sur les Miss France, illustre Jérôme Thièvre. Que disent les utilisateurs de Twitter lors des soirées de cérémonies ? »

Archiver le Web n’est pas aussi simple qu’enregistrer une émission de télé ou de radio – pour des raisons d’exhaustivité mais aussi technique, reconnaît le responsable. « Sur Internet, il faut identifier ce qu’on veut archiver avant de le faire. Il faut être agile et rapide – une partie de la collecte se fait en temps réel. » Une mémoire d’Internet plus parcellaire, en comparaison avec la mémoire audiovisuelle télé et radio, collectée par l’INA de manière exhaustive. Pour le Web, il faut faire des choix, dictés par des protocoles scientifiques consciencieusement établis, avec la volonté de construire une mémoire commune. Il est donc plus facile aujourd’hui de revoir des images du passé qu’il ne sera d’appréhender les archives d’Internet. « Cela exigera des chercheurs de demain qu’ils soient de véritables archéologues pour reconstruire une histoire à partir de fragments », conclut Jérôme Thièvre.

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