Clavicular et Andrew tate

Clavicular, Andrew Tate : l'industrie du clipping derrière le succès des mascus

© Instagram

Comment expliquer que des personnalités inconnues, issues de la manosphère, percent en quelques mois pour devenir des figures médiatiques ?

Accidents de Cybertruck, abattage d'alligator, overdose en live, salut nazi en compagnie d'Andrew Tate et de Nick Fuentes... En l'espace d'un an et demi, et après pas mal de scandales, Braden Eric Peters, alias Clavicular, est devenu quelqu'un. Et ceci n'est pas le fruit du hasard.

Vache à LOL virale

Depuis le mois de mars 2026, Clavicular, streameur qui officie sur la sulfureuse plateforme Kick, a fait l’objet de nombreux articles et interviews dans la presse mainstream. Du Daily Wire au New York Times en passant par le Guardian, GQ, France Inter ou la chaîne YouTube Channel Five, le public apprend à connaître le représentant ultime d'une sous-culture masculiniste toxique : celle des lookmaxxers. Pour se conformer à un idéal de beauté ridiculement élevé, le jeune homme a commencé à se faire des injections de testostérone et à se frapper le visage à coups de marteau dès l’âge de 14 ans. Les premières interviews sont d’ailleurs catastrophiques. Incapable de tenir une conversation contradictoire, le jeune homme assume sa vacuité culturelle et déclare ne s’intéresser à rien hormis sa jawline, au point que Becca Rothfeld, du New Yorker, dira de lui qu’il a atteint une « excellence technique au détriment du charisme érotique ». Rapidement, Clavicular fait parler de lui, non plus vraiment comme une figure sulfureuse mais comme une « lolcow » (littéralement « vache à lol » ), un personnage du Web pathétique qu’on regarde pour mieux le détester.

Malgré ce parcours médiatique fulgurant, Clavicular garde une part de mystère quand on se penche sur ses audiences. Sur l'ensemble de ses réseaux, le jeune homme compte moins de 1,7 million d'abonnés cumulés sur Instagram, TikTok, YouTube et X, ce qui fait de lui un influenceur de niveau intermédiaire, d'après le média Bloomberg. En streaming, les chiffres ne crèvent pas non plus le plafond, avec une moyenne de 8 000 viewers par stream, quand Ironmouse, l'une des streameuses virtuelles les plus suivies de Twitch, en cumule plus de 45 000 par live. Même s’ils sont loin d’être mauvais, ces chiffres n’expliquent pas à eux seuls la viralité de « Clav ». En effet, ce dernier ne s’est pas vraiment « fait tout seul », mais a plutôt bénéficié d’un effet de levier produit par un sous-système médiatique en pleine expansion : l’industrie du clipping.

À vos bancs de montage

Comme l’explique le journaliste Ryan Broderick, le clip est devenu l’unité de contenu de base de notre environnement médiatique. Il s’agit de vidéos montrant des extraits choisis et décontextualisés d’un autre contenu plus long, notamment de podcasts filmés ou de streams, diffusés par une armée de créateurs de l’ombre : les fameux clippeurs. Ce tournant intervient à partir de 2021, au moment où les plateformes en ligne tentent de copier le modèle TikTok en privilégiant une recommandation algorithmique basée sur l’engagement et le watch time plutôt que sur le nombre d’abonnés. Cette décision, prise notamment par Meta et X (YouTube avait déjà plus ou moins amorcé ce virage auparavant), change radicalement le paysage et transforme les plateformes sociales en un écosystème multiplateforme agrégé, dans lequel les créateurs filment une fois leur contenu puis le clippent simultanément partout.

En 2026, ce système permet de faire émerger une nouvelle classe de créateurs de contenu qui prospèrent non pas grâce à la fidélisation mais grâce à l'optimisation algorithmique continue. C’est ainsi qu’Hassan Piker, l’influenceur politique le plus visible de la gauche américaine, génère 30 000 viewers simultanés sur Twitch contre 700 000 vues moyennes sur ses clips. Même chose pour TBPN, une émission consacrée à la tech récemment rachetée par OpenAI, qui fait 7 000 vues en livestream contre 257 000 en clips. De quoi expliquer les écarts d’audience entre les streams de Clav et son explosion médiatique. Ce dernier pratique le « click farming » en enchaînant les scandales à chaque live afin que la moindre frasque puisse être extraite et diffusée à l’infini sur les réseaux. Mais pour que cette méthode fonctionne, il existe toutefois un ingrédient secret : l’armée de l’ombre des clippeurs.

Apparus dans le sillage de cette modification algorithmique, les clippeurs sont pour la plupart de jeunes hommes, voire des adolescents, souvent basés sur le continent africain, en Asie ou en Europe de l’Est, qui montent à la chaîne des vidéos sur leurs ordinateurs. Ces derniers font leurs premières armes sur YouTube et gagnent leurs premiers dollars en pariant sur la viralité des clips et les revenus de YouTube Adsense. Les premières années sont peu rentables, mais cela n’empêche pas certains créateurs de contenu de s’appuyer sur cette mécanique pour augmenter presque artificiellement leur visibilité.

Parmi cette nouvelle génération d’influenceurs, on compte notamment Andrew Tate, coach et podcasteur masculiniste, qui sera le premier à industrialiser le phénomène via sa plateforme d’abonnement pyramidale. Contre une cinquantaine de dollars par mois, ses fans recevaient un lien d’affiliation de 48 % pour chaque nouvelle personne qu’ils faisaient entrer dans la pyramide. Pour maximiser ces conversions, les abonnés se sont mis à produire massivement des clips qu’ils publiaient ensuite sur TikTok (qui rémunère également les comptes performants), notamment auprès d’un public très jeune qui s’est retrouvé bombardé d’extraits de podcasts misogynes mixés avec des extraits de jeux vidéo « satisfaisants ». Tate fournissait même des guides diffusés en interne pour aider son armée à choisir les meilleurs extraits et les formats les plus « ragebait » afin d’augmenter l’engagement.

Kick a tout compris

Vu la puissance du système de clipping, la plateforme de streaming alternative Kick va l’intégrer à son économie dès 2025, deux ans après son lancement. Intitulé Kick Clipping, le programme permet à des monteurs amateurs d’éditer et de partager des extraits de streams sur différentes plateformes sociales. Aucune barrière à l’entrée : il suffit de postuler en cliquant sur un bouton et la plateforme envoie les flux des streameurs ayant souscrit au service. L’incitation financière est aussi très intéressante, avec un CPM de 30 dollars pour mille vues, soit entre 750 et 1 500 fois plus que le TikTok Creator Fund.

C'est dans cet écosystème que Clavicular va non seulement s'inscrire, mais aussi devenir le cas d'école le plus spectaculaire. Dès son arrivée sur Kick, le jeune Américain de 19 ans comprend immédiatement la mécanique et la pousse à son extrême : chaque live devient une fabrique délibérée de moments clippables. Scandales, provocations, crises émotionnelles, arrestations filmées en direct — tout est conçu pour qu'un extrait puisse circuler indépendamment du stream qui l'a produit. Il assume lui-même ce calcul dans plusieurs interviews, se targuant de vouloir créer un « infinite clip glitch », une machine à viralité perpétuelle.

Résultat : en quelques mois, il devient le streamer comptant le plus grand nombre de clippeurs actifs sur la plateforme, avec 1 610 comptes enregistrés, générant 69 550 clips et 2,2 milliards de vues en un seul mois. La somme qu'il leur a reversée dépasse 950 000 dollars. Le streameur gagne lui-même de l’argent via le Creator Incentive Program de la plateforme ainsi qu’avec du sponsoring payé par le casino crypto Stake.com.

Mais Clavicular n'est pas seul à avoir compris l'équation. Sur Kick, le streameur N3on a lui aussi constitué une armée d'environ 1 000 clippeurs, recrutés principalement en Inde et au Nigeria, à qui il a versé 1,4 million de dollars en cinq semaines. Son meilleur clippeur gagne plus de 100 000 dollars par mois. Adin Ross, l'un des cofondateurs de la plateforme, a lui aussi structuré un réseau similaire dès les premières années de Kick. Ces trois cas illustrent une logique commune : sur cette plateforme, le clipping a largement dépassé le phénomène organique produit par des fans pour devenir une ligne budgétaire permettant de booster les streameurs, aussi peu charismatiques soient-ils.

David-Julien Rahmil

David-Julien Rahmil

Squatteur de la rubrique Médias Mutants et Monde Créatif, j'explore les tréfonds du web et vous explique comment Internet nous rend toujours plus zinzin. Promis, demain, j'arrête Twitter.

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