Trapenard

Augustin Trapenard : « Le format live, c’est la modernité radicale »

Tous les dimanches soir, Augustin Trapenard anime Book Émissaires, une émission qui se passe en direct et dans laquelle l'animateur star discute, sans filtre, avec les internautes. Et il adore ça.

Fin 2021, le média en ligne Brut a lancé son offre Brut.Live. Une appli qui, comme son nom l'indique, propose des live vidéo : des formats qu’on consomme en direct, et qui permettent aux internautes d'interagir avec celle ou celui qui anime. Chaque semaine, c’est Augustin Trapenard qui prend les manettes pour parler bouquin. Et quand on le voit faire, on a l'impression que le critique littéraire le plus chic du moment prend un vrai plaisir dans ces échanges. On a voulu vérifier. Interview.

Vous avez 30 minutes d’interview avec Boomerang tous les matins sur France Inter, et maintenant, tous les dimanches soir, vous animez un book club sur BrutLive. J’avais peur que vous soyez fatigué. Vous ne voulez pas vous reposer un peu ?  

Augustin Trapenard : (Rires) Pas vraiment, déjà parce que j'adore mon métier. C'est presque une addiction. Je travaille tout le temps, le week-end, pendant les vacances, depuis maintenant 15 ans. Petit-fils et fils de prof, ancien prof moi-même, j'ai une très haute image du service public. Pour moi, c'est une mission qui m'a été confiée. J'essaye de la remplir au mieux, tous les jours.

Presse, télé, radio, vous êtes passé par tous les supports. Comment voyez-vous le glissement des médias vers le numérique ?  

A. T. : J'ai toujours considéré mon métier d’abord comme un métier de lecteur, de quelqu'un qui regarde des films, qui écoute de la musique, puis qui se pose des questions. Mais j’adore aussi le moment absolument passionnant de la mise en forme, quand il s’agit de se plier aux formats de différents médias. Pour moi, radio, presse écrite, et là, en l'occurrence, un live avec le book club, sont toujours des occasions d'une interrogation sur la forme.

Cela ne vous dérange pas de passer du grand écran à l’écran du smartphone ?

A. T. : Ça m'intéresse sincèrement. À ma génération, on regardait la télé, on lisait des magazines. Aujourd’hui, la vie des jeunes, c’est le téléphone, c’est la mienne aussi, moi qui ai 42 ans, ou celle de ma mère qui en a 70 ! Lorsque je suis arrivé chez Brut, j’ai commencé à imaginer une opulence de plans, de caméras... Mais un live, ça n’est pas ça, ça se fait avec un portable, à bout de bras. Ça m'a fait marrer. Ce format, c’est la modernité radicale.

On vous sent d’ailleurs différent lors de vos live. Votre énergie est sensiblement inhabituelle, en comparaison avec vos autres émissions.

A. T. : Lorsque j'ai créé ce club, l'idée était très simple. Je me suis dit que ce qui manque aujourd'hui, dans mon métier, c'est de retrouver ce bonheur, cette énergie, cette joie de pouvoir partager le plaisir ou le déplaisir d'une lecture avec quelqu'un. Quand je lis un bouquin, et que mon petit ami lit le même, je lui demande ce qu'il en a pensé. Et là, on a des discussions enflammées. Je me suis dit : « C'est ça ! C’est cette vérité-là que j'aimerais retrouver. » Book Émissaires n'est pas une émission de radio comparable à Boomerang qui est sur le service public – à 9 heures du matin – et s’adresse à 2 millions d'auditeurs dont la moyenne d'âge est de plus de 50 ans, avec une vraie attente sur la qualité de l'analyse de la lecture et du questionnement. La mission de service public dont je vous parlais n’implique évidemment pas la même posture qu’un live. Là, je suis dans mon lit, en train de discuter avec les gens. Ce qui est, en réalité, ma passion.

Un live, c’est une histoire de proximité ?

A. T. : Oui, on est en proximité totale. Les personnes sont là, en face de vous, et elles réagissent. Il y a vraiment une vérité immédiate. Il faut pouvoir rebondir, accepter les accidents. Pour moi, le live, c'est le moment où l'accident se réalise dans toute sa splendeur. Ce peut être de mon côté, du côté de la technique ou de la personne qui est en train de me parler. Ça peut être une personne qui n'a pas lu le livre mais qui veut juste faire un coucou, ou la violence soudaine d’un lecteur qui n'a pas aimé le livre ou qui s'est senti agressé... Toute cette gestion des accidents, je la trouve absolument stimulante.

Cela ne vous met pas un peu mal à l'aise ?

A. T. : Lorsque l’on fait mon métier, il faut mettre de côté son orgueil. Pour faire rire mon équipe, je dis toujours que ce n'est pas grave si jamais il y a un moment d'humiliation ou un moment de gêne. Au contraire, il faut l'assumer. Il faut l'embrasser. Mon travail est avant tout un travail d'effacement où je mets en avant la parole de mon invité. Un moment de gêne ? Je m'en amuse. Quand j’ai des auréoles sous les bras, je dis « tiens, regardez ». Et ça fait marrer tout le monde.

Et en termes de choix des sujets ou des livres, le live change quelque chose ?

A. T. : Ce que j'essaye de faire, c’est qu’au terme d'un épisode ou d'une émission, on ait appris quelque chose, qu’on ait envie d’aller plus loin, d'aller à la librairie pour acheter le livre ou d'aller au cinéma. C'est l’idée.

Dans le podcast de Kyan Khojandi, « Un bon moment », avec Mouloud Achour, vous sembliez tomber d’accord sur votre rôle : proposer un écrin pour faire briller les nouveaux. C’est fini la grande époque des chroniqueurs ?

A. T. : C'est notre vision à nous. C’est vrai que pendant longtemps, ce sont les chroniqueurs qui ont été mis en avant, plus que les invités. Prenez Le Quotidien, de Yann Barthès. Il y a un invité qui va se taper, pardonnez-moi l'expression, douze chroniques. Mouloud et moi, on est de la même école. L'école du moins, si vous voulez. Je reçois tous les jours des messages de gens qui me disent « Augustin, est-ce que je pourrais faire une chronique dans votre émission ?  » Et je leur réponds « Je déteste les chroniques ». C’est du temps qui est pris sur l'invité. Si j’invite quelqu’un, c’est pour l’entendre parler de son métier, de son art, de sa vision du monde. Faire l'interview et faire intervenir un chroniqueur ou une chroniqueuse qui va faire « Coucou, regardez comme je suis beau et regardez comme je suis plus intelligent parce que j'ai travaillé quatre heures la veille pour vous sortir un truc »... Mon travail, comme celui de Mouloud, c'est plutôt de mettre l’invité en avant.

On assiste aussi à l'émergence de nouveaux formats d’interview via les podcast, qui s’imposent comme de nouveaux rendez-vous. 

A. T. : Il y a plein de nouveaux formats formidables. Je pense à Victoire Tuaillon et son podcast le Cœur sur la Table [et les Couilles, aussi, NDLR]. Il faut tout de même noter que c’est quelqu’un qui bossait auparavant avec François Busnel. Elle a un peu écrit son truc en réaction à la télévision.

Je pense aussi à Sophie-Marie Larrouy, qui vous a reçu sur le plateau de son podcast À bientôt de te revoir, qui est aussi une émission en live, filmée dans un théâtre et retransmise chez France TV Slash. 

A. T. : Ha bah justement, je trouve ça formidable.

Pourquoi ?

A. T. : Sophie-Marie Larrouy propose une méthode d'interview, une personnalité et surtout un énorme talent d'écoute, de dialogue et de rebondissements. Et moi, en particulier, qui m'intéresse beaucoup à l'art de l'interview, je trouve qu'elle est extraordinaire parce qu'elle, elle a quelque chose d'unique. Oui, je suis très impressionné. Mais après, c'est un podcast et une interview humoristique.

Quelles sont les limites de l’exercice ?

A. T. : Lorsqu’elle reçoit Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah, à aucun moment, elle ne pose une question à Mehdi sur le problème de la Cancel Culture dont il a pu être victime, ou sur les tweets sous un pseudonyme qu'il a diffusés sur Twitter, et qui lui ont valu une exclusion [Mehdi Meklat, 24 ans, ex-chroniqueur du Bondy Blog et de France Inter, a publié pendant 5 ans sur Twitter des propos homophobes, antisémites, misogynes, injurieux à l’égard de certaines personnalités ou faisant l’apologie du terrorisme, NDLR]. Avec moi, Sophie-Marie Larrouy a fait une émission pratiquement tout entière sur l'amour et sur les fantômes dans la maison de campagne. Nous n’avons pas le même agenda elle et moi. Elle ne se dit pas « en finissant l'émission, on va avoir appris quelque chose sur l'art, le monde et l'œuvre de mon invité·e ». Mais on passe un bon moment. Un peu comme dans l'émission de Kyan Khojandi [le podcast Un Bon Moment, NDLR]. Ce sont des podcasts qui fonctionnent sur une grande personnalité et sur l’humour. Ce sont des séquences et des éléments qui viennent directement de la télévision. Vous voyez quand il arrive un chroniqueur ou un sniper [comme Baffie chez Ardisson, NDLR] ou des petits jeux à la fin de l'émission : ce sont des séquences qu'on pouvait trouver à la télévision.

On ferait du neuf avec du vieux ?

A. T. : Le problème, c'est qu’aujourd'hui, on a tendance à croire qu’il suffit d'enregistrer avec son micro magra ou son iPhone pour faire un bon podcast ! Bah nan ! En l'occurrence, il y a des gens dont c'est le métier – je pense particulièrement aux métiers de la technique, à la prise de sons, aux métiers de la production, de la réalisation d'émissions de radio – qu'il faut absolument continuer à défendre et à mettre en avant. D'ailleurs, vous remarquerez que les podcasts et leur boîte de prod finissent par recruter des réalisateurs de radio et des producteurs de radio...

Donc du bon contenu, c’est avant tout une émission bien produite ?

A. T. : On m'a demandé de créer cette émission en live pour BrutX. Je l'ai écrite de la même façon que toutes les autres. Je suis producteur éditorial de tous mes projets, ce qui fait la différence. Mes invités me fascinent, ils me passionnent. Je pense que leur parole, la parole de l'artiste aujourd'hui, est une parole beaucoup plus importante que toutes les autres paroles, parce que c'est une parole qui est dissidente et qu’elle vaut le coup d’être entendue.

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