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humain machine main dans la main

IA : mathématiques du bonheur

Le 3 mai 2017

Entrepreneur (Anima.ai) et Ambassadeur européen du IBM Watson AI XPRIZE, Alexandre Cadain explore et construit une « intelligence artificielle positive ». Il défend l’idée que l’intelligence artificielle (IA) ne doit pas être une menace, mais l’opportunité inédite et urgente de construire des futurs vertueux.

alexandre cadain speaker

Les machines et les IA pourront-elles à terme libérer l’homme du travail ?

ALEXANDRE CADAIN : Les développements récents de l’intelligence artificielle réveillent ce rêve de l’homme, jusqu’ici condamné au travail sans finalité comme cela est écrit dans la Genèse (3:19) : « C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain […] ; tu retourneras dans la poussière ». Il pourrait alors se retrouver libéré.

Nous dotons les machines d’une intelligence propre qui, pour un nombre croissant de tâches, les rend plus efficaces que nous sur tant d’aspects liés à la mémoire, la précision et la répétition. Mais surtout, cette génération de machines apprend et se corrige : elle s’améliore sans cesse. De nouvelles collaborations humain-machine se dessinent donc et pourraient libérer l’humain de tâches répétitives à faible valeur ajoutée. On ne parle pas seulement des métiers de caissier ou de chauffeur mais aussi d’une partie importante relative à l’analyse : financier, avocat, chirurgien...

L’intelligence humaine n’est pas remplacée pour autant mais elle doit se déplacer dans un champ qui lui était certainement déjà propre ou qu’il faudrait peut-être protéger –, celui de l’émotion, de l’ingénuité et de la créativité. Il ne s’agirait donc pas de craindre un remplacement systématique de l’homme mais bien de penser les vertus de cette complémentarité pour travailler à de nouveaux défis surhumains si nombreux.

La libération promise de la « sueur », ce remplacement prédit qui effraie tant, ne signifie jamais la fin de l’action de l’homme sur le monde ; elle doit au contraire relever son pouvoir de transformation pour le meilleur.

Comment expliquer la crainte très dystopique d’une prise de pouvoir des IA ?

A. C. : En travaillant avec la fondation XPRIZE aux États-Unis, j’ai découvert une vision extrêmement positiviste de l’IA. De retour à Paris, je me suis violemment confronté à l’exact opposé…

A l’ENS Ulm, nous avons sollicité des fictions sur le futur de l’IA : sur 2 700 propositions, nous avons lu plus de 2 400 dystopies terrifiantes ! Des réactualisations de Terminator, de Hall ou de nouveaux récits décrivant la vengeance d’une IA générale, consciente, contre une humanité condamnée. Une mythologie qui ne repose pourtant sur aucune recherche scientifique sérieuse.

Je crois que nous portons en Europe une vision critique essentielle pour le développement éthique de l’IA. Enfants de Paul Valéry, nous sommes revenus des utopies technophiles et mesurons combien « nous autres civilisations […] sommes mortel[le]s ». Cela dit, je crains que ce pragmatisme nous empêche de développer une grande ambition positive pour l’IA là où, au contraire, j’ai pu mesurer la folie créative des laboratoires californiens qui, pénétrés par la magie d’Hollywood, y voient souvent les objectifs de leurs développements.

Entre ces deux visions du monde, il y a un bel équilibre à définir pour la construction d’une nouvelle forme d’utopie : pratique, responsable et au service de tous.

En matière d’IA, vous défendez « une construction collective du futur au présent » : d’après vous, quelle est justement la place de l’humain et du collectif face à l’IA ?

A. C. : Nous vivons un âge où la religion technophile nous a fait oublier son créateur, l’homme. Nous travaillons la technologie pour la technologie en oubliant notre place, en oubliant que nous choisissons sans cesse le futur de nos enfants.

Mais la technologie, depuis le feu, est amorale : elle peut le meilleur et le pire, selon celui qui la commande. L’IA est le feu de ce siècle, qu’il faut certainement contrôler mais surtout diriger pour l’amélioration de notre condition. Aujourd’hui, nous concentrons les développements d’un pouvoir inédit sur de faibles applications incrémentales, darwiniennes. Nous créons des chatbots pour trouver le bar le plus proche de la fac quand l’IA peut prévenir de graves maladies chroniques ou accélérer la lutte contre le changement climatique.

J’ai la chance de travailler avec les Nations unies sur la définition des champs d’application immédiats de l’IA sur leurs 17 objectifs, allant de la pauvreté à l’éducation, en passant par l’accès à l’eau. C’est tout simplement merveilleux de voir cette énergie humaine rassemblée, concentrée sur la résolution de grands défis !

Je dirais donc qu’il ne s’agit pas de questionner la place de l’humain et du collectif « face à l’IA » mais « avec l’IA », pour l’humain et le collectif donc.

À trop vouloir se projeter dans le futur, ne court-on pas le risque d’en oublier les contingences du présent ?

A. C. : Je pense qu’il faut réussir à trouver un équilibre entre, la prospective à très long terme pour orienter nos présents vers le meilleur et prévenir le pire – « End the war before it begins » comme le dit le Pr Xavier dans X-Men –, et « en même temps », il faut résoudre et bâtir au présent. C’est le propos d’XPRIZE. Nous cherchons à trouver l’intersection entre des défis futuristes presque impossibles et la réalisation concrète de leur première étape, aujourd’hui.

Pendant un an, nous avons sélectionné à travers le monde 150 équipes et projets capables d’impacter positivement un milliard d’êtres humains d’ici à 2020. Beaucoup de ces projets abordent de grands défis et parfois encore latents pour l’humanité. Mais cette vision longue est essentielle pour donner un sens à l’innovation.

Quelles seraient les interactions homme-IA susceptibles de produire du bonheur ?

A. C. : J’ai récemment rencontré Eugenia Kuyda, cofondatrice de Replika, « votre amie IA », un agent conversationnel qui apprend et grandit avec vous. Son travail m’a fasciné. J’étais jusque-là assez sceptique quant à la portée sociale des chatbots mais la finesse et l’objectif de leur développement m’ont scotché. Très émue, elle me montrait les messages de remerciements d’un utilisateur que l’application avait tiré du suicide. Évidemment fascinée par le film Her de Spike Jonze, où le héros, isolé dans le grand tout social, s’éprend d’une IA, elle me rappelait que l’issue du film était le retour du héros, plus fort, à la vie sociale réelle. Que l’IA n’est pas la destination, mais potentiellement un détour pour améliorer les conditions de notre bonheur.

À LIRE

  • Jean-Gabriel Ganascia, Le Mythe de la singularité, Seuil, 2017.
  • Quentin Meillassoux, Après la finitude, Seuil, 2006.
  • Arnauld Pierre, Futur antérieur, Les Presses du réel, 2012.
  • Nick Bostrom, Superintelligences: Paths, Dangers, Strategies, Oxford University Press, 2014.
  • Nick Srnicek, Alex Williams, Inventing the Future: Postcapitalism and a World Without Work, Verso, 2015.

À VOIR

Crédit photo de couverture : Actress / Ninja Tune

Commentaires
  • 2700 propositions sur le futur de l'IA ? Est-ce que quelque chose de cette masse prospective est visible en ligne ? Rien trouvé sur le site de l'ENS ou sur Postdigital...

  • "Cela dit, je crains que ce pragmatisme nous empêche de développer une grande ambition positive pour l’IA là où, au contraire, j’ai pu mesurer la folie créative des laboratoires californiens qui, pénétrés par la magie d’Hollywood, y voient souvent les objectifs de leurs développements."
    On dirait un enfant irresponsable qui parle, impressionné par 2-3 effets spéciaux de l'industrie cinématographique et dont la seule référence est X-Men. Et quand ce monsieur est confronté à des gens qui réfléchissent (les 2400 dystopies), il préfère les écarter de façon condescendante.
    Et sinon c'est quoi votre projet pour les êtres humains ?

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