2015(20)

L'homme qui va vous (re)faire aimer la politique

Le 2 nov. 2016

Clément Viktorovitch, Docteur en sciences politique, professeur de rhétorique à SciencesPo, fondateur de Aequivox  et directeur de l'université populaire Politeia entend bien reconnecter les citoyens à la politique.

Vous avez fondé Aequivox pour reconnecter les citoyens au politique. Quelle a été la genèse de ce projet ?

Clément Viktorovitch : La circulation des informations et de la connaissance est très importante pour moi. C’est pour cela qu’en parallèle de mes activités d’enseignant et de formateur en argumentation et négociation j’ai eu à cœur de faire de l’éducation populaire. L’objectif d’Aequivox était de proposer des outils d’analyse de discours à destination des citoyens. Pour y parvenir nous réalisions principalement trois choses : des soirées de joutes oratoires, des conférences, ainsi qu’une série de vidéos qui totalise à ce jour près de 4 millions de vues sur YouTube.

Vous avez plus récemment fondé Politeia, une université politique populaire…

C.V. : Oui, cela fait suite à cette série de 20 conférences dans les bibliothèques parisiennes sur la rhétorique et le discours dans la cité. C’est dans ce cadre que j’ai eu la volonté de monter une véritable université populaire consacrée au savoir politique. Nous donnons la parole à des universitaires ayant à cœur de présenter leurs connaissances complexes de manière plaisante et accessible.

Nous avons traité de grands enjeux politiques : mondialisation, théories de la démocratie, xénophobie, partis politiques, éducation et reproduction des inégalités… L’objectif de chaque conférence est de permettre aux citoyens de prendre du recul, le soir même, par rapport à ce qu’ils entendent au JT de 20 heures. À partir du mois de septembre, nous reprendrons ces interventions sous une forme plus dynamique, en utilisant les codes d’une émission de télévision en direct avec des séquences différentes. Elles seront toujours en lien avec la transmission d’un savoir universitaire, avec de surcroît une connexion étroite à l’actualité politique et à l’élection présidentielle.

Quel est l’auditoire de cette université ?

C.V. : Nous avons principalement des personnes de plus de 40 ans, ainsi que de nombreux étudiants. C’est la limite de toutes les entreprises d’éducation populaire. Dans notre amphi, nous voyons surtout des personnes déjà très intéressées par la politique. Elles présentent, cela dit, un niveau d’études très variable, ce qui est une des grandes réussites du projet. Notre objectif, désormais, est de parvenir à nous adresser à un public plus large encore. C’était précisément le sens de nos vidéos « Le Top 5 des humiliations politiques ». Nous avions pris un angle provocateur, aguicheur, qui a conduit au succès de ces vidéos.

On a pu voir l’émergence d’un grand nombre d’interfaces pour renouer avec une meilleure représentativité et un meilleur débat démocratique. Quel regard portez-vous dessus ?

C.V. : Nous sommes aujourd’hui capables de faire de très belles plates-formes de participation en ligne comme Democracy OS par exemple. Mais ces initiatives se heurtent toujours au même problème : les gens ne participent pas ! Quand on regarde au sein de ces plates-formes le nombre d’inscrits ou de personnes qui postent, évaluent, participent… On parle de quelques milliers, voire quelques centaines.

Ces initiatives se heurtent au problème identifié par deux chercheurs américains, Elizabeth Theiss-Morse et John R. Hibbing, dans leur livre Stealth Democracy. Ils ont mené une grande enquête sur les demandes politiques des citoyens américains. On constate que, dans leur immense majorité, ils ne désirent pas particulièrement participer davantage aux affaires publiques. Cela leur convient finalement assez bien que la politique reste le monopole d’une élite gouvernementale, tant que celle-ci est constituée de personnes perçues comme honnêtes et efficaces – c’est-à-dire capables d’obtenir des résultats.

On peut faire deux lectures de ces résultats : une lecture statique et pessimiste, en se disant que « c’est comme ça », les citoyens ne veulent pas participer. Une autre lecture pourrait être de se dire que le problème de base est l’éducation. Si l’on éduque les personnes à la politique et à l’action collective, alors ils développeront d’eux-mêmes une envie de participer. Car au fond, il n’y a pas de raison de s’abstenir de participer, puisque cela consiste à décider collectivement, pour soi-même, de son propre avenir. C’est la définition même de la liberté, ce que les philosophes des Lumières nommaient l’autonomie.

Pour y parvenir, un des moyens serait de généraliser la participation des enfants dans le cadre scolaire. De nombreuses expériences ont été faites. Par exemple, dans certaines écoles, les enfants doivent gérer leurs propres conflits. Quand il y a un conflit entre deux élèves, un troisième enfant est nommé médiateur pour le gérer. On se rend alors compte qu’il y a plus de dialogue, plus de compréhension, que les conflits sont mieux gérés et que les salles de classe deviennent plus paisibles. On pourrait également parler des conseils de classe, dans lesquels les problèmes collectifs sont évoqués et traités en commun, par l’ensemble des élèves.

Le problème est que cela reste confiné dans des écoles en pointe pédagogiquement, très coûteuses, et assez peu suivies par l’Éducation nationale. Si l’on généralisait ces expériences, si tous les Français avaient déjà dix ans d’expérience dans la participation de façon très concrète dans leurs salles de classe, alors cette habitude et ce désir de participation pourraient se transférer naturellement au contexte politique.

Est-ce que les Nuits debout ont été un déclic national ?

C.V. : Je fais partie des gens qui ont été très enthousiasmés par Nuit debout, mais pas pour les raisons que l’on croit. Cela n’a rien donné en termes de propositions politiques. Il était d’ailleurs clair très tôt qu’il y avait peu à en attendre de ce point de vue-là. Il y avait une telle constellation d’opinions que l’on ne voyait pas laquelle pouvait en ressortir. Il suffit d’ailleurs d’avoir fait une soirée d’assemblée générale pour constater que la qualité des interventions était souvent… éclectique. Mais cela me paraît toutefois fondamental. Nuit debout était un espace public, dans le sens le plus fort du terme. Ce qui m’a beaucoup touché, ce sont les personnes qui prenaient la parole alors qu’elles ne s’étaient auparavant jamais exprimées dans un cadre politique. Les citoyens qui se privaient de leur parole ont reconquis un bout d’espace public. J’y vois une expérience revivifiante pour la démocratie. Une expérience limitée, il est vrai, mais qui crée un précédent.

A CONSULTER

aequivox.fr

Politeia sur YouTube


Cet article est paru dans L’ADN 8 – Clément Viktorovitch est une de nos 42 superhéros de l’innovation. Votre exemplaire à commander ici.


 




 

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