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Nicole Ferroni : chroniqueuse d’alerte

Le 10 avr. 2017

Ses billets d'humeur hebdomadaires et engagés sur France Inter ont imposé l’humoriste parmi les voix qui comptent. Entretien avec Nicole Ferroni.

Les premières fois que vous êtes apparue à la télévision, vos interventions n’étaient pas spécialement ancrées dans l’actualité. Comment y êtes-vous venue ?

C’est le cadre de la matinale de France Inter qui m’a poussée à m’intéresser à des faits politiques. Je ne le faisais pas à titre personnel, mais comme je suis assez curieuse, j’ai voulu me renseigner. On est plusieurs chroniqueurs dans ce cas-là, on s’est pris au jeu de notre propre écriture… Une fois que j’ai appris des choses anormales ou choquantes, j’ai eu envie de les raconter, de partager mes propres étonnements. Je n’avais pas prévu de devenir engagée. Mon engagement s’est construit au fur et à mesure, en me rendant compte de ce qui n’allait pas…

C’est ce regard neuf qui donne à vos chroniques ce côté pédagogique et insolent ?

Contrairement aux journalistes, je découvre vraiment les sujets. Je pense que j’ai une capacité d’étonnement qui vient de là. Par exemple, les journalistes diront le « Parlement a voté telle loi », sans préciser ce qu’est le Parlement, sans replacer les choses dans leur contexte. Moi, j’ai appris ce qu’était le Parlement (Assemblée nationale plus Sénat), il y a moins de deux ans, et je suis persuadée que la très grande majorité des citoyens l’ignore. C’est intéressant de leur faire partager quelques clés de lecture.

Vous intervenez tous les mercredis sur la plus grosse matinale radio de France qui réunit près de 4 millions d’auditeurs. Est-ce que vous diriez que vous y avez une totale liberté de parole ?

Alors oui, vraiment, France Inter me donne une totale carte blanche. Le seul rappel à l’ordre que j’ai eu concerne la durée de mes chroniques, parce que quand je dépasse le temps, c’est compliqué pour toute l’équipe. Personne ne relit mon texte, je l’imprime à 8 heures 52 pour le lire à l’antenne à 8 heures 55, et Patrick Cohen le découvre en même temps que les auditeurs. La première année, je le lui donnais notamment pour la petite phrase d’accroche : « Nicole, on me dit que vous êtes… » Maintenant, je lui dis juste l’adjectif, apeurée, stressée…, mais il ne sait pas de quoi je vais parler.

Métadonnées, mais t'as donné tes informations
Est-ce que cela a pu provoquer des débats entre vous ?

Parfois. Par exemple, j’ai fait une chronique sur la réforme du temps de parole des petits candidats lors des élections : avant, chaque candidat devait avoir le même alors que maintenant il est calculé au regard de l’importance du parti qu’il représente. J’ai fait une chronique en faveur des petits candidats, et j’ai eu une discussion avec Patrick Cohen qui m’expliquait que, pour une matinale, il était très compliqué de tenir deux heures avec un petit candidat sous prétexte que l’on avait fait l’équivalent avec un candidat d’un parti plus important… C’était bien que j’ai aussi son point de vue. Mais ce n’est pas un débat que l’on a eu à l’antenne. Potentiellement, à l’antenne, on a l’impression qu’il cautionne mes paroles alors que cela peut ne pas être le cas.

Comment les auditeurs réagissent-ils à vos chroniques ?

Beaucoup de gens voient que je fais un travail quasi journalistique, que j’essaie de comprendre, alors beaucoup m’envoient des bouteilles à la mer pour être entendus. Ça, ça a vraiment changé : avant j’avais juste des gens qui aimaient bien mon travail parce que je les faisais rire, maintenant j’ai des gens qui ont besoin d’être écoutés.

Vous entretenez ce dialogue ?

Je ne réponds pas à tout le monde, mais je lis tous mes courriers. Certains me paraissent porteurs d’un message représentatif de toute une communauté, alors je transmets à de vrais journalistes parce que cela me semble important que quelqu’un en parle.

Vous publiez aussi des vidéos sur YouTube pour adresser, par exemple, des messages en direct à Matthias Fekl, secrétaire d’État chargé du Commerce extérieur, au sujet du CETA, ou à Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, sur les révélations de LuxLeaks. Pourquoi pratiquez-vous ce canal ?

La colère est un moteur assez fort dans mon process d’écriture, et les réseaux sociaux me permettent vraiment ça : ne pas avoir à attendre le mercredi pour pouvoir parler au président de la Commission européenne. Et c’est très, très efficace. C’est le seul contrepouvoir. Il permet de dire aux dirigeants : attention, les citoyens vous regardent ! Je pense qu’un élu qui se sent regardé n’aura pas le même comportement que s’il croit qu’il ne l’est pas.

Nicole Ferroni sur le CETA
Hors antenne, comment se passent les échanges avec les invités ?

Avec Matthias Fekl justement, j’ai eu des échanges qui m’ont paru très utiles, et j’ai regretté que l’on n’ait pas pu les avoir à l’antenne. C’était à la suite de plusieurs de mes chroniques, dont l’une que j’avais postée sur YouTube, et qui évoquaient le CETA (Comprehensive Economic and Trade Agreement, un traité international de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada). En gros, je dénonçais l’opacité des procédures de vote, et M. Fekl m’a expliqué qu’il souffrait lui aussi de cette opacité. En tant que secrétaire d’État au Commerce, il avait beaucoup œuvré pour la transparence des tribunaux d’arbitrage en charge du vote de ce traité – c’est ce qu’il m’a prétendu, je n’ai malheureusement aucun moyen de le vérifier. Il me disait qu’avant ces tribunaux étaient constitués de seulement trois personnes, que maintenant ils sont quinze, qu’avant les membres pouvaient être à la fois avocat et juge, et que maintenant ils sont soit l’un, soit l’autre. Il m’expliquait qu’il avait travaillé pour que le tout se déroule avec plus de transparence, mais comme aucun compte rendu n’existe sur ce qui a été dit lors de ces réunions, effectivement je ne pouvais pas le savoir. Je me suis rendu compte que le manque de transparence est un dommage réciproque : cela ne me permet pas, en tant que citoyenne, de vérifier le travail des politiques et cela instaure un climat de défiance. Mais pour les hommes politiques qui potentiellement feraient bien leur travail, ils ne peuvent pas le prouver non plus.

Est-ce que vous avez conscience de votre pouvoir d’influence ?

J’en prends conscience quand des élus me répondent pour me dire que ce j’ai dit dans ma chronique est faux. Je me dis que s’ils prennent la peine de m’écrire, c’est qu’ils se sentent en danger et qu’ils pensent que ma parole est légitime et entendue. Dans ces cas-là, je me régale à leur répondre.

Chroniqueuse sur France Inter, Youtubeuse, et régulièrement sur les planches pour votre seule en scène… Comment naviguez-vous entre ces différents univers ?

Mon spectacle ne ressemble pas du tout à ce que je fais dans mes chroniques. Parfois, cela peut poser un problème parce que les gens découvrent quelque chose de complètement différent. En même temps, je me dis que je passe déjà tellement de temps à me prendre la tête sur les questions d’actualité, si en plus je fais mes spectacles sur ça…, je vais me bouffer le foie… J’ai un grand débat avec moi-même en ce moment : pour qui je fais ça ? Est-ce que je le fais pour moi ou pour les gens ? Là, je me dis qu’il ne faut pas que je tombe dans un engrenage que je ne maîtriserais plus… Je ne dois pas me faire siphonner toute mon énergie.


Cet article est paru dans la revue 10 de L’ADN : Pouvoir et contre-pouvoirs / Jeux d’influence. A commander ici.


 

PARCOURS DE NICOLE FERRONI

Comédienne et humoriste, enseignante de formation, elle est révélée au grand public dans l’émission « On n’demande qu’à en rire » sur France 2, entre 2011 et 2014. Depuis février 2013, elle tient une chronique hebdomadaire sur les ondes de France Inter dans la matinale de Patrick Cohen. En janvier 2015, elle intègre l’équipe de « Si tu écoutes, j’annule tout » sur France Inter également. Par ailleurs, elle produit sur scène son spectacle : « L’Œuf, la Poule ou Nicole ? »

Béatrice Sutter - Le 10 avr. 2017
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