jeuens dynamiques, poings levés

À quoi ressemblera le syndicat du XXIe siècle ?

Avec AlterNego

Héritières de la révolution industrielle, les organisations syndicales traditionnelles récoltent de moins en moins d’adhésion. Est-ce la fin d’un modèle ? Quelles stratégies pour convaincre la jeunesse de s’engager ? Tour d’horizon avec Camille Dupuy, chercheuse affiliée au CNAM et Pierre-Yves Goarant, consultant expert en dialogue social au sein du cabinet AlterNego.

Non, le syndicalisme n’est pas mort

Selon la Dares, organisme public chargé des analyses statistiques du marché du travail, le taux de syndicalisation en France tourne autour des 11 % - par comparaison, il était de 20 % en 1975. Le syndicaliste est-il une espèce en voie de disparition ? « C’est toujours la première question que l’on me pose », rigole Camille Dupuy, chercheuse affiliée au CEET (Centre d'études de l'emploi et du travail), un laboratoire du CNAM qui mêle sociologues, économistes et ergonomes. Ça tombe bien, la chercheuse a une réponse bien tranchée : « Penser que le taux de syndicalisation est significatif de la dynamique du syndicalisme est une fausse idée. »

D’abord, expose Camille Dupuy, « la légitimité des organisations syndicales, comme la légitimité des partis politiques, est fondée sur l'élection. Si vous regardez le nombre de Français adhérents de la République en marche (LREM) (environ 427 000), il est plus faible que le nombre de Français adhérents à la CGT (environ 640 000). Et pourtant, personne ne dit que LREM n'est pas légitime ». Ensuite, si le taux de syndicalisation est faible, celui de couverture conventionnelle est très fort, souligne-t-elle : environ 90 %. « C'est-à-dire que la plupart des salariés sont soumis à de meilleures conditions de travail et d'emploi que celles du Code du travail. Il s’agit soit d’un accord de branche - signé par les organisations syndicales de son secteur -, soit d’un accord d’entreprise signé par les organisations syndicales de son entreprise. » Enfin, il convient de rappeler que les règles d’organisations syndicales diffèrent des autres pays puisqu’aucun service n’est lié à l’adhésion. « En Belgique par exemple, il faut être adhérent pour avoir le droit à la couverture chômage, fait-elle savoir. Aux États-Unis, il y a une obligation d'adhérer à une organisation syndicale. » En France, nul besoin d’adhérer pour bénéficier des droits obtenus par les syndicats. Résultat : seuls adhérent les plus militants.

Ubérisation, sous-traitance : des terrains difficiles à atteindre

Il n’en reste pas moins que le marché du travail change. Et que les organisations syndicales peinent à trouver leurs marques dans ces nouveaux bastions hors salariat. « Certains professionnels ont aujourd’hui du mal à se syndiquer, remarque Pierre-Yves Goarant, consultant expert en dialogue social chez AlterNego. On assiste à l'ubérisation de certains métiers via les plateformes. Ces travailleurs commencent à s'organiser entre eux et avec les organisations syndicales mais leurs conditions de travail, sans couverture sociale, sont trop souvent désastreuses. »

Un constat partagé par Camille Dupuy. « C’est un vrai enjeu d’autant plus qu’il s’agit souvent de travailleurs jeunes, de personnes racisées, précaires. En même temps, c’est difficile de leur trouver une place. Par exemple, à quelle fédération appartiennent les livreurs à vélo : est-ce du commerce ou du transport ?  » Guerre de territoires mise à part, les organisations se mettent petit à petit au diapason de ces nouvelles formes d’emplois. « À la CGT, les premières structures syndicales pour les livreurs à vélo commencent à voir le jour », affirme la chercheuse.
Autre terrain difficile d’accès, la sous-traitance. « Un des éléments les plus structurants est la présence physique dans l'entreprise, rappelle Camille Dupuy. Par exemple, dans le secteur du nettoyage, la sous-traitance est très importante. Les individus - très majoritairement des femmes racisées - sont sur différents chantiers et ne se voient jamais entre eux. Il y a à la fois de la précarité et l’absence de lieu commun pour se retrouver. »

Afin de se rapprocher de ces poches de travailleurs isolés, la France pourrait s’inspirer du community organizing, en vigueur aux États-Unis et qui consiste à aller spécifiquement au contact des travailleurs les plus pauvres et précaires. En France, l’organisation ReAct s’inspire de cette approche et démarche, entre autres, les salariés des McDonald’s. « À l'étranger, certains syndicats représentent aussi les demandeurs d'emploi », suggère également Pierre-Yves Goarant.
« Les organisations ont compris que c'était problématique mais ont du mal à se saisir de ces enjeux, estime Camille Dupuy. Elles sont quand même très majoritairement en train de défendre les dominants, les insiders, ceux qui sont déjà salariés, en CDI, à taux plein. »

L’effet Covid

Au-delà de ces tendances de fond, la pandémie n’a pas arrangé les choses. Certes, le recours au télétravail, revendications de certains salariés jusque là peu écoutées, a été une avancée. « C'est merveilleux quand même, souffle Pierre-Yves Goarant. Il y a deux ans, très peu de patrons voulaient entendre parler de télétravail. Aujourd'hui, 27% des salariés le pratiquent et il n'y a pas de raison que les organisations syndicales et les directions n'arrivent pas à accompagner cette transformation. » Autre avantage : les directions ont vu l’intérêt d’un dialogue social établi et serein, souligne l’expert. « Les entreprises qui se sont le plus vite adaptées et ont réussi à mettre en place des accords rapidement sont celles qui jouissaient déjà d'un dialogue social de qualité. »

Mais la distance rend l’implication plus difficile, regrette Camille Dupuy. « Le numérique accroche ceux qui sont déjà là, avec par exemple des réunions syndicales en numérique. Mais il ne permet pas d'approcher les nouveaux, ce que le présentiel permet de faire via la tournée des bureaux, etc. » Plus gênant encore, l’éloignement rend difficile la collecte d’informations et la remontée des doléances, nécessaires à la défense des employés, avertit la chercheuse. « Le dialogue social est censé se faire tous les jours à la machine à café, pendant les pauses cigarettes, dans les couloirs, acquiesce Pierre-Yves Goarant. Ce n'est pas uniquement lors des instances représentatives du personnel avec les élus. »


Plus de jeunes, de femmes, d’écologie

Et si le changement venait de la nouvelle génération ? Pour assurer leur transition, expose Camille Dupuy, les organisations syndicales font face à trois défis principaux. D’abord, l’inclusion des jeunes – en combattant leur précarité. « Si les jeunes se syndiquent moins, ce n'est pas du tout lié à l'image qu'ils se font des organisations syndicales » pose celle qui a longuement enquêté sur le sujet. Pour la chercheuse, c’est la précarité qui empêche de se syndiquer. « Depuis 30 ou 40 ans, la précarité de la jeunesse est très importante. Il y a beaucoup de chômage, de CDD, d'intérim… Le temps de stabilisation dans l'emploi, c'est-à-dire le moment où on a un statut, où on est en CDI, est de plus en plus long. »

Second défi de taille, « la féminisation des effectifs syndicaux ». Si les taux de syndicalisation sont à peu près équivalents entre hommes et femmes, « lorsqu’on regarde la prise de mandats, c'est l'hécatombe chez les femmes », alerte la chercheuse. Pour celles qui restent et parviennent à s’inscrire dans une carrière syndicale, « il y a une division sexuelle du travail, pointe-t-elle. Les hommes et les femmes ne prennent pas le même genre de mandats. Les femmes sont sur des mandats d'accompagnement dans lesquels on met en avant leurs qualités naturelles de soins, d'accompagnement psychologique, etc. Les hommes sont dans des mandats de représentation, sur les questions économiques et financières. Évidemment, ces mandats ne sont pas valorisés de la même manière dans une carrière syndicale. »

Enfin, l’écologie. « Les syndicats sont muets sur cette question », tranche la chercheuse. Le sujet est délicat. « La transition énergétique fait perdre énormément d'emplois dans certains secteurs, explique la chercheuse. C'est un énorme problème pour les organisations syndicales qui défendent l'emploi. »
« Dans les entreprises, on a trop tendance à pratiquer le dialogue social sur des sujets sociaux lourds. Pourtant, il y a énormément de sujets sur lesquels les entreprises et les organisations syndicales peuvent aujourd'hui travailler pour envoyer un signal fort au corps social, conclut Pierre-Yves Goarant. Et peut-être pourraient naître de nouvelles vocations… et de nouvelles cartes d'adhésion », espère-t-il.

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