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Michel Onfray, philosophe alternatif

Le 5 sept. 2016

La culture pop est-elle une sous-culture ? La philosophie et les sciences peuvent-elles être pop ? Entretien avec Michel Onfray.

Vous avez transgressé les codes d’une discipline que l’on considère volontiers comme trop complexe pour être populaire en lançant l’université populaire de Caen. Quelles étaient vos motivations ?

 

Michel ONFRAY : Je ne crois pas avoir transgressé de codes. L’université a les siens. J’ai les miens. Je n’ai jamais pensé l’université populaire comme une contre-université traditionnelle ou comme une machine de guerre lancée contre l’institution. L’Université officielle fait un travail qui est celui de la reproduction des idées dominantes par la transmission des pensées dominantes. Elle sélectionne ainsi les élites qui reproduiront le système. Elle est payante, ouverte sur inscription, elle exige un diplôme à l’entrée et en distribue un à la sortie, pour ce faire elle contrôle les connaissances.

L’université populaire fonctionne à l’inverse : gratuite, ouverte à tous sans fichage administratif, elle ne demande aucun niveau, ne contrôle aucune connaissance et ne délivre aucun certificat. Elle se propose de mettre la culture au service de l’édification de soi et non de la reproduction sociale analysée finement par Bourdieu.

Je l’ai créée en 2002 pour lutter contre les idées du Front national alors que Jean-Marie Le Pen, par la grâce du suffrage universel, était arrivé au second tour de l’élection présidentielle. J’avais décidé de ne pas illustrer l’habituelle posture des intellectuels qui consiste à dire pour une autre stratégie qui est faire : non pas dire contre, ce qui est facile et engage peu, mais faire pour, ce qui est un peu plus exigeant…

Quels sont les modèles de philosophes qui vous ont inspiré cette volonté de remettre la philosophie au cœur des débats publics ?

 

M. O. : La totalité des philosophes de l’Antiquité qui, hors Platon et Aristote, proposent une philosophie à vivre et non une philosophie à penser. Le christianisme abolit cette philosophie existentielle (qui se pratiquait avec tous sur l’agora et le forum) en mettant la discipline au service de la construction de l’idéologie de cette secte devenue religion d’État avec l’empereur Constantin au début du IVème siècle. Outre ces penseurs de l’antiquité, il existe une ribambelle de philosophes dont j’ai raconté l’histoire pendant les treize années de mon séminaire de « Contre-histoire de la philosophie » à l’UP de Caen et à la suite desquels j’inscris mes pas.

La subtilité de la pensée philosophique ne perd-elle rien en voulant s’adresser au plus grand nombre ?

 

M. O. : Il n’est pas de philosophie tellement complexe que l’on ne puisse la raconter avec des mots simples.

Quand la philosophie est incompréhensible, c’est qu’il n’y a rien à comprendre. L’argument de l’obscurité présentée comme une profondeur est un argument d’autorité. J’y ai souscrit quand j’étais jeune. J’ai passé l’âge de faire semblant de me pâmer devant des textes que personne ne comprend sans oser le dire par crainte du ridicule. Dans la discrétion d’une conversation, quand je cuisine un peu mes interlocuteurs sur leur dilection pour un philosophe particulièrement obscur dont ils vantent le génie, ils finissent par rendre les armes et me dire que, finalement, ils ne comprennent pas tout ce qu’ils affirment aimer…

Je n’ai pas le fantasme de la sujétion de mes auditeurs, mais celui de leur édification. L’obscurantisme est l’une des modalités de la servitude infligée à plus petit que soi. Je ne jouis pas de maltraiter mes auditeurs ou mes lecteurs en espérant qu’ils me transforment en gourou, en grand mamamouchi qui exigerait que l’on répète ses néologismes comme des mantras. On peut donc transmettre la subtilité en restant compréhensible.

Comment parvenez-vous à rendre la philosophie plus appétente ?

 

M. O. : En évitant de me placer sur le terrain de la domination du maître et de la servitude des disciples : je n’ai pas besoin d’une cour. Dans mon séminaire de « Contre-histoire de la philosophie », je me mets au service des pensées d’autrui et je ne mets pas autrui à mon service : je suis un passeur des idées des autres. Je les sers et ne veux pas m’en servir.

Après treize années de ce séminaire qui a couvert vingt-cinq siècles de pensée occidentale, j’ai ouvert un autre chantier qui est celui d’une Brève encyclopédie du monde. Cette fois-ci, je m’autorise à enseigner ce que je pense personnellement.

Pour autant, je m’inscris toujours dans la grande tradition de lisibilité de la philosophie française qui, hormis une parenthèse ouverte avec Sartre en 1943 et fermée avec les derniers structuralistes dans les années 1990, a toujours été limpide, claire, lisible. Au xviiie siècle, vous ne trouverez aucun philosophe français illisible : Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Diderot, d’Holbach, La Mettrie, Helvétius, Condillac sont même aussi des écrivains. Même chose avec les philosophes français du xixe – Proudhon, Fourier, Comte, Maistre. Ou du xxe jusqu’à Alain – Guyau, Lachelier, Bergson. Ne pas mépriser son public et ne pas vouloir le transformer en petit soldat de ses idées, voilà la seule règle.

Les échanges noués avec le public de l’université populaire ont-ils une influence sur la construction de votre pensée ?

 

M. O. : Non… Le travail de pensée et d’écriture est solitaire…

Quand vous écrivez, la préoccupation d’être compris de tous vous guide-t-elle ?

 

M. O. : Non, jamais. Je ne songe pas au lecteur, au cœur de cible comme disent les directeurs des ventes chez les éditeurs, ou à quelque lectorat que ce soit. J’écris dans la langue qui me veut plus que je ne la veux. On écrit comme on est.

Le tropisme tyrannique et la fascination d’un grand nombre de philosophes du xxème siècle pour les régimes autoritaires vont de pair avec une écriture qui exige la soumission, la sujétion, la domination : l’obscurantisme est l’auxiliaire de la caporalisation du lecteur ou de l’auditeur. Il n’est pas étonnant que le Sartre de la Critique de la raison dialectique soit illisible et que le Camus de L’homme révolté soit lisible et même agréable à lire. Les disciples du premier ont fait du second un philosophe pour classe terminale parce qu’il ne s’exprimait pas comme le professeur de fac qu’a toujours été Sartre. Mais une fois époussetée la poussière de la frime conceptuelle sartrienne, le penseur qui aimait toutes les dictatures, pourvu qu’elles fussent de gauche, a accouché d’une souris aujourd’hui crevée alors que Camus reste le penseur de la révolte nécessaire.

Comment modelez-vous votre pensée en fonction des différents médias que vous pratiquez ?

 

M. O. : J’interviens comme je suis, le même à table avec mes amis, devant mon public de l’université populaire, face au micro d’un groupe d’étudiants pour un fanzine ou devant les caméras d’une émission télé de grande audience. On me dit souvent : « Ce qui est bien, c’est qu’avec vous, on a l’impression d’être intelligent. » Je réponds toujours que quand on s’adresse à l’intelligence de ses interlocuteurs, on obtient leur intelligence que l’on réveille, mais qui est là, disponible, et qu’en s’adressant aux parties les moins nobles de son auditeur, on obtient toujours ce que l’on a sollicité – les choses les moins nobles.

Croyez-vous possible de déployer une pensée en 140 signes ?

 

M. O. : Bien sûr. Cela s’appelle un aphorisme… Et la France a une grande tradition aphoristique avec ses moralistes et leur langue sublime : La Rochefoucauld, Chamfort, La Bruyère, Vauvenargues, Rivarol…

En revanche, je crois que le lecteur est de moins en moins capable de comprendre une pensée, d’autant plus quand elle se trouve  exprimée en 140 signes…

La culture pop est souvent considérée comme une sous-culture. Partagez-vous cette opinion ?

 

M. O. : Par qui ? Par l’élite autoproclamée qui célèbre les petits tirages qui seraient gage de qualité parce que ce sont leurs tirages ? Ou qui fustige la télévision parce qu’elle n’y est pas invitée ? Ou qu’elle ne sait pas emporter le morceau dans cette arène qui pue le sang et la sueur ? Ou qui ne croit qu’aux auditoires de vingt personnes parce que ce sont les siens ?

Il n’y a pas une culture élitiste et une culture populaire : cette fracture est l’invention de l’élite. Il y a la culture et une volonté de la rendre accessible que l’on appelle populaire et un refus de la rendre accessible que l’on peut dire élitaire. La sous-culture, si elle existait, serait celle des obscurantistes dont le modèle est plus Houdini et ses tours de magie que Socrate et sa pratique sublime.


Entretien paru dans la revue 7 de L'ADN consacré à la Pop Culture - pour vous procurer ce numéro, cliquez ici.

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