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Les nouveaux modèles de l'emploi

L’économie collaborative et le numérique sont-ils la solution au problème de l'emploi ? Une tribune de Richard Strul, CEO et fondateur de Resoneo.

Ca y est ! Encore un gouvernement qui saute ! Le Ministre de l’Economie et le Président de la République ne seraient pas d’accord sur la façon de relancer l’économie.

L’offre ou la demande, la poule ou l’œuf, le pilotage trop à gauche ou trop à droite, la mondialisation, autant de choses qui nous empêcheraient de redresser la courbe du chômage…

Cependant, si l’on en croit les voix d’auteurs qui regardent le paysage de plus haut, le problème est peut-être plus global : si nous avons du mal à faire de la croissance, c’est peut-être que la richesse à se partager touche des limites. Dans un gâteau moins gros, il y a moins à manger pour chacun.

 

Piketty, Meda… Ils tendent à constater que la baisse des taux de croissance devient une donnée structurelle, pas un élément de conjoncture. Notre Gaia mondialisée peine à fabriquer de la « valeur » ; en tous cas celle qui compte, celle qui sonne et trébuche.

D’autre part, un autre référent fondamental semble durablement affecté. Le chômage. Ou plutôt le travail.

En 95, Jeremy Rifkin écrit « La Fin Du Travail ». Il nous alerte sur le fait que les transitions technologiques gagnent sans cesse en rapidité ; et qu’a chaque transition, nous avons plus de mal à suivre. A chaque évolution son lot de laissés pour compte, d’inadaptés, qui viennent grossir les files de Pôle Emploi et les rangs des précaires.

10 ans plus tard, dans « La Troisième Révolution Industrielle », il chiffre clairement les gains de productivité réalisés par l’industrie dans les décennies récentes, grâce à l’automatisation, à l’évolution des communication : pour produire en face d’un même besoin, il faut aujourd’hui moins de gens. Pas de miracle. Si une usine a besoin d’un tiers de personnel en moins pour le même travail, un tiers des effectifs sont à sortir ou réaffecter.

Et pour finir voilà que l’on ne veut plus mourir. Si l’on en croit Laurent Alexandre, dans les 35 ans qui viennent nous reculerons l’heure de notre mort… de 35 ans. Bref nous vivons plus vieux. Et tout le monde n’a pas envie d’aller à la pêche pendant 40 ans.

C’est structurel et durable : moins de boulot et plus de gens qui risquent de se retrouver désoeuvrés pour plus longtemps.

Jusqu’à présent nous avons cru « Saint Schumpeter », qui dit que les innovations viennent par grappes, commencent par détruire de l’emploi et de la valeur, mais pour générer ensuite plus que ce qu’elles ont détruit. Sauf qu’il semblerait que là, la régénération soit à la peine alors que la destruction a bien lieu.

Par-delà les particularismes économiques et sociaux de chaque pays, une question centrale se pose : si nous devons nous partager moins de travail, qu’est-ce que nous allons faire de tout ce temps à rien faire, de tout ce temps à ne pas gagner d’argent, à ne pas appartenir à un groupe social étiqueté, à ne pas être irremplaçable… ?

Bien sûr il faut vivre décemment,  nourrir sa famille. Ce sont des besoins vitaux tout à la base de la pyramide de Maslow. Mais notre société a accrété tant de choses autour de la valeur travail que sans elle nous cessons presque d’exister. Quel chômeur n’a pas vécu cette petite mort, quand le téléphone ne sonne plus et qu’on évite dans les soirées le type qui vous demandera « ce que vous faites dans la vie » ?

Parce que « ce que je fais dans la vie » est ce que je fais comme travail. Et nous avons oublié qu’il s’agissait là d’une pure fabrication culturelle, récente qui plus est.

Parmi les pistes qui se profilent pour recentrer utilement ce formidable potentiel d’énergie disponible,  il y a l’économie collaborative, l’économie du partage qui se tourne vers les autres en les considérant comme des pairs, pas uniquement des agents économiques.

Et pour le coup, les nouvelles technologies qui s’invitent dans notre paysage deviennent d’extraordinaires facilitateurs, en abolissant les distances et les différences.

L’exemple de la ville de Detroit est frappant. Vaisseau amiral naufragé de l’industrie automobile américaine, cette mégalopole devenue friche industrielle renaît dans un foisonnement d’initiatives grâce à l’économie numérique et collaborative.

 

Quelles conditions faut-il réunir pour réussir ce changement de cap majeur ?

Tout d’abord changer les mentalités, en déshabillant progressivement le travail et la réussite sociale de leur place centrale dans nos existences. En 1972, le Bouthan a introduit un indice de Bonheur National Brut, alternative composite au PIB et à l’Indice de Développement Humain. A nous d’en faire autant. Ce que nous comptons (nos fameux KPI…) montre ce qui nous intéresse vraiment, Etre ou Avoir. Nous sommes autre chose qu’une fonction dans un organigramme. C’est une histoire de travail pédagogique sur les 10 ou 20 années qui viennent.

Ensuite le politique a un rôle majeur à jouer. Lorsque l’état tente de bloquer les intermédiaires de location comme Air BnB, ne remonte-t-il pas contre le vent pour préserver des équilibres déjà obsolètes ? Surtout c’est oublier le risque majeur constitué par l’absence de frontières dans l’univers numérique. Bloquer une initiative française ne nous sauve de rien et freine la machine.

Enfin, c’est orienter les flux de capitaux et les énergies vers cette économie dite alternative. Du seul fait d’être affublée de ce qualificatif, elle trimballe tout un cortège de non-dits qui la marginalise, elle et tous ceux qui s’y engagent.

Mal payé, l’associatif…, pas rentable… trop local… pas un vrai boulot…

Snapshat ne gagne pas d’argent non plus et se valorise plusieurs milliards !

Un site de recyclage des habits d’enfants comme PATATAM n’est ni Emmaus, ni Tartine et Chocolat ; c’est juste une autre façon de penser, d’autres réflexes.

 

La machine est en marche. Blablacar vient de lever 100 m$. Si l’on en croit les chiffres de la Fevad, en juin 2014, 13% des interrogés ont utilisé du covoiturage mais 18% de plus envisagent de le faire. 8% achetent des produits alimentaires à des producteurs sans intermédiaire, mais 26% de plus sont partis pour le faire. Dans certaines villes, des sites deviennent fédérateurs d’associations de commerçants locaux et redonnent du souffle au charcutier du coin de la rue. Souvent il suffit aux gens d’un peu de conseil (ce que fait Ashoka pour les entrepreneurs sociaux depuis des lustres) sur les technologies, les modèles économiques, les outils. Une association comme Webassoc en France forme les associations aux meilleurs usages de Google, des réseaux sociaux, de la pub digitale, avec l’aide de spécialistes bénévoles.

Sartre disait que « l’enfer, c’est les autres ». Nous sommes aujourd’hui 7 milliards d’autres, tous interconnectés. Alors autant s’entraider pour tenter de faire de la terre un havre vivable. Si en plus on n’est pas obligé de travailler plus pour gagner plus…

 

 

Richard STRUL
CEO et fondateur de RESONEO

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