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Montagne et effet de style vert

À la recherche du sens perdu

Le 4 déc. 2017

Plus de mythe, moins de math : Luc Bigé, ex-biochimiste, fondateur de l’Université du Symbole, chercheur atypique et écrivain prolifique, milite pour une alternative à notre mortifère vision scientifique de l’aventure humaine.

En quoi la perception du monde que proposent les pensées traditionnelles se distingue-t-elle de celles des sciences ?

LUC BIGÉ : Il s’agit de deux lectures complémentaires du réel, mais qui sont fondées sur des a priori métaphysiques tellement différents qu’il est difficile de les faire dialoguer. Le monde scientifique est issu d’une tradition qui a pris sa source chez Kant et Hegel, et qui prétend que le fondement de notre réalité repose dans la matière et est analysable par la raison. L’univers symbolique développé dans l’alchimie, la Kabbale, l’astrologie, le tarot… est quant à lui fondé sur une approche plus platonicienne qui nous dit qu’il existe des structures de l’ordre de l’invisible, du non-mesurable, et qu’elles organisent notre réalité au même titre que les lois physiques. Ces voies de connaissance dites ésotériques sont fondées sur le sens, et tandis que le monde scientifique opère dans le laboratoire extérieur, le monde symbolique œuvre dans le laboratoire intérieur. Est-ce que la communauté scientifique ou technologique peut reconnaître cette autre forme de rationalité ? Cela reste très compliqué, mais tellement nécessaire.

L’univers symbolique est par essence non mesurable. Ce qui ne se mesure pas, ne se quantifie pas, peut-il prétendre à la vérité ?

L.B. : C’est la grande question de la vérité, mais ce n’est pas parce qu’une chose est mesurable qu’elle est la vérité. En science, un modèle est considéré comme valide quand il se rapproche de manière asymptotique de ce qui est observé. Par exemple, nous sommes passés d’un monde géocentrique à un monde héliocentrique parce que nous avons pu, à un moment donné, procéder à une mesure plus fine. Cela nous indique que même pour la science le critère de vérité est compliqué. Il l’est également dans le champ symbolique : ce n’est pas parce qu’un système est opératif, qu’il se met en résonance avec la vie intérieure d’une personne, que c’est nécessairement une vérité. C’est juste un récit qui va permettre de produire une transformation ou un éveil.

Notre civilisation occidentale est-elle encore apte à accueillir ce type de représentation ?

L.B. : Honnêtement, je ne crois pas. Parce que cela suppose un changement de paradigme à peu près total. On voit déjà à quel point il est très compliqué de changer de paradigme dans le contexte scientifique : la théorie de la dérive des continents, la théorie de l’héliocentrisme, la mécanique quantique… toutes ces avancées ont fait l’objet de vrais combats intellectuels. Mais ce dont il s’agit là va plus loin et questionne la méthode scientifique elle-même. Or, l’approche scientifique a pris très radicalement le pouvoir sur notre représentation du monde : cela devient un véritable scandale méthodologique que de reconnaître une connaissance non rationnelle. Ce déni nous mène aux pathologies de notre monde, dans le sens où notre approche technologique est en train de détruire notre environnement. À ce titre, on ne peut que constater qu’il y a quelque chose qui ne va pas ou, au moins, que notre système de représentation du monde est incomplet.

Est-ce que le passage de la physique de Newton à la physique quantique va nous permettre d’accéder à des représentations plus complexes du réel ?

L. B. : Oui, mais pas encore dans le sens où je l’entends. Il y a, en gros, quatre voies de connaissance. Les sciences dures qui sont objectives, mesurables, et la théorie de la complexité qui les prolonge avec les travaux, entre autres, d’Edgar Morin. Mais si cette dernière nous permet d’entrer dans des systèmes dit imprévisibles, elle reste néanmoins dans le règne de la causalité comme avec le fameux effet papillon par exemple. Mais il existe aussi la voie symbolique qui est le fait de reconnaître que l’univers est signe, que les événements qui nous arrivent, la nature qui nous entoure, font sens. On retrouve cela dans la pensée antique avec les devins, les oracles, la pythie… Tout ce monde des signes nous est devenu totalement obscur. Et puis, le dernier niveau est la « pensée chamanique » qui se fonde sur un contact direct du sujet avec les esprits de la nature qui lui enseignent à travers une espèce d’expansion de la conscience. L’homme est capable de voyager dans la conscience des autres règnes de la nature, minéral, végétal et animal, et de revenir avec un enseignement, une connaissance directe. Aujourd’hui, on a largement développé la pensée scientifique, au sens cartésien du terme, on commence à modéliser la pensée complexe, mais on n’a pas de systèmes dans le cadre universitaire et de la science officielle qui nous permettent d’explorer le monde du sens et des symboles, et encore moins d’entrer dans la connaissance directe proposée par la voie chamanique. Ce sont ces deux dernières dimensions que j’essaie d’explorer. Cela suppose que la réalité n’est pas simplement causale, elle est aussi complexe – c’est-à-dire imprévisible – et signifiante, c’est-à-dire symbolique, et aussi formée par des communautés de conscience que l’on appelle les plantes, les animaux… Cela nous amène à un autre mode de civilisation.

À l’heure où le Big Data, les algorithmes, les intelligences artificielles… promettent de mieux prédire, qu’en est-il des systèmes symboliques tels que l’astrologie par exemple ?

L. B. : Qu’est-ce que signifie prédire ? Pour l’astrologie, le travail porte évidemment sur le sens, il part et parle de la personne. Selon des thèses que nous retrouvons chez Carl Gustav Jung, les événements qui nous arrivent nous indiquent la transformation de conscience qu’il nous reste à effectuer. Si l’on va au bout de la logique scientifique, les comportements humains devraient être déterminés par la raison pure, alors que les systèmes symboliques utilisent un champ polysémique – un symbole ayant toujours plusieurs sens – qui laisse toute sa part à la liberté humaine. De ce point de vue, l’astrologie est un outil de prévoyance bien plus que de prédiction. Il s’agit de prendre conscience du sens de l’événement probable afin qu’il ne se réalise pas s’il est jugé non désirable, comme une maladie par exemple. En revanche, si l’événement est considéré comme souhaitable, l’astrologie va donner son timing, le rythme de sa réalisation dans le monde.

Selon l’astrologie, sommes-nous plus libres que prédestinés ?

L. B. : Cela dépend de la pratique que l’on en fait… Mais l’astrologie n’est pas déterministe, et ne prétend pas que le destin est écrit dans le ciel. En revanche, j’aime beaucoup cette expression des Grecs anciens : « Notre seule liberté est d’accomplir notre destin. » Or, si nous connaissons les conditionnements et les valeurs profondes qui nous habitent grâce à notre thème astrologique par exemple, nous avons la liberté de les prendre en charge pour accomplir notre être profond.

Selon vous, sommes-nous dans une époque qui tend vers l’ordre ou qui sombre dans le chaos ?

L. B. : J’aime beaucoup cette citation de Paul Valéry : « L’homme doit craindre deux choses : l’ordre et le désordre. » Il me semble que nous sommes, à plusieurs égards, dans une période de croissance d’ordre et de contrôle, avec des systèmes de plus en plus « contrôlants » et « surveillants »…, sans doute par peur du désordre. Cela pourrait nous mener vers une alternance de plus en plus forte et rapide entre des périodes chaotiques et des périodes d’ordre. De mon point de vue, il manque le troisième point : ce que les Orientaux appellent l’harmonie, ou la tradition chrétienne l’amour. Autrement dit, il manque la dimension du cœur. La nature a réalisé une chose absolument extraordinaire en parvenant à créer de l’harmonie à partir du conflit en reliant ces deux pôles : celui de l’ordre qui permet les structures et celui du chaos qui permet la créativité et l’évolution. S’il n’y a que de l’ordre, le système s’assèche, et s’il n’y a que du chaos, le système déborde. Pourtant, ce que l’on appelle le chaos s’appelle le doute en science, la faiblesse en psychologie, l’erreur en organisation... tous ces termes que l’on cherche à éviter en imposant de l’ordre sont en réalité des moments qui permettent l’émergence de la créativité. Si les humains ont pu conquérir tous les espaces, ce n’est pas parce qu’ils étaient les plus forts parmi les animaux, au contraire, c’est parce qu’ils sont fragiles qu’ils ont développé l’intelligence, la ruse et un sens aigu de la coopération. Donc, au fond, c’est l’acceptation et la reconnaissance d’un désordre qui va permettre le processus de création qui sera stabilisé par l’ordre. Mais s’il n’y a pas de dialogue permanent « amoureux » ou sensible entre ces deux pôles, on est dans ce que dénonce Paul Valéry : dans deux choses terrifiantes.

Dans cette tension, si le monde de la nature parvient à créer l’harmonie, est-ce que les traditions des systèmes symboliques pourraient nous aider à faire de même en tant qu’individus et en tant que sociétés ?

L. B. : Tous ces systèmes symboliques qui traitent de la question de la signification peuvent éviter que notre monde ne devienne comptable : il n’y a pas que la vision mécanique pour rendre compte de notre réalité, il y a aussi la vision poétique. Si la nature elle-même est porteuse de sens, et si elle contribue à la vision d’une réalité objective, alors il est utile de l’explorer pour que l’être humain ne devienne pas identique à la machine. Du fait de notre focalisation sur les data et les qualités que l’on attribue à la machine, c’est-à-dire le zéro défaut, la production, la perfection et la compétitivité du système…, on perd la nature de la nature humaine qui est aussi de l’ordre d’un contact avec la transcendance, de l’ordre du déploiement de l’imaginaire, de la révélation du sens… Les systèmes symboliques traditionnels sont une manière de réenchanter un monde qui s’assèche sous la prédominance d’une vision matérielle et technologique du réel.

À présent que les prospectivistes affirment que l’intelligence artificielle finira par être « forte », c’est-à-dire omnisciente, pensez-vous que les machines y gagneront une âme ?

L. B. : Je ne crois pas qu’une machine puisse en gagner une : une machine qui bat le champion du monde de go n’est pas comparable à ce champion. Certes, elle calcule, mais elle ne sait même pas qu’elle le fait. Elle réagit simplement de manière automatique à des signaux, mais elle n’a pas de perception des signes. C’est le mythe de Dédale – dont le nom signifie ingénieux. Il a construit des jouets pour les filles du roi qui imitent le vivant, mais plus on construit des jouets qui imitent, plus on repousse au loin le vivant lui-même. Nous allons vivre dans un monde de représentations et non pas d’expériences profondes de notre essence.
Cependant, l’intérêt de créer des outils qui remplacent les fonctions objectives de l’être humain va nous libérer de tâches qui relèvent du monde extérieur – nous serons dispensés de compter, peut-être de travailler – pour aller, peut-être, vers la spécificité de notre nature qui est notre verticalité symbolique, le lien Terre-ciel, pour développer notre dimension spirituelle et transcendante.


PARCOURS DE LUC BIGÉ 

Docteur ès sciences en biochimie, il a passé quelques années à pister l’inhibiteur d’enzyme dans des laboratoires de recherches (à l’Inra puis à l’université de San Francisco) avant de s’interroger sur le pourquoi plutôt que de continuer à scruter le comment.


À VOIR

reenchanterlemonde.com

Cet article est paru dans la revue 12 de L’ADN : Ordre et Chaos. A commander ici.


 

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