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Vikram Chandra : interview d'un Geek Sublime

Suite à notre article sur le dernier livre de Vikram Chandra, Geek Sublime, nous avons pu échanger avec l'auteur-programmeur et mieux saisir comment l'informatique transforme nos existences, et pourquoi le code est un jeu artistique sans fin... Rencontre.

Votre dernier livre a pour thèmes l’art, le langage et la programmation. Pourquoi ce livre ? Comment vous est venue l’idée d’écrire à ce sujet ?

Vikram Chandra : Je me suis frayé un chemin dans le monde du code tout au long de mes études supérieures, en parallèle de l'écriture de mon premier livre, en travaillant comme consultant en informatique et programmeur indépendant. J’ai arrêté de coder professionnellement après la publication de mon premier roman (Red Earth and Pouring Rain), mais je n’ai jamais cessé d’y penser depuis.

Chaque jour, notre monde s’embarque un peu plus dans un mariage technologique avec ces machines de calcul et les algorithmes qui les animent. J’ai donc senti, il y a quelques années, qu'il était temps d'écrire quelque chose à propos de ce nouveau monde. À l'époque, je pensais simplement rédiger un court essai pour un magazine ou un journal, une brève ethnographie des programmeurs. Mais une fois le travail commencé, et ma pensée obsédée par la manière dont ces professionnels traitent leur langue, par leur souci de la beauté et par leur revendication ultime - "les hackers sont des artistes" – il était évident pour moi d’ouvrir le sujet et d’aller plus loin. Et sans trop le vouloir, j’écrivais alors un livre qui parlait aussi des différents aspects de la langue sanscrit, des théories littéraires du IXème siècle, de l'Inde et de son histoire industrielle et technologique.

 

Dans un monde chaque jour un peu plus globalisé, notamment via la puissance du numérique, pensez-vous que le code peut avoir plusieurs nationalités ? Est-ce qu’on peut par exemple différencier le geek français du geek indien ?

V. C. : Pour des raisons historiques, le code est aujourd'hui largement dominé par l'anglais. Presque tous les langages informatiques sont des variations formelles de l'anglais, et donc si vous voulez programmer, vous devez apprendre au moins quelques notions de base d’anglais.

Je pense que cette situation est malheureuse, et pas seulement parce que des milliards de personnes sont désavantagées par cette réalité. Un langage informatique incarne une façon de penser à propos du calcul. Il représente, en un sens, une idéologie de l'ingénierie. Alors peut-être que de nouvelles langues officielles de programmation qui auraient pris racine dans d'autres langues maternelles que l’anglais, seraient source de nouvelles idées et d’innovation. Mais le système technologique mondialisé est maintenant tellement investi par les dialectes basés sur l'anglais, que ceux qui essaieront d'innover devront faire face à une tâche ardue.

 

Et demain, irons-nous alors tous en cours de code ? Est-il envisageable de voir émerger dans les années à venir un « code universel », que tout le monde pourrait lire et écrire ?

V. C. : J’espère qu'à un certain point la programmation sera plus démocratisée. Actuellement, la programmation est beaucoup trop difficile, et vous passez la majorité de votre temps à ne pas traiter le problème réel que vous essayez de résoudre, mais à analyser tout l'échafaudage et à recoller les morceaux ensemble pour arriver à une tentative de solution. Ce travail est plutôt désordonné et répétitif, et complètement intimidant pour n’importe quel nouveau venu.

Le niveau à l’entrée est trop élevé. J’ai entendu un tas de propositions pour contourner cette barrière, mais c’est un problème complexe qui a besoin de plus d’attention que cela.  Je pense qu’un certain niveau de familiarité avec le monde du code, de ses œuvres, et de sa pensée algorithmique, fera partie intégrante de l’alphabétisation et de la culture des générations à venir. Nous sommes juste en train de nous en rendre compte. Ma fille de six ans apprend le fonctionnement de son ordinateur comme elle apprend l'écriture et l'arithmétique. Cela ne signifie pas qu'elle va nécessairement devenir un "programmeur" professionnel, mais j’espère que cela l’amènera à être en mesure de s’engager dans le monde dans lequel elle vit – intrinsèquement technologique – avec compétence et confiance.  

 

Tout au long de votre livre, vous parlez aussi beaucoup d’écriture, de littérature, et de votre premier métier. Que vous apporte le code que ne vous apporte pas l’écriture ? Continuez-vous à coder ? Par passion, par besoin ?

V. C. : Je code toujours, mais c’est surtout le jeu autour du code que je trouve intellectuellement stimulant et relaxant. Certaines personnes bricolent leurs voitures dans leurs garages, moi, mon hobby du dimanche, c’est le code. Mais si je ne code pas pendant quelques semaines, je ne suis pas particulièrement frustré ou mécontent.

Ce qui n’est certainement pas le cas avec l'écriture. L’écriture n’est ni amusante ni agréable, mais pour moi il y a comme une compulsion dans ma relation avec elle, qui en fait un impératif, une nécessité. Et son processus est bien différent de celui du code. Le plaisir d’écrire du code vient en grande partie du sentiment que vous avez de résoudre de petites énigmes, l’une après l’autre. Dans le code, vous brisez la fonctionnalité du système que vous essayez de construire en petits morceaux, et ensuite vous vous attaquez à chaque problème. Vous écrivez un morceau de code pour faire une chose, vous le testez, et soit il fonctionne, soit non. Il n'y a pas d'ambiguïté, pas de flou. Lorsque vous essayez de faire de l'art, vous nagez dans un océan d'ambiguïtés et d’inconnus. Dans le code, il y a un réel soulagement.

 

Vous décrivez une communauté de machos – violente, compétitive, presque misogyne … - le monde auquel nous prépare les codeurs ressemblera-t-il à cela ? Quelle place pour les femmes sur la scène internationale ?

V. C. : Les femmes sont effectivement en minorité, ce qui est ironique étant donné le rôle qu'elles ont joué dans le développement de l’activité. Au cours des deux dernières décennies, il y a eu beaucoup de débats autour de cela, et quelques observations intéressantes ont émergées. Il semble en effet qu’une des spécificités du secteur informatique soit qu’il est culturellement fortement sexué.

Un spécialiste, par exemple, montre que « les anglais, les pays scandinaves et germanophones » connaissent un nombre de femmes programmeurs à peu près égal à celui des États-Unis, où il est très faible. Mais en Grèce, en Turquie et dans les pays «romains» (France, Italie), le nombre de femmes dans le secteur est plus élevé. L'historien Nathan Ensmenger montre comment le monde du code aux États-Unis a été masculinisé sur une vingtaine d'années par plusieurs processus culturels. Ainsi, comme cela est arrivé dans d'autres domaines, l'effort de diversification et de féminisation sera un long et difficile processus culturel. Mais il peut et doit avoir lieu.  Pour l’anecdote, n 1873, un gynécologue de Harvard a écrit que les femmes ayant été à l'université risquaient "névralgies, maladie de l'utérus, hystérie, et autres désordres du système nerveux." … Mais les collèges aujourd'hui - aux États-Unis et en Inde - sont pleins de femmes, et même la plus enragée des antiféministes aurait du mal à remettre en question leur présence. Nous pouvons espérer que l'informatique sera à un certain moment considéré comme sexuellement neutre.

Les questions sur le sexisme et la discrimination dans le secteur de la technologie sont de plus en plus prises en compte dans les sphères publiques, de sorte qu’elles ne peuvent être ignorées par les programmeurs. Certains sont ouverts à cette critique, et sont susceptibles de changer. Mais beaucoup réagissent avec une sorte de défense territoriale. Ils n’apprécient pas ce genre de préoccupations, d’autant plus lorsqu’elle leur est imposée. Ils considèrent ces questions comme politiques, par opposition aux vertus purement logiques de la performance technologique. Et certains d'entre eux croient vraiment que ce qu'ils ont construit est une méritocratie parfaite - écrire du bon code et vous gagnerez le respect. Dans leurs réactions, ils sont comme toute autre élite dans l'histoire : leurs privilèges ont été gagné justement, par leur intelligence supérieure ou une volonté divine.  C’est l’autre qui a besoin de changer, pour s’améliorer et se montrer digne du système.  

 

Pensez-vous que la nouvelle génération de codeurs apportera réellement son lot d’innovation ou juste des couches de complexité à cette boule de crasse dans laquelle nous semblons engagés ?

V. C. : Je pense que nous allons voir des choses incroyables. Les profondeurs archéologiques de la technologie que nous avons déjà construit vont rester telles quelles, parce que c’est trop cher et difficile à remplacer. Mais je crois que la nécessité va stimuler l'innovation. Les constructeurs de matériel ont fait des choses étonnantes. En 1946, l'ordinateur ENIAC pouvait faire 5000 calculs en virgule flottante par seconde. Nexus 9, la tablette de l'année dernière, a un processeur graphique qui peut faire 364 gigaflops par seconde. C’est 364 000 000 000 calculs par seconde. Les progrès au sein des logiciels ont été beaucoup plus fragmentaires. Mais si nous voulons vraiment exploiter le matériel, les logiciels doivent évoluer. 

 

Est-ce que tous les codeurs aujourd’hui sont conscients de leur art ?

V. C. : Oui, il est certain que les codeurs abordent la question de l'élégance. Ils le doivent, et ce n’est pas simplement une préoccupation intellectuelle ou artistique : la beauté de la langue dans le codage est définie par l’esthétique de la fonctionnalité. Un code laid est difficile à comprendre, difficile à utiliser, difficile à déboguer et à améliorer. L’éloquence et la clarté sont donc des vertus nécessaires.

 

Quel sera votre prochain livre ? Sur qui?

V. C. : Ce sera très certainement de la fiction, mais à ce stade, il est difficile de dire de quel genre « d'animal » il s’agira. J’ai déjà quelques personnages, une idée des paysages. Mais cela va probablement évoluer et changer de façon inattendue. C’est l'une des joies et des terreurs de l'art - lorsque vous commencez, vous n’avez aucune idée la fin. La fonctionnalité se révèle, et quand vous commencez à vous surprendre vous-même, c’est lorsque vous savez que « la chose » est vivante.

 

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