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un écureuil sur fond jaune
© Jon Tyson via Unsplash

Et si la collapsologie avait une très bonne nouvelle à nous annoncer ?

Le 3 févr. 2020

Que cela nous plaise ou pas, la collapsologie nous a fait prendre conscience que la fin de notre monde pouvait être pour demain. Mais elle nous a aussi poussés à envisager un autre contrat avec le vivant. Une perspective moins mortifère, voire carrément réjouissante.

Ça crie, mais ça ne sent pas, ou comment l'humain a établi son rapport au vivant.

L’Histoire retient parfois une anecdote. Ainsi, on se souvient de la visite du scientifique Bernard de Fontenelle au philosophe Nicolas Malebranche. Les deux brillants esprits devisaient gentiment quand une des chiennes de la maison, pleine, nous précise-t-on, s’approcha de son maître. Elle réclamait des caresses. Apparemment, ce n’était pas le bon moment, car celui qu’on décrira comme « le Platon du christianisme, l’ange de la philosophie moderne », Malebranche donc, asséna à sa chienne un coup de pied violent. La bête poussa un cri. Fontenelle s’en émut et Malebranche lui fit cette réponse : « Eh ! Quoi ! Ne savez-vous pas que cela ne sent point ? ».

Malebranche était le contraire d’un être brutal. Pas un sot non plus. Peut-être même était-il ce que le XVIIe siècle a su produire de plus subtil en matière de raisonnement. Mais dans son geste flotte une idée qui nous vient de loin, qui a fait son chemin depuis, et que Malebranche avait sans doute lue chez Descartes, qu’il admirait : les animaux ne sont que des machines, tout juste au-dessus des automates, évidemment dépourvus d’âme.

Taper la chienne ? On a fait tellement mieux depuis...

Nous ne lisons pas Descartes et nous ne tapons pas la chienne non plus. Pourtant, nous avons entretenu ce même rapport brutal et mécaniste avec les êtres vivants. Nous les avons tenus à notre botte, fait marcher à notre pas, et en avons tiré le max. « Cela ne sent pas », ou pas vraiment, ou pas comme nous… est une idée qui nous paraît si évidente, que le seul fait d’en débattre nous paraît incongru.

Mais voilà que notre bilan nous rattrape. Les chiffres tombent et ils sont effrayants. L’humain a rayé de la carte 83 % des mammifères sauvages et 50 % des plantes connues. Sur les seules dernières décennies, 90 % des gros poissons ont disparu, 78 % des insectes. En moins de trois décennies, ce sont 421 millions d’oiseaux qui se sont volatilisés des ciels européens. Désormais, les espaces sauvages ne représentent plus que 23 % de la surface de la Terre, contre 85 % il y a un siècle. Les animaux d’élevage, toujours plus nombreux, ne s’en sortent pas mieux : 65 milliards sont tués chaque année (source FAO). On pourrait poursuivre. Mais il est temps de l’admettre : notre civilisation s’est bâtie sur le dos du vivant. De son exploitation à son extermination, elle lui a tout fait.

Ça ne crie même plus, ça crève.

L’humain est-il un vivant comme les autres ?

Mais les terribles saignées que nous infligeons à la biodiversité pourraient avoir au moins une vertu. Celle de nous faire cogiter autrement et de nous faire vaciller sur nos ergo sum. Oui, l’effrayant carnage de l’anthropocène a cet effet inattendu : il met un bon coup de pied dans notre incurable anthropocentrisme. Ok, c’est peut-être moins par un effet de soudaine empathie que sous le choc d’un bon gros effet de panique – car on commence à réaliser qu'au bout du bout de ce massacre, le furieux prédateur que nous sommes pourrait bien finir par manquer d’air, de terre et d’eau. Et voilà qu’on est prêt à considérer que nous sommes bel et bien des êtres d’interdépendance qui doivent leur survie autant au plancton et aux abeilles, qu’aux champignons et aux vers de terre. Et si les humains étaient des vivants comme les autres ?

Cela redonne de la vigueur à des interrogations anciennes. Nous, humains, devrions-nous considérer que rien ne nous sépare du reste de la création et que tout nous relie à elle ? Nous, humains, devrions-nous admettre que nous partageons des intérêts communs avec l’ensemble des autres vivants ? Nous, humains, devrions-nous établir une nouvelle alliance avec la biodiversité ?

Pour un nouveau contrat naturel

Ces questions sont grosses d’une révolution totale, majeure, fondamentale. Elles pourraient annoncer la création d’un « contrat naturel », celui que Michel Serres a si hardiment appelé de ses vœux. Quelle serait sa fonction ? Comme le contrat social de Rousseau a bouleversé la manière dont les humains composent entre eux, le contrat naturel permettrait aux humains d’apprendre à composer avec les non-humains.

Cela questionne nos modèles de société à la racine et aurait des impacts sur nos choix collectifs comme sur nos choix individuels. Concrètement, cela donne quoi ? Une floraison de nouveaux modèles dont beaucoup sont déjà à l’œuvre. Des économistes prônent la bioéconomie, l’économie circulaire, l’économie régénérative, qui permettent de subvenir aux besoins humains tout en ne nuisant pas aux écosystèmes, voire en les favorisant. Des juristes formalisent l’écocide pour que les non-humains puissent être défendus par le droit. La permaculture bouscule les pratiques de l’agriculture intensive pour que l’abondance ne se fasse plus au détriment de la biodiversité, le développement durable donne aux entreprises de nouvelles raisons d’être, le biomimétisme ou le design biophilique renouvellent nos manières d’innover.

Faire le pari du vivant !

Chacune de ces pratiques nous prouve une chose. Travailler avec le vivant nous permet de résoudre un certain nombre de problèmes écologiques de manière étonnamment simple et efficace. Et c’est loin d’être la seule bonne nouvelle. Cela nous ouvre les yeux sur un monde qu’on découvre peuplé d’êtres incroyablement variés, fabuleusement étonnants et toujours inspirants. Tout autour de nous nous apparaît habité et vibrant de vie.

A-t-on quelque chose à perdre dans ce pari-là ?

Pas grand-chose. Il faudra toutefois que nous renoncions à une vieille idée : nous ne sommes pas seuls, isolés, en haut de la pyramide des espèces. Et que nous en concédions pleinement à une autre : nous sommes membres de la famille des vivants. Alors, distribuer des coups de latte à la chienne nous paraitra sans doute barbare et incongru. Cela ne nous rendra pas moins humains, mais juste merveilleusement plus vivants.


A LIRE

La revue de L'ADN, Retour vers le vivant ! Pour vous procurer votre numéro, cliquez ici.


 

Béatrice Sutter - Le 3 févr. 2020
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