Capture d'écran du sitcom Serviteur du peuple avec le président urkrainien

Serviteur du peuple, le président ukrainien qui venait du show

© arte - capture d'écran de la série Serviteur du peuple

Volodymyr Zelensky le président ukrainien a le sens de la formule. Et de l'image. Forcément, il fut d’abord comédien et doit son élection à son rôle de président dans une sitcom. Récit d'une ascension médiatique.

Au haut responsable du renseignement américain qui lui proposait de l’évacuer de Kiev, Volodymyr Zelensky aurait répondu : « Le combat est ici. J’ai besoin de munitions. Pas d’un moyen de transport » . On était le samedi 26 février 2022, la capitale de l'Ukraine subissait les tirs de l'armée russe. La formule sonnait comme une réplique de sitcom, pleine de panache, presque drôle, à l’opposé des discours glaçants de Poutine.

C'est vrai. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky passe bien à la caméra. Et il a le sens de la punchline.

Mais ce sens de la répartie vient de loin. Car Volodymyr Zelensky pratique les planches et les médias depuis plus de 20 ans. En Ukraine, il fut d’abord star des plateaux de TV et a forgé sa notoriété en tant qu’acteur, humoriste, scénariste et même chanteur… Et c’est son passage dans la sitcom la plus populaire d’Ukraine, Serviteur du peuple qui lui a fait gagner l’élection. Le rôle de sa vie ? En tout cas, celui qui lui a permis de passer le 4ème mur : son personnage Vassili Goloborodko annonçait déjà la manière dont lui-même allait accéder au pouvoir et comment il allait l’exercer.

La sitcom qui parlait politique…

Au départ, la série Serviteur du peuple a tout de la sitcom familiale, légère, joyeuse. Vassili Goloborodko, professeur d’histoire divorcé, est retourné vivre dans l’appartement de ses parents entre son père chauffeur de taxi, sa mère médecin et sa nièce étudiante. Un antihéros sympa, légèrement loose, le genre qu’on aimerait avoir pour échanger à la machine à café. Une vie simple. Sans histoire. On notera tout de même que la première image du héros le montre endormi sur son lit : un livre du philosophe de la Rome antique Plutarque posé sur le visage et une sculpture de Napoléon Bonaparte très visible sur sa table de chevet. Liberté prise par le chef décorateur ou clin d'oeil vers l’ouest ?

Dès le premier épisode, une vidéo YouTube fait basculer l'intrigue et le destin du personnage principal. On y voit Vassili Goloborodko, notre prof d’histoire, pris de colère. Il vocifère à un de ses collègues tout le mal qu’il pense de la classe politique ukrainienne : « Il y en a marre, il faut que ça cesse. Nos problèmes viennent du fait qu’on sacralise les maths et que l’histoire est considérée comme de la merde. Après on s’étonne que les politiques qui arrivent au pouvoir refassent constamment les mêmes erreurs… C’est parce que ce sont des mathématiciens : tout ce qu’ils savent faire c’est multiplier leurs richesses… Et nous, on a une vie de chien parce que notre seul choix consiste à devoir choisir entre deux enfoirés. Et ça fait 25 ans que ça dure… Et quand ces enfoirés arrivent au pouvoir, ils nous piquent tout, et le pire, c’est que tout le monde s’en fout. Et on ne s’en fout pas qu’un peu, on s’en fout totalement. Si j’étais à la présidence seulement une semaine, je leur montrerai moi : fini les cortèges, les primes, finis les résidences secondaires… Je voudrais que le président vive comme un enseignant et que les enseignants vivent comme le président… » .

Dans la série toujours, la vidéo fait le buzz. Et presque sans y penser, Vassili Goloborodko accepte de présenter sa candidature à l’élection présidentielle. Il n’y croit pas – personne n’y croit – mais l’improbable advient : Vassili Goloborodko est élu à une large majorité président de l’Ukraine : 60% des voix tout de même.

Volodymyr Zelensky, fils de la scène, de la TV et des réseaux…

On est en 2015 quand la première saison de Serviteur du peuple est diffusée sur la chaîne généraliste ukrainienne 1+1, et seconde plus importante chaîne du pays en matière d’audience. Le succès est immédiat. Dans le rôle de ce prof à l’improbable destin présidentiel, Volodymyr Zelensky se montre à la fois attachant, authentique, drôle. Plus petit d’une bonne tête que la forêt de ses conseillers, psy, gardes du corps, chauffeurs, masseurs…, il s’agite pour rappeler sans cesse qu’il va radicalement simplifier le niveau de vie de la fonction présidentielle. Il prendra le bus par exemple. Et de marteler, jusqu'à lasser les règles du comique de répétition, qu’il sera toujours au service du peuple. Un peuple qui a d'ailleurs pris le pli de la corruption. Moitié Mr Bean, moitié Napoléon, au fil des épisodes, Vassili Goloborodko entre dans son personnage d’homme d’État et prend de l’ampleur. Incorruptible, authentique, pragmatique, il pose des questions quand il ne comprend pas et apprend vite, prétend toujours dire la vérité, jusqu'à avouer ses faiblesses. Le personnage de Vassili Goloborodko fini par échapper aux contrôles des oligarques et des conseillers de la présidence, cultive un art étonnant de la négociation et quoiqu'il arrive, garde son sens de la répartie.

Ce goût de la formule, c’est très clairement à Volodymyr Zelensky qu’il le doit, puisque l’interprète du héros est non seulement producteur de la série mais également son coauteur.

Star du petit écran et homme d'influence

Acteur comique, certes, Volodymyr Zelensky pèse depuis près de 20 ans dans le paysage politico-médiatique ukrainien. En 2015, date de la diffusion de la saison 1 de Serviteur du peuple, Volodymyr est déjà une star. En 2003, il a fondé le Studio Kvartal 95, une troupe d’humoristes dont la marque de fabrique est de dire tout haut ce que les Ukrainiens hésiteraient à dire, même tout bas. Pendant près de 10 ans, Volodymyr et sa troupe de comiques animent une émission de variété. ‘Quartier du soir’ (Vetcherny Kvartal) qui fut l’un des programmes les plus regardés d’Ukraine. Volodymyr Zelensky en est le présentateur. Et comme le futur président ne déteste pas pousser la chansonnette – et ne le fait d’ailleurs pas si mal (c’est lui qui interprète le générique de Serviteur du peuple), quand il se présente en 2006 à la version ukrainienne de Danse avec les stars… Hé bien il remporte la saison, haut la main.

Un parti, un oligarque : une lutte éclair, mais préparée de longue date

Deux saisons de Serviteur du peuple et une adaptation en film plus tard, on est en décembre 2018. La notoriété de la série et de son héros est à son comble. Et, hasard des calendriers, la troisième saison est lancée en même temps que la campagne présidentielle. Le président sortant Petro Porochenko (élu en 2014) vit une mauvaise passe, (déjà) impacté par les tensions ukraino-russes et la crise avec les séparatistes dans l’est du pays. Dans un des décors de la série, sur une mise en scène qui active toutes les ambiguités, l’acteur Volodymyr Zelensky se déclare candidat à la fonction suprême – pour de vrai et sans rire. Son parti ? Un sorte de parti fantoche : 4m2 de bureau situé au 7ème étage d’un immeuble de bureaux à Kiev – où aucune activité n’est connue, ni aucun financement. Enregistré en avril 2016, le parti s’est d'abord appelé le Parti du changement décisif. Mais dès le 31 mars 2018, il change de nom. Il prendra celui de la série à succès de  Volodymyr Zelensky : Serviteur du peuple. Son patron devient Ivan Bakanov, directeur également du Studio Kvartal-95, la boîte de production de Volodymyr Zelensky.

La campagne de Zelensky s'inspirera des campagnes les plus efficaces - celle de Trump donc. Cela donne beaucoup de présence sur les réseaux, un micro ciblage, le tout mâtiné d'un discours antisystème et anticorruption. Et ça marche ! Volodymyr Zelensky est élu président d'Ukraine le 21 avril 2019. Avec 73,22 % des suffrages – un score sans appel, et plus élevé de 13 points que celui obtenu par son personnage de série. Il devient à 41 ans le plus jeune président de l'histoire de l'Ukraine.

L'oligarque qui l'aimait...

Derrière ce raz de marée, on trouve tout de même le soutien d’un oligarque : Ihor Kolomoïsky. L’une des plus grandes fortunes du pays, heureux propriétaire d'un groupe puissant de médias et de la chaîne de télévision 1+1, celle qui a diffusé – distillé doit-on dire ? – les images de Volodymyr Zelensky dans sa tenue de président. Il renoncera à jouer de son influence sur Zelensky, trop souvent accusé d’être sa marionnette.

Lors de l’affaire des Pandora Papers, 35 chefs d’État sont sur la liste – dont 7 encore en activité. C’est le cas de Volodymyr Zelensky. La promesse de transparence en prend un coup quand on découvre que la société du président a eu recours à des sociétés offshore pour gérer ses revenus. Les sommes ne sont pas énormes, surtout au regard des autres fraudes dénoncées, les pratiques révélées ne sont pas illégales – mais l’image de celui qui voulait combattre la corruption perd un peu de sa superbe. Mais ça, c’était avant… Avant que Volodymyr Zelensky ne doivent endosser le rôle de libérateur de Poutine.

On peut regarder sur arte 23 épisodes de Serviteur du Peuple sur les 51 que compte la série. Un spectacle littéralement fascinant – où se mêle, la fiction et la réalité, sans qu'on puisse jamais les démêler.

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