
Malgré les violences du 17 octobre, 77 % des likes vont toujours aux contenus favorables au mouvement lycéen et étudiant. Mais d’une plateforme à l’autre, le récit dominant diverge.
Alors que le mouvement lycéen et étudiant entre dans sa septième semaine de conflit avec le gouvernement et bien qu’il ait été émaillé de débordements très fortement condamnés, ce dernier reste majoritairement soutenu sur le web tandis que les différentes plateformes sociales et médias en ligne mettent en avant des narratifs plus ou moins dominants en fonction de leur public. C’est ce que conclut une étude menée conjointement par l’entreprise de data analyse Agoratlas et l’outil de veille des réseaux sociaux Visibrain, publiée le 27 octobre dernier.
Cette dernière a passé au crible 295 065 posts et 71 666 392 likes publiés entre le 18 et le 22 octobre à travers une dizaine de plateformes et médias allant de X à TikTok en passant par LinkedIn, Threads ou YouTube. Il s’agit là de la deuxième partie d’une étude qui portait déjà sur la publication de 110 000 posts publiés entre le 10 et le 17 octobre, et qui ne prenait pas en compte la journée de manifestation historique ainsi que la soirée de pillages qui a suivi.
77 % des likes pour les lycéens
Le premier enseignement que l’on peut tirer de cette analyse, c’est la manière dont l’écosystème numérique français se positionne structurellement en faveur du mouvement lycéen et étudiant avec 77 % des likes allant vers des contenus qui soutiennent les actions contre seulement 23 % pour les contenus d’opposition. Certains réseaux affichent des avis plus nuancés, comme X, qui reste la plateforme la plus équilibrée entre soutien (68,7 %) et opposition (31,3 %), tandis que des réseaux comme Bluesky (91,3 % de soutien) ou TikTok (82,4 %) confirment leur rôle de chambres d’écho quasi unanimes en faveur du mouvement.
De ce fait, l’étude pointe du doigt l’état de polarisation renforcée entre les réseaux sociaux eux-mêmes et une partie de la presse en ligne. Quand les comptes citoyens servent de point de ralliement pour l’organisation du mouvement, le soutien aux revendications et le relais de vidéos documentant les violences policières, les titres de presse les plus consultés sur la période choisissent des angles radicalement différents. De « Un bordel monstre » sur Le Point à « La djihadisation du mouvement lycéen ne pose aucun problème à la gauche » sur Riposte laïque, en passant par l’éditorial de La Dépêche évoquant le « chaos » du 17 octobre, il semble que les deux écosystèmes informationnels ne se recoupent plus vraiment et semblent de plus en plus se regarder en chiens de faïence avec, pour chacun, sa propre version des faits.
TikTok, le réseau de la mobilisation
Si Internet continue globalement de soutenir la génération Z, les utilisateurs des différents réseaux sociaux n’ont toutefois pas les mêmes narratifs dominants et peuvent parfois se montrer plus nuancés et critiques. TikTok reste sans surprise LE réseau de la mobilisation elle-même : 27,1 % de ses publications tournent autour des blocus, des revendications et des appels à poursuivre le mouvement. Comme l’avait montré la première partie de l’étude, la plateforme est utilisée par la jeunesse comme un outil logistique qui permet de partager des dates de rendez-vous, des consignes et des moyens d’action (une fonction partagée avec Facebook pour ce qui concerne les actions des gilets jaunes). Cette fonctionnalité n’a d’ailleurs pas échappé au gouvernement. Le 21 octobre dernier, les représentants de Meta, Snapchat, TikTok, Reddit, Discord et Google ont été convoqué au cabinet du Premier ministre Sébastien Lecornu et se sont engagés à examiner « avec une réactivité renforcée, les signalements des autorités ». Depuis, TikTok affiche régulièrement un message de prévention à l’utilisateur voulant poster une vidéo tandis que certains influenceurs décrivent des dépublications ou des shadowbans sur le contenu relatif aux mouvements.
Instagram se place sur la même ligne avec 22,2 % de contenus consacrés aux cortèges, aux appels à agir et au soutien aux victimes tandis que Threads, le réseau de Meta lancé en concurrence de X, s’illustre par un positionnement plus nuancé : 25,8 % de ses publications portent sur « la casse et la légitimité du mouvement », avec une tonalité de condamnation des pillages et de refus des amalgames qui cherche activement à préserver la crédibilité du mouvement. YouTube renforce de son côté un positionnement plus proche du traitement journalistique classique que de la réaction à chaud, avec 25,4 % des contenus consacrés aux « violences et à la gestion de crise » qui mettent en avant des formats de reportage et de réact. Quant à Bluesky, le sujet dominant n’est ni la mobilisation ni les violences elles-mêmes, mais « la bataille des récits » pour 18,9 %. S’affichant comme un réseau « méta », l’approche se concentre moins sur les faits que sur la manière dont ces derniers sont racontés.
Riposte sécuritaire
Du côté de Telegram, X et Facebook, la tonalité est bien plus anglée sur les violences et les dégâts occasionnés par les manifestations et les pillages. Sur Telegram, le sujet des « émeutes et de la réponse de l’État » domine pour 24,2 %, avec un soutien envers la riposte sécuritaire. Facebook a de son côté opéré un 180 degrés étonnant quand on compare les résultats récents à ceux de la première étude. Dans la première vague (10-17 octobre), Facebook était le réseau le plus organisationnel de tous, avec 46,85 % de ses publications consacrées aux « initiatives et organisation ». Après les évènements du 17 octobre, la thématique tombe à 8,2 % tandis que la part consacrée aux violences et à leurs conséquences va exploser à 26,2 %. Florent Lefebvre, directeur scientifique d’Agoratlas, y voit surtout une volte-face de certaines communautés « souvent identitaires » dont le discours de fond est majoritairement critique envers le président de la République. Ces dernières sont passées de l’appel à la manifestation à la dénonciation de la gestion des casseurs, sans pour autant changer leur rhétorique fondamentale. Enfin, LinkedIn, qui n’était pas cité dans la première partie de l’étude, fait émerger de manière très forte la thématique des commerces et de la reconstruction sur 45,6 % de ses publications centrées sur les pertes d’activité, les aides, les assurances et la solidarité économique.


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