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Fambushing : au secours, nos enfants nous géolocalisent !

© RDNE Stock project

Sans complexe, les parents trackent leurs enfants pour savoir où ils sont. Mais désormais, se sont les juniors qui géolocalisent leurs darons. Et eux aussi, ils adorent ça.

« On voit que vous allez passer devant chez McDonald's, vous voulez bien nous prendre quelque chose ? » Jeannette et son mari ont l'habitude. Quand ils sortent le soir, en amoureux, leurs quatre enfants, âgés de 8, 13, 16 et 18 ans, suivent leurs déplacements via une appli de tracking et en profitent pour passer leurs commandes.

« Un Refresher Fraise-Açaï, s'il te plaît !... Avec pas trop de glace ! »

« I hate Life 360 » écrivait Chrysta pour raconter comment sa fille adolescente, après l’avoir géolocalisé grâce à Life 360, leur appli familiale de géolocalisation, a débarqué dans le restaurant mexicain où elle était en train de savourer, en solo, une tortilla. Sa vidéo TikTok a suscité plus de 15 000 commentaires, beaucoup trouvaient l’anecdote drôle et de nombreux parents disaient vivre le même type de situations.

La conversation monte dans les médias américains. Sarah Bregel, journaliste au magazine américain Parents, trouve un peu pénible de recevoir de son ado des SMS type : « Un Refresher Fraise-Açaï, s'il te plaît !... Avec pas trop de glace ! » à chaque fois qu’elle passe devant un glacier, tandis que Scary Momy, journal en ligne pour jeune parents, considère ces comportements comme la manifestation moderne et « formidable » de la puissance du lien filial.

En France, les parents gardent (à peu près) le contrôle : « À la rentrée, mon fils m’a demandé s’il pouvait commencer à nous suivre, je lui ai répondu qu’il n’en était même pas question » nous confie, dans un ricanement nerveux, Laurent, père de deux prépubères dégourdis.

Le comportement a déjà assez de souffle pour avoir son acronyme, le fambushing mixe le fam de « family » et le bushing d’ « ambushing » , à traduire par « embuscade familiale ». Mais ceux qui en parlent le mieux, et le plus volontiers, sont ceux qui sont à l'origine du phénomène. « Nous avons analysé les données et constaté que les adolescents, en particulier ceux qui ont l’âge de conduire, consultent la position de leur famille sur l’application plus fréquemment que leurs parents ou les adultes », déclare au Washington Post Sheldon Bachan, directeur de la communication de Life360, l’application que Chrysta conspue gentiment dans sa vidéo.

Family Tracking, la cash machine de la surveillance en famille

Le phénomène de la géolocalisation entre proches n’est pas nouveau mais depuis l’émergence des premiers outils à la fin des années 2000, il explose, sur tous les continents. Le marché dit du Family Tracking devrait passer de 3,8 à 9,7 milliards de dollars d'ici 2034, une trajectoire qui rivalise avec celui des applications de santé connectée. Côté usage, le partage de localisation se normalise. En France, 34% des enfants se disaient géolocalisés par leurs parents en 2020, contre 52% dès 2022 (Ipsos Junior Connect). Aux États-Unis, même pourcentage, 52% des parents suivent la position de leurs enfants, même devenus jeunes adultes et la moitié de ces jeunes adultes (entre 18 et 25 ans) font de même avec leurs parents (Mott Poll, université du Michigan, juin 2026).

Pour les plus jeunes générations, la pratique de la géolocalisation est surtout native. Avec ses 400 millions d'utilisateurs actifs mensuels, la fonctionnalité Snap Map de Snapchat a biberonné la GenZ au traçage de leurs déplacement, un outils de base pour leurs interactions. De manière pragmatique, et pour reprendre les propos d’une mère « c’est l’équivalent numérique des vélos dans l’allée », cela permet de savoir où est la bande. Voir le petit point bouger sur une carte est devenu une manière de prendre soin des autres, mais aussi de vérifier qu’on n’est pas laissé de côté. La localisation est pratique mais c'est aussi une preuve de confiance et une nouvelle forme d’intimité. Avec son revers immédiat : savoir où sont les autres, c’est aussi découvrir où ils sont sans nous. Et quand les plus jeunes suivent leurs parents, ce n’est pas que pour leur réclamer un burger. Il s’agit aussi de s’assurer, se rassurer, que tout va bien.  Au Washington Post, Jeannette raconte aussi les messages reçus un soir de match quand son mari et elle sont restés un peu tard dans des bars. Ses enfants les ont sermonnés : « Il ne se passe jamais rien de bon tard le soir ! »

Big child is watching you : le grand consentement

Le fambushing est sans doute à prendre comme un signal, celui d’un grand retournement qui s’est opéré en un peu moins de deux décennies. Quand les premiers outils de Family Tracking sont apparus, experts et citoyens partageaient les mêmes inquiétudes. On parlait de « Big Mother », de « laisse électronique », de surveillance et de viol de la vie privée. Cet outillage était-il seulement nécessaire ? Grandir n'avait-il pas toujours signifié apprendre l'autonomie, la confiance, et le droit de disparaître un peu sans avoir de compte à rendre ? Fallait-il vraiment confier des données aussi intimes à un tiers, qui plus est payant, susceptible de les revendre un jour à des institutions (pratique que Life360 a adopté un temps pour arrondir ses marges) ? Vingt ans plus tard, chacune de ces réserves a été désamorcée une à une. Elles n’ont pas été débattues, ni vraiment régulées, elles se sont juste installées à la table familiale, à la cool, via quelques fonctionnalités rigolotes. Parents et enfants semblent aujourd'hui parfaitement consentants à l'idée d'être chacun le « Big Brother » de l’autre. Quitte à retirer de la définition de l’âge adulte ce qui la fondait dans nos sociétés modernes : la capacité de se mouvoir sans avoir de comptes à rendre.

Béatrice Sutter

Directrice de la rédaction de L'ADN

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