
Et si le web que nous fréquentons, sans jamais réussir à nous en déconnecter, était l'équivalent numérique des quartiers pauvres et pollués sacrifiés par l'industrie du début du XXe siecle ?
« Internet devient de plus en plus discriminant d'un point de vue numérique… Ce n'est pas une question de ségrégation physique mais plutôt de savoir qui a les moyens de partir et qui est obligé de rester connecté ». Dans un essai vidéo percutant intitulé « the chronically online will become a new underclass » (Les personnes constamment connectées deviendront la nouvelle classe inférieure), Dionne Ledbetter, une documentariste et DJ, livre un résumé presque parfait des conséquences sociales et politiques de notre enfermement numérique sur les réseaux sociaux. Sortie à la fin de l'année 2025, la vidéo a déjà cumulé plus de 408 000 vues et continue à être partagée dans des articles de blogs spécialisés comme le substack Garbage Days du journaliste tech Ryan Broderick.
Nos cerveaux sont des friches industrielles
Pour soutenir sa thèse sur l'hyperconnexion aux plateformes sociales comme nouvelle forme de ségrégation, Dionne Ledbetter déroule une théorie tout à fait personnelle mais pertinente qu'elle nomme la « digital pollution theory » . Concrètement, elle traite notre environnement numérique, non pas comme un outil mais comme une géographie que l'on investit et que l'on habite, avec ses propres règles, ses multiples cultures et son atmosphère. Comme n'importe quel lieu physique, on trouve des industries qui exploitent les ressources présentes et laissent derrière elles des traces de pollution. Étant donné que les ressources exploitées en ligne proviennent de notre travail cognitif au sens large, la pollution touche non plus la terre mais nos esprits. L'exploitation de notre empathie et de nos relations provoque des chambres d'écho, l'exploitation de nos identités ou de notre insécurité provoque de la surconsommation, notre créativité et la culture des communautés marginalisées sont rendues hypervisibles et perdent leur sens tandis que notre temps ainsi que notre attention sont littéralement aspirés dans une spirale d'addiction. Dionne cite aussi notre travail émotionnel et notre engagement en ligne, transformés en ragebait, ainsi que notre sens de soi et notre santé mentale, transformés en FOMO et en anxiété généralisée.
L'hyperconnexion, cette nouvelle ségrégation
Constater les effets néfastes de la pollution numérique sur nos esprits, c'est une première analyse qui est d'ailleurs largement partagée sur le web et dans les médias. Mais là où Dionne Ledbetter fait la différence, c'est en poussant plus loin l'analogie de la pollution industrielle et notamment comment cette dernière est mêlée à l'histoire de la ségrégation raciale américaine au début du XXe siècle. Elle s'appuie notamment sur le livre The Color of Law (2017) de l'économiste Richard Rothstein, qui a passé plusieurs années à éplucher des archives fédérales pour raconter comment les villes ont délibérément placé les zones industrielles comme les usines, les raffineries ou les incinérateurs à proximité ou à l'intérieur des quartiers composés d'une population noire et pauvre qui servait de main-d'œuvre. Ces décisions ont provoqué chez les enfants des problèmes pulmonaires graves et généré une pollution à laquelle ces populations ne pouvaient échapper, faute de pouvoir déménager.
Si l'on suit cette analogie, les jeunes constamment en ligne représentent cette nouvelle « sous-classe » de personnes exploitées par les géants de la tech et incapables de se déconnecter. « Je commence à croire qu'il y aura un privilège dans le fait d'être offline, explique-t-elle. Il y aura une classe de gens qui devront être en ligne par nécessité, à cause de leur isolement géographique, d'une précarité économique, ou du manque d'accès à des espaces de vie réels. Non pas parce qu'ils le choisissent, ni même parce qu'ils en sont devenus dépendants, mais parce qu'ils ne peuvent tout simplement pas se permettre de se déconnecter. » C'est justement cette incapacité à se déconnecter, plus que les diplômes ou le niveau de revenu, qui définit cette nouvelle sous-classe. On peut même retrouver cette catégorie particulière dans une enquête Harris Poll de mars 2026 qui révélait que 65 % des membres de la Gen Z accèdent à TikTok quotidiennement mais que 31 % d'entre eux scrollent par pure habitude, sans y trouver de plaisir. 25 % regrettent même que la plateforme ait été inventée. Le piège va bien au-delà de la simple addiction et se situe plutôt dans l'impossibilité fonctionnelle de sortir d'un environnement dont on dépend pour s'informer, travailler, socialiser, voire simplement exister aux yeux des autres.
Non, le dumbphone ne nous sauvera pas
De l'autre côté du spectre, on retrouve les écoles privées qui interdisent l'usage de la tablette ou du smartphone aux enfants, ou bien encore l'usage « performatif » d'un dumbphone. Comme l'explique Pandu Malik en janvier 2026, ces appareils non connectés, autrefois réservés aux pauvres (ou aux dealers), font dorénavant office de marqueur social prouvant que son propriétaire s'offre d'échapper à l'algorithme.
Dans ce cadre particulier, Dionne Ledbetter évoque justement la tendance de la déconnexion, depuis le retour des appareils physiques (lecteur MP3, petit appareil photo), à la constitution de stages et de clubs « hors ligne » comme le Luddite Club new-yorkais, qui propose à des adolescents issus de quartiers huppés de se retrouver pour lire des livres en papier sans leur portable. Loin de percevoir ces phénomènes comme une éventuelle solution, l'autrice évoque ces derniers comme une forme d'arnaque, popularisée par la vague de sympathie vis-à-vis de l'esthétique Y2K qui domine la culture Gen Z depuis 2022 et qui ne s'adresse qu'aux personnes ayant les moyens de payer ce lifestyle propulsé par des stars comme Justin Bieber, Ed Sheeran, Tom Cruise.
Hors de ces impasses, la vidéaste propose tout de même des portes de sortie face à cet enfermement numérique : des plages sans téléphone où l'ennui pousse les gens à « faire des choses » autres que de se connecter sur TikTok, de l'introspection avant un achat, ou bien une forme d'hygiène obligeant à se débarrasser de deux objets avant d'en acheter un nouveau, l'investissement dans des communautés existantes dans la vraie vie et dont le coût d'entrée est faible, et surtout un arrêt complet de la participation à la conversation générale des réseaux qui fait proliférer le ragebait. Comme elle l'explique simplement : « Do not engage. Do not comment. Do not stitch. Do not contribute to the cycle of discourse. » (Ne t'engage pas. Ne commente pas. Ne reprends pas. Ne viens pas alimenter la machine.)
Cette hygiène de vie est évidemment plus facile à édicter qu'à faire ; Dionne Ledbetter en est consciente. Elle explique qu'en cinq ans, elle est toujours sur Instagram pour son activité de DJ et elle consacre toujours 15 à 30 minutes à TikTok chaque jour car elle « aime vraiment » cette application. La déconnexion n'est effectivement pas un challenge qui se termine en 30 jours, il s'agit d'une transformation lente et profonde, un processus qui doit nous habiter collectivement.





Participer à la conversation