
À la télé, un député attribue la visibilité de Mélenchon « aux algorithmes chinois de TikTok ». En trente-six heures, la séquence a été vue 200 000 fois, remixée sur une musique de propagande maoïste. Bienvenue dans la campagne présidentielle 2027.
« La moitié des Français, chaque jour, s'informe sur les réseaux. Moi ce que je propose, c'est très simple, c'est qu'on ait des règles d'équité de temps de parole sur les expressions politiques sur les réseaux sociaux. » Cette proposition qui semble irréalisable, on la doit à Paul Midy, député du groupe Ensemble pour la République, qui était interrogé le 6 mai dernier sur le plateau de CNews. Ce dernier a pris le temps d'expliquer que sa proposition de loi avait pour objectif de rétablir une forme d'équilibre politique sur les réseaux et notamment pour éviter que « l'algorithme chinois de TikTok décide d'envoyer les contenus de Jean-Luc Mélenchon à des millions de Français ». Cette séquence qui dure cinq minutes n'a été vue que 360 fois sur la chaîne YouTube de CNews. En revanche, sur le compte YouTube de Glupatate, un média satirique engagé à gauche, l'édit (c'est-à-dire le montage remixé) de la même séquence a réalisé 153 000 vues. S'ajoutent à cela les 28 000 vues sur X et les 65 000 vues sur TikTok.
Son secret ? Un montage plus dynamique, une accroche clairement anglée ( « Mélenchon perce sur les réseaux, ce député macroniste accuse… la Chine » ) et surtout une « mémification » de cette fameuse déclaration sur la Chine qui propulserait les vidéos de Jean-Luc Mélenchon avec en fond sonore la version accélérée de la musique de propagande maoïste Red Sun in the Sky. Le résultat est sans appel : la proposition sérieuse du député macroniste devient une sorte de parodie symbolisant une possible panique du camp centriste face à la montée en visibilité du candidat de La France insoumise.
Les édits, nouvelle arme de la bataille en ligne
Concédons à Paul Midy une chose : comme il l'indique en interview, les réseaux sociaux sont effectivement devenus une source d'information importante pour les Français, et notamment pour les 15-30 ans. D'après l'étude Les Français et l'information de l'Arcom, parue en janvier dernier, 4 Français sur 10 s'informent tous les jours via les réseaux sociaux, tandis que 54 % des moins de 25 ans s'informent via les réseaux sociaux, les plateformes vidéo et les LLM.
Rien d'étonnant, alors, que nos espaces numériques soient devenus une sorte de champ de bataille investi par les cadres, les militants et les sympathisants politiques de tous bords pour la campagne présidentielle de 2027. C'est notamment le cas de La France insoumise, qui applique une stratégie offensive sur les réseaux depuis ses débuts, mais qui sait aussi s'adapter aux nouveaux formats et usages numériques. Outre les extraits d'interventions musclées au perchoir ou sur des plateaux médias postés par les personnalités politiques sur leur compte personnel, le parti de gauche radicale compte sur une nébuleuse de créateurs de contenu, streameurs, petits médias indépendants ou simples internautes sympathisants, une sphère qui se reconnaît sous le sobriquet de « zinzinsoumis » et qui s'oppose à tout ce qui se trouve à sa droite, depuis le PS et les Écolos jusqu'au RN, dont les acteurs numériques sont surnommés « les droitardés ».
Parmi toute la production de contenu politique, un format en particulier semble occuper le terrain sur les plateformes vidéo depuis quelques années. Il s'agit des édits, véritables mèmes vidéo apparus au tournant des années 2020 et qui ont explosé dans l'entre-deux-tours des législatives de 2024. À ce moment-là, la gauche s'était réunie sous la bannière du Nouveau Front Populaire face à un Rassemblement national dont on prédisait une victoire en forme de raz-de-marée. Sous l'initiative de Tahzio, chroniqueur sur la radio Mouv' et fondateur du média spécialisé sur les tendances des réseaux Spotters, un serveur Discord s'était monté afin de regrouper des monteurs vidéo chargés de produire des édits, un format bien particulier et très rythmé venant de la culture K-pop. Rapidement, le web s'est retrouvé avec des « fan cams » de Louis Boyard ou d'Emmanuel Bompard agrémentés d'oreilles de chat, de rouge aux joues et de petites étoiles autour de leur tête. « J'ai lancé le serveur en partant du constat qu'en dehors de la FI, la gauche n'était vraiment pas terrible sur Internet, confie-t-il. On avait peur que ça puisse avoir un impact vraiment négatif. D'autant qu'en face, l'extrême droite arrivait avec son bulldozer : des fermes à trolls ultra-organisées, des canaux Telegram capables de te pilonner sous trois cent mille réponses pour t'insulter ou te menacer de mort. Et l'extrême droite, c'est aussi des gens qui arrivent à faire émerger des sujets très facilement chez les journalistes. » Deux ans plus tard, ces édits « fan cams », très axés sur l'esthétique, ont disparu. Tahzio a lâché le serveur Discord pour des raisons personnelles et professionnelles et en a tiré un bilan mitigé, notamment sur l'influence vis-à-vis des électeurs indécis. En revanche, le format des édits plus axés sur la critique et la contradiction du discours politique continue sur une formidable lancée.
Glupatate, héraut de la gauche
C'est notamment le cas de Glupatate, qui est sans doute l'un des comptes vidéo les plus regardés de ce côté du spectre politique. Démarré en 2021, son compte a gagné en popularité au fur et à mesure de ses édits avant d'exploser lors des législatives de 2024. Présent sur cinq plateformes, il cumule près de 1,8 million d'abonnés, dont 651 000 sur sa seule chaîne YouTube. Sur TikTok, ses vidéos totalisent 39,4 millions de « j'aime », un taux d'engagement qui dépasse largement les standards habituels du contenu politique en ligne. Il faut dire que son style est accrocheur. Ses édits donnent aux extraits d'interviews qu'il sélectionne une surcouche d'humour cryptique, à mi-chemin entre le clin d'œil entendu entre sympathisants du même camp et la satire politique rappelant les grandes heures des Guignols de l'info. Le tout se déroule dans un format ultra-court, rarement plus d'une minute trente, ultra-efficace. « J'ai pas mal traîné sur les forums 18-25 de JVC quand j'étais plus jeune, explique cet ingénieur de formation de 33 ans, reconverti en monteur vidéo autodidacte. Je suis forcément inspiré par la culture des mèmes mais aussi par un regard de critique média. On n'a rien inventé, mais coller deux extraits avec une contradiction, c'est immédiatement parlant. » Se définissant lui-même comme un média satirique, Glupatate n'est plus vraiment seul aux manettes. Derrière le compte se trouve maintenant une rédaction de deux personnes permanentes, parfois trois en période de fort flux, organisée via un serveur Discord sur lequel l'équipe poste en continu les extraits susceptibles d'alimenter une prochaine vidéo. Le financement repose sur Tipeee, la plateforme de soutien participatif, où la chaîne frôle le palier des 7 500 euros mensuels depuis le passage à un modèle d'abonnement récurrent début 2026. « Je pense qu'il y a quelque chose qui joue par rapport à l'échéance de 2027, confie-t-il. On essaie de faire comprendre aux gens qu'on peut avoir un certain impact, et je crois que ça les motive à soutenir pendant cette période. » Se définissant lui-même comme un « média satirique », Glupatate revendique une indépendance éditoriale tout en assumant conseiller à mi-temps La France insoumise sur sa communication numérique.
Contrairement à Tahzio, qui estime que l'influence des édits n'a pas dépassé les bulles algorithmiques des sympathisants de gauche, Glu pense que certaines de ses vidéos circulent bien au-delà de la sphère d'influence des zinzinsoumis. « J'aime l'idée que nos vidéos servent de portes d'entrée à la politique, explique-t-il. En regardant un Glupatate, les gens peuvent avoir envie d'aller plus loin, d'écouter des streamers, de s'informer avec des contenus plus approfondis. Après, il est certain que beaucoup de nos vidéos ne touchent que des gens déjà convaincus. Mais certains édits dépassent le palier du million de vues et on se dit qu'à ce moment-là, on touche forcément des internautes qui ne sont pas dans notre sphère politique. Notre contenu sert aussi aux gens pour convaincre leur entourage. Ils envoient les vidéos à leurs grands-parents, à leurs parents. Ça participe au débat, et si on arrive à atteindre ce public et à planter une petite graine, franchement c'est bien. »
Si la force de Glupatate et des autres comptes d'édits de gauche continue de monter dans le cadre de la présidentielle, elle semble pourtant dérisoire face à la force de frappe de l'extrême droite. Présente sur les plateformes vidéo depuis bien plus longtemps, la fachosphère a connu la période des blogs et des sites communautaires, des longs formats et du react de troll sur YouTube, notamment avec Papacito ou le Raptor Dissident, et à présent sa communication passe par un gigantesque réseau constitué d'armées de trolls organisées et de collectifs de TikTokeurs qui font feu de tout bois au moindre fait divers. En 2024, la presse mainstream découvrait médusée que Jordan Bardella avait aussi investi le créneau des vidéos courtes sur TikTok avec un compte à plus de 1,6 million de followers. Le président du RN se mettait en scène dans de petites séquences dépolitisées où on le voyait parler avec de jeunes militants, faire des blagues ou manger des bonbons. De quoi assurer à peu de frais une image lisse et dédiabolisée auprès des moins de 25 ans.
La gauche se réapproprie le trolling
Pour Cassandre, streameur spécialisé dans les reacts sur la politique au sein de la Zawa Prod, ces contenus vidéo ne sont pas destinés aux personnes éloignées de la gauche. « Sur les réseaux, convaincre ne marche pas, car pour parler de fond, tu es obligé de faire du contenu long, explique ce « néo-éditorialiste » et militant à la FI. Si tu kiffes Bardella, tu apprends assez vite à reconnaître comment parle la gauche, et ton algorithme ne va pas te servir ce genre de vidéo car tu n'auras pas la patience d'écouter. » À l'inverse, il estime que les édits à la Glupatate permettent de rattraper ceux qui sont plus à la marge du vote. « Je vois les réseaux sociaux comme des créateurs d'évidence. Lorsqu'on voit un message répété par des personnes qui le traitent comme une évidence, on finit par se dire que ce message n'est pas si problématique que ça et qu'il peut s'intégrer dans son propre champ des évidences. Ces édits décontractent ceux qui se posent des questions et ont plus un effet de normalisation que de conviction. » Cassandre insiste aussi sur l'effet « mimétique » de ces vidéos, qui participent selon lui à rendre la politique « plus fun et plus punchy » : « Ça va chercher quelque chose qui relève de la satire politique, du coup de gueule, qui s'éloigne des formats télévisés épuisants. »
Cet humour « trollesque » que revendique Glupatate est d'ailleurs vécu à gauche comme une forme de revanche sur l'extrême droite, qui s'était emparée pendant un temps de la carte de l'humour edgy et moqueur. « On s'est éloigné de l'époque où la droite nous disait "left can't meme" (la gauche ne sait pas faire de mème), indique Glu. À présent, les figures d'extrême droite les plus visibles sur le web semblent plutôt jouer la carte de la victimisation. » Effectivement, les trolleurs haineux qu'étaient Papacito et le Raptor ont disparu des plateformes vidéo et ont entamé un virage entrepreneurial. Ces derniers sont à présent centrés sur leur podcast Burger Ring et 10 000 Pas, qui se classent régulièrement dans le top 30 des contenus les plus écoutés sur Spotify. Sur TikTok et YouTube, ce sont surtout le reporter Jordan Florentin du média Frontière ou le YouTubeur Vincent Lapière qui alimentent les contenus short. Leur spécialité ? Se rendre dans des manifestations ou des quartiers populaires pour faire des micros-trottoirs censés démontrer la violence de la gauche.
« Right forget to meme »
« L'extrême droite a commencé à adopter cette stratégie de victimisation au fur et à mesure de son institutionnalisation et de son intégration dans les cercles des médias Bolloré, VA+, etc., synthétise Cassandre. En se dédiabolisant, le RN doit jouer le jeu des institutions. Il doit parler le langage de la discrimination et jouer avec le capital victimaire, car ça permet de demander quelque chose à l'État. En retour, la gauche a développé un contre-discours plus offensif. On n'hésite pas à les moquer, à les traiter de « fragiles », notamment au sein de la Zawa, car on sait que s'ils arrivent au pouvoir, ils auront le pouvoir de définir qui est une vraie victime et qui mérite une reconnaissance. »
La FI a bien évidemment compris l'intérêt de jouer le jeu des créateurs de vidéo. Outre la collaboration avec des spécialistes comme Glupatate, les cadres tentent aussi de surfer sur les trends en produisant des vidéos faites pour être virales. « C'est un peu bancal parce que ce sont des politiciens, ça fait parfois "boomer qui dit un truc de jeune", juge Cassandre. Mais ça crée une petite sympathie. » Mais c'est peut-être la dynamique du RN qui en dit plus sur ce qui se jouera d'ici 2027. « LFI, justement parce qu'elle est isolée, a une plus grande latitude pour assumer le fond et revendiquer ce qu'elle est, de manière agressive. À l'extrême droite, c'est l'inverse : plus elle devient majoritaire, plus elle peine à s'identifier à la contre-culture, et plus elle est condamnée à s'agréger à la droite classique et à convaincre qu'il n'y a plus lieu de faire barrage. » Jusqu'où l'extrême droite peut-elle se normaliser sans se trahir ? Et jusqu'où la gauche radicale peut-elle rester punk tout en convaincant le plus grand nombre ?






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