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COGIPpunk : nos imaginaires du futur sont-ils en panne ?

Nos imaginaires sont-ils bloqués dans un futur des années 80 fait de voitures volantes et de robots androïdes ? C'est ce que défend Benjamin Patinaud, aka Bolchegeek, dans son enquête pop-culturelle foisonnante, COGIPpunk. Prenez gare cependant, l'apocalypse ennuyeuse n'en reste pas moins une apocalypse.

Notre effondrement aurait dû avoir de la gueule. Des voitures volantes, des cyborgs misanthropes, des dinosaures sanguinaires et des intelligences artificielles tueuses. 

Au lieu de ça, nos robots androïdes vident maladroitement des laves-vaisselles, les intelligences artificielles dégueulent une gadoue slop dans tous les recoins d’Internet, les voitures supposées futuristes rouillent sous la pluie et même nos pandémies se déroulent en Zoom. 

Une dystopie discount en somme, où les superméchants et les mégacorporations cupides manquent autant de panache que leurs inventions d’imagination. 

Avons-nous atteint la phase finale d’un imaginaire futuriste bloqué dans le passé ? C’est l’hypothèse de Benjamin Patinaud, aka Bolchegeek, qui dans son nouvel ouvrage COGIPpunk, Comment le monde est devenu une dystopie discount, détricote un univers ringard qu’il convient pourtant de prendre au sérieux. Interview.   

Notre dystopie serait-elle plus acceptable si elle présentait les trucs cool ou le panache des films catastrophes SF ?

Les trucs cools ne le sont que sur papier. Les voitures volantes sont l’une des pires idées. Ça rend bien dans Blade Runner et Le Cinquième élément mais on détesterait vivre avec des voitures qui volent au-dessus de notre tête. Il y a une forme d’impuissance : puisqu’on ne peut pas avoir autre chose que de la dystopie, on ne peut que se plaindre que ce ne soit pas aussi bien que dans la science-fiction. 

Ce constat de la dystopie discount me fait penser à cette vidéo où le créateur regrette, de manière évidemment ironique, que nos dictateurs ne soient plus aussi beaux qu’avant… 

Dans le livre je détourne la phrase de Marx : les choses se répètent toujours deux fois, d’abord comme une tragédie, puis comme une farce sordide. Face à des Trump ou des Javier Milei, on se dit « qu’est-ce que c’est que ces clowns, est-ce qu’on pourrait pas avoir des dictateurs qui ont de la gueule ? ». On a l’impression qu’avant, les dictateurs étaient des Dark Vador habillés en Hugo Boss. Je suis persuadée que les dirigeants nazi, mussoliniens et même les apparatchiks staliniens étaient déjà des gens grotesques et médiocres.

Je fais la blague « Zone of Pinterest », référence au film Zone of interest, sur les gens qui manageaient le camp de concentration d’Auschwitz. On se rend compte qu’ils étaient des petits fonctionnaires minables qui ne pensaient qu’à leur petite maison, leurs fleurs, le confort que ça allait leur apporter. Pourtant, ils ont organisé de manière industrielle et mathématique l’élimination de millions de gens. L’horreur est tellement grande qu’on en a fait des figures iconiques du mal.

"Je savais que je verrais un jour des hommes puissants brûler le monde - je n'imaginais simplement pas qu'ils seraient de tels loosers", ecrit la journaliste Rebecca Shaw pour le Guardian.

Il y a un décalage entre l’état de délitement du monde et le spectacle d’un système qui fonctionne dans toute sa monotonie. Le covid l’encapsule bien : malgré la violence sociale, environnementale et sanitaire, on en garde l’image de réunions Zoom. La moyennisation de nos imaginaires sert-elle de paravent à nos inégalités grandissantes ?

Ce n’est pas intentionnel. On ne sait plus où mettre nos volontés de changements, comment agir politiquement. On peut voter mais les gens votent de moins en moins et ce système organise notre impuissance puisqu’on délègue notre pouvoir. Les vecteur d’émancipation et d’action politique - les syndicats, les partis, les organisations culturelles - ont perdu en puissance. Quand quelque chose cloche, on ne sait pas comment réagir.

C’est la notion d’hypernormalité : on voit bien que ce n’est pas normal mais comme on ne peut rien y changer, on continue à faire comme si.  Un bon exemple est celui de Luigi Mangione. La mémification de Luigi et sa popularité montre que les gens voient que le système ne fonctionne pas normalement. Ils en ont même un vécu intime.

Qu’ils se rangent du côté de Luigi Mangione, qui pourtant fait un acte d’une gravité extrême, est un signe d’impuissance. On ne sait pas comment exiger une sécurité sociale, alors on mémifie un vigilante sympathique pour nous venger par procuration.. Pourtant, c’est une illusion, et elle est entretenue. Si on arrivait à agir collectivement, on changerait le monde. 

Finalement, ce n’est pas tant le cool que l’on perd mais le subversif…  

C’est le nœud du problème. Nous avons retenus des tropes premier degré, des rapports enfantins aux imaginaires : on veut des trucs qui font “pioupiou”, des vaisseaux spatiaux. Mais on perd ce que ça a comme transgression, comme expérience de pensée.  La SF et toutes les littératures de l’imaginaire devraient nous pousser à réenvisager  l’organisation sociale, les futurs possibles, l’altérité. La version mise en avant, marchandisée par l’industrie de la tech, a été expurgée de ça.  C’est l’histoire des contre-cultures : le cyberpunk des années 80 est transformé en argument marketing. C’est aussi l’histoire du capitalisme : il intègre sa propre critique et c’est comme ça qu’il se renouvelle.

Une pub pour un "rafraichisseur de cou cyberpunk" Sony. © capture d'écran

Tu cites Alan Moore lorsqu’il dit « Si vous parvenez à créer une contre-culture assez toxique ou psychédélique, alors la culture dominante s’en trouve altérée ».

Il prend pour exemple les droits des femmes et des personnes LGBTQ+. Le fait que ces contre-cultures et ces mouvements politiques aient fini par être intégrés par le capitalisme a apporté un vrai progrès matériel. Ce qui inquiète Moore est qu’il n’y ait plus de contre-culture subversive. Qu’est-ce qu’on a comme nouveaux imaginaires réellement transgressifs ?

Une piste de réponse pourrait être ce mouvement de militants qui vont en manifestation anti-ICE déguisés en mascottes mignonnes et sympathiques, non pas pour prôner la non-violence mais en revendiquant une « frivolité tactique » … 

@vecmusic

What is this power 😭🎵:Busy Baby #portland #ice #frog

♬ Busy Baby - Yung Vec

Leur position est forte puisque leur discours politique n’est pas ironique : au contraire, ils disent les termes. Il y a un côté un peu transgressif dans l’absurde et le rigolo, mais ils sont en manif, s’interposent, sont en train d’agir. C’est viral, adapté à la période. Ce qui est intéressant est que ce ne sont pas eux qui font la manif. Ils viennent donner de la visibilité et créer du discours mais ils le font dans et en lien avec un mouvement réellement populaire, massif et organisé. Les gens s’organisent pour tenir tête à ICE, repérer les véhicules, prévenir leurs voisins. C’est là que se passe la vraie action. Les mascottes en costume gonflable ne sont que des portes drapeaux.

Du côté conservateur aussi s’impose une esthétique du grotesque, de l’absurde, du slop.

Dans la dernière saison de The Boys, Homelander est censé représenter Trump - ou du moins cette ambiance générale. Il devient une nouvelle divinité, avec des statues en or. La même semaine, une statue en or de Trump est révélée en Floride. Le créateur a juste dit « seriously, what’s the fuck ».

On fait face à un quelque chose de tellement absurde, une hyperréalité grotesque où on raconte n’importe quoi. Il y a quelque chose de spectaculaire difficilement dépassable. On est dans une société du spectacle, il faut faire du spectacle. Les nouveaux courants contestataires l’ont compris.

Pourtant, quand tu parles de l’organisation des manifestations anti-ICE, c’est très low-tech avec des sifflets et des casseroles. A Hong Kong, on combattait la surveillance généralisée par des parapluies. La subversion n’est-elle pas revenue dans quelque chose de beaucoup plus réel et concret ?

La subversion n’est pas uniquement dans la culture elle-même. Elle est dans comment la culture exprime quelque chose de concret et matériel, et comment elle peut accompagner ce mouvement là. Je cite souvent l’exemple des communautés fan de Kpop. Elles sont très fortes en mobilisation progressistes. Ce n’est pourtant pas une culture militante : c’est une industrie ultra capitaliste dont les textes ne sont pas particulièrement transgressifs. Mais ces communautés sont efficaces dans de nouvelles formes de mobilisation parce qu’elles utilisent des modes d’actions et d’organisation collective développées dans leur culture. Et elles sont capables de les mobiliser pour des causes qui leur tiennent à cœur. 

Tu parles beaucoup d’espaces liminaux, d’impression de déjà-vu. Ces lieux d’attentes infinis sont-ils symptomatiques d’un imaginaire collectif en cours de reload ? 

Ce sont en tout cas des imaginaires entièrement nouveaux et très organiques de l’époque. C’est du fantastique de l’hypermodernité. Nos lieux effrayants, de vertiges existentiels, ne sont plus forcément l’espace ou la forêt noire avec des croques-mitaines. Ce sont des bureaux, des parkings. Ça reste une forme de post-apocalypse mais sans apocalypse. Il y a une sensation de vide, l’idée que le monde n’est plus pour nous, que tout s’est effondré, mais de manière beaucoup plus crépusculaire et existentielle.  Ça pose la question : quelle est la suite ? Là encore, il y a une impuissance à imaginer autre chose : on va hanter les ruines du capitalisme.

On a beaucoup insisté ces dernières années sur l’importance des imaginaires utopiques. Ceux-ci sont-ils moins COGIP ?

Je suis un peu critique parce que je pense que c’est une recherche d’évasion. Dans une vidéo sur le Solarpunk je dis que c’est de la culture doudou pour éco-anxieux. C’est facile à marchandiser et ce n’est pas en soi transgressif.

L'utopie est un bon horizon mais c'est littéralement un « non-lieu » ; les récits évacuent comment on y arrive. Il manque une partie et c’est sans doute celle dont on a le plus besoin. Matthieu Bablet, comme d’autres auteurs, l’a très bien dit : il ne veut faire ni dystopie, ni utopie, il veut des imaginaires de transformation. C’est-à-dire : donner une direction et des moyens d’agir. Son dernier ouvrage, Silent Jenny, n’est absolument pas une BD utopique ; c’est même assez difficile et déprimant. Mais c’est aussi quelque chose sur l’espoir, le fait de se battre et de créer des choses ensemble et dès maintenant.

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