Captures de dessins animés maison sur TikTok

Animation cheap, dessins d’enfants de 10 ans… L’esthétique « Lo-Fi » gagne le Web

© Moustafa Benaïbout/ @ginger/Dessins nuls animés

Depuis les comptes TikTok d'animation géniaux et mal dessinés jusqu’aux posts manuscrits de la star Charli XCX annonçant son nouveau concert, le « fait main » un peu cheap est en train de se tailler une place légitime face aux esthétiques trop léchées des intelligences artificielles.

Robot emprisonné qui se transforme en fenêtre pour permettre à son codétenu de s’évader, vieil homme qui préfère la poésie au cannabis, rencontre avec des extraterrestres… Depuis deux ans maintenant, le compte TikTok Dessins Nuls Animés met en scène ses deux personnages aux yeux rougis par le cannabis dans de petites fables pleines d’humour absurde, de poésie et d’émotions sincères. Dans l’un de ses derniers épisodes, nos deux héros trouvent une lampe magique et libèrent un génie maudit. Plutôt que de leur accorder leurs trois souhaits ( « un briquet, un million de dollars et un menu Maxi Best Of sans cornichons » ), ce dernier leur offre un flingue avec la mission de trouver une personne qui mérite de mourir à sa place. Le duo finit cette quête en allant chercher Bananito, personnage issu de l’île de la Skibidi Tentafruit – qui, osons le dire, mérite bien son sort.

Les Avengers du « Schlagistan »

Sur TikTok, c’est loin d’être la seule histoire qui règle son compte aux personnages de ce short drama viral généré par IA. Sur le compte de @ginger, un autre scénariste et animateur français, c’est un adulte qui refait les scénarios en langage GenZ avec des fruits sur lesquels il a dessiné des yeux et des bouches, allusion à peine voilée aux créateurs de la série, issus d’écoles de commerce, qui abusent des expressions de jeunes pour mieux accrocher le public.

@ginger9868

Arthur le skibidi boomer. Scénario/animation #animation #skibidi #dessin #tentafruit #doro

♬ son original - Ginger

On retrouve aussi ces satanés fruits chez Moustafa Benaïbout, créateur de la série Mininours sur Canal+ et dont les productions satiriques réalisées en indépendant pourraient largement être qualifiées de « South Park à la française ». Chez lui, les personnages obsédés à l’idée de « doro » (faire l’amour) se transforment en zombies lubriques infestés de cadmium. Heureusement que Marine Tondelier intervient avec un fusil à pompe.

@moustafabenaibout

Vous êtes plutôt fraise, mûre ou Manuel Ferrara ?

♬ son original - Moustafa Benaïbout

Outre ces épisodes se moquant allègrement des productions slop, le point commun de ces comptes, dans lesquels on peut aussi inclure Loulou, c’est l’aspect cheap et « fait main » des dessins et de l’animation. Alors que des millions de GenZ et d’Alpha regardent des séries IA de plus en plus « qualitatives » sur le plan visuel, les productions sensibles, drôles et surtout faites dans une certaine contrainte se multiplient et grattent de la hype via le bouche-à-oreille numérique.

Le cheap, c'est chic

Cette esthétique n’est pas nouvelle. Dans les années 2000, une scène similaire naissait sur le site communautaire Newgrounds, un carrefour central de la culture numérique où des adolescents postaient des créations animées faites sur MS Paint et Flash. C’est ici que se sont forgés l’humour absurde et le côté Do-it-yourself du Web, dont les créateurs TikTok sont aujourd’hui les héritiers. Mais si la nécessité d’afficher un travail « brut » semble être une bonne idée dans un contexte d’invasion du slop, cette démarche est aussi imitée dans le monde du design.

Pour The New Yorker, ce phénomène porte le nom de « révolution Lo-Fi ». Le journaliste et analyste culturel Kyle Chayka recense plusieurs exemples récents : l’affiche du prochain concert du groupe Weezer, qui ressemble à des gribouillis de collégien avec le fameux « S » que tout enfant de 11 ans apprend à dessiner dans ses cahiers ; l’affichage ultra-pixélisée du catcheur Orange Cassidy ; ou encore la note manuscrite de Charli XCX annonçant un nouvel évènement. L’idée centrale ? Remettre de l’erreur et de l’aléatoire dans un environnement de design devenu bien trop « parfait ». Dans ce cas, l’ennemi à abattre, c’est le « tastslop », un terme imaginé par la brand strategist Emily Segal et qui désigne une perfection instantanée de l’IA, sorte de « bon goût » robotique et vide de sens.

Est-ce pour autant la solution ultime ? Un peu partout, l’industrie de la publicité et du marketing s’empare du mouvement Lo-Fi pour mieux se positionner. Parmi les exemples récents, on peut citer le dernier spot de la marque Blue Diamond Almonds, qui met en scène les Jonas Brothers face à une équipe marketing leur montrant les spots de pub générés par IA qu’ils ont créés. La vidéo se termine avec le slogan le plus plat de l’histoire de la publicité : « C’est vraiment bon », comme un pied de nez à l’exubérance artificielle du contenu slop.

De son côté, le média Business of Fashion met en avant le concept du cluttercore, une esthétique du bordel domestique dont les marques de cosmétiques s’emparent pour montrer des éviers encombrés, des produits à moitié vides, des tubes usés jusqu’au fond. Est-ce que cette esthétique « brute » ne va pas, elle aussi, devenir un gimmick, voire être récupérée par l’imagerie IA, justement capable de tout singer, même le Lo-Fi ? Kyle Chayka y répond plus ou moins à la fin de son papier : « Il appartiendra aux humains de déterminer quel degré de désordre artificiel reste acceptable. »

David-Julien Rahmil

David-Julien Rahmil

Squatteur de la rubrique Médias Mutants et Monde Créatif, j'explore les tréfonds du web et vous explique comment Internet nous rend toujours plus zinzin. Promis, demain, j'arrête Twitter.

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