Une jeune femme de profil dans Paris

Jérôme Fourquet : ce qu'Airbnb dit (vraiment) de la France

© Daria Obymaha

La France est le deuxième marché mondial d'Airbnb. Jérôme Fourquet (IFOP) en fait la cartographie – et bouscule autant ceux qui n'y voient qu'un accélérateur de gentrification que ceux qui en font l'étendard de la démocratisation du voyage.

Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion de l'IFOP, est un observateur avisé des mutations de la société française. Avec L'Archipel français, prix du Livre Politique 2019, il posait le diagnostic d'une France multiple et divisée. Dans La France sous nos yeux (2021), coécrit avec Jean-Laurent Cassely, il analysait comment le numérique redessinait nos territoires. Aujourd'hui, c'est à travers le prisme Airbnb qu'il poursuit cette cartographie des transformations françaises.

L'étude qu'il a publiée avec l'Institut Terram révèle l'ampleur du phénomène : en dix ans à peine, Airbnb s'est implanté dans 81 % des communes françaises. Que raconte cette déferlante sur nos nouvelles façons d'habiter le territoire, de voyager, de générer des revenus ?

D'abord sollicité par la plateforme américaine pour réaliser un sondage, l'essayiste a été intrigué par certains résultats et a proposé de prolonger le travail par une analyse cartographique indépendante. Pour la première fois, Airbnb a accepté de partager ses données d'activité en France, révélant des réalités plus complexes que le débat médiatique ne le laisse entendre.

Loin de se limiter aux quartiers parisiens saturés et aux zones surtouristiques du littoral, le phénomène peut aussi réveiller des communes intermédiaires. Sans éluder les problèmes de gentrification touristique et de pression immobilière dans les métropoles, Jérôme Fourquet met en lumière la façon dont cette plateforme réorganise en profondeur notre géographie touristique et sociale.

En dix ans, Airbnb s'est implanté dans 81 % des communes françaises. Comment analysez-vous cette accélération qui déplace flux, saisons et imaginaires ?

Jérôme Fourquet : Cette vitesse d'appropriation est impressionnante. Le succès d'Airbnb tient à la capacité d'apprentissage technologique de la population et au caractère fondamentalement touristique de notre pays, pour les étrangers comme pour des Français très mobiles qui apprécient la diversité de l'offre : mer, montagne, campagne, patrimoine, festivals… La France est le deuxième marché d'Airbnb.

La spécificité d'Airbnb, c'est un modèle totalement déconcentré. Aucun groupe hôtelier, de camping ou de gîtes n'aurait pu se déployer aussi rapidement sur le territoire. La plateforme a permis à des centaines de milliers de personnes de proposer des biens : chambre chez l'habitant, bungalow, résidence secondaire, chalet, lieu insolite. Le potentiel touristique de la France est connu. Ce qui l'était moins, c'est l'ampleur des hébergements « en sommeil ». Airbnb a monétisé cela, typiquement chez des couples dont les enfants sont partis, avec deux chambres ou une résidence secondaire dans un coin touristique. Résultat : les offres ont fleuri en très peu de temps.

Vos cartes montrent un tourisme porté à la fois par les lieux et les évènements…

J.F. : Elles révèlent la diversité de l'offre française : mer, campagne, montagne, tourisme vert, patrimoine (châteaux de la Loire), grandes villes, mais aussi évènements sportifs, festivals (Hellfest)… Quasiment tous les territoires peuvent proposer quelque chose. Le cumul est gigantesque !

La filière touristique représente 10 % de notre PIB, l'équivalent de l'industrie. Ces dizaines de milliers de possibilités qui sommeillaient, Airbnb les a rendues opérantes par sa plateforme. Dans l'économie de la montagne, on parle de « lits froids » en hors-saison. La France en comptait des millions. Airbnb les a mis sur le marché, attirant une clientèle massive.

Vous faites un focus sur les résidences secondaires.

J.F. : Elles constituent environ 10 % du parc résidentiel – avec toutefois deux réalités. D'un côté, les zones touristiques classiques (stations, littoraux, Périgord…). De l'autre, des maisons anciennes, de famille, héritées dans des territoires anciennement agricoles, peu dynamiques et pas toujours touristiques, comme le centre Bretagne ou certaines parties du Massif central. Airbnb peut réveiller cette offre latente si elle suscite un intérêt. Mais la plateforme ne fait pas des miracles partout : il y a des endroits où les gens ne veulent pas aller.

Vous corrélez le nombre de nuitées à la densité des commerces de proximité. Airbnb peut-il aider à maintenir boulangerie, pharmacie, poste ?

J.F. : Oui, avec nuances. Nous avons regardé les communes de 1 000 à 3 000 habitants. Au-delà de 3 000, la boulangerie est viable intrinsèquement ; en dessous de 1 000, même en zone touristique, ce n'est généralement pas suffisant. Dans cette tranche intermédiaire, la différence peut se faire. Plus l'activité Airbnb est importante, plus le nombre de commerces et services l'est aussi. Cela montre le poids du tourisme vert dans la vitalité de certains territoires ruraux.

Le Lot et la Dordogne n'ont pas attendu Airbnb pour tirer profit de leur attractivité, mais la plateforme a amplifié le phénomène. Seules 16 % des communes ont un hôtel, contre 80 % pour Airbnb. Le modèle décentralisé permet à des propriétaires isolés de capter de la recette touristique.

Le revenu médian des hôtes est de 3 800 euros par an, soit un 13e ou 14e mois. Le mythe du loueur pro est-il invalidé ?

J.F. : Non, mais il faut regarder objectivement. Il y a des problèmes dans des territoires en surtourisme (littoral basque, quartiers touristiques des grandes villes). Mais c'est très éloigné de ce qu'on voit dans le Lot, les châteaux de la Loire ou Gérardmer. 3 800 euros est une médiane : la moitié gagne plus, l'autre, moins. Ce qui marque, là encore, c'est l'extraordinaire diffusion : 80 % des communes concernées, plusieurs centaines de milliers de loueurs, du business assumé à l'opportunité d'une chambre vide louée quelques weekends pour payer des vacances ou Noël.

Avez-vous profilé les usagers ?

J.F. : Oui, via la partie sondage de l'étude : 30 % de la population a eu recours à Airbnb au cours des douze derniers mois. C'est énorme. Cela rebat un peu les cartes sur le surtourisme : si on charge Airbnb, c'est aussi qu'il y a beaucoup de touristes !

Prenez ma ville natale, Le Mans : pas le coin le plus touristique de France, mais en vitesse de croisière, une semaine normale, on compte 3 000 nuitées Airbnb pour 150 000 habitants. Côté profil, les plus jeunes sont surreprésentés, mais les seniors sont loin d'être absents. À 65-70 ans, Internet existe depuis vingt ans, le Covid est passé par là, ils savent manier l'outil.

Airbnb n'est pas uniquement de l'éviction de l'hôtel : pour certains, c'est du plus. À 30 % de Français utilisateurs, ce n'est plus une clientèle monoproduit.

Airbnb aggrave-t-il la crise du logement dans les zones tendues ?

J.F. : Sur le littoral basque et aquitain, les gens disent qu'on ne peut plus se loger à cause d'Airbnb. Mais à Lacanau, les résidences secondaires représentent 60-70 % des logements : avant Airbnb, on n'arrivait déjà pas à se loger. Airbnb amplifie des phénomènes déjà présents. Là où c'est explosif, c'est quand, dans un parc déjà « stérilisé », des investisseurs achètent encore des logements pour les mettre sur la plateforme : la marmite explose, mais le feu couvait déjà.

De Lisbonne à Dubrovnik, en passant par Barcelone ou Paris, la question du surtourisme est posée partout. Et le télétravail abolit la frontière entre marché résidentiel et activité touristique.

En matière de régulation, que faut-il faire ?

J.F. : Si le surtourisme est mondial, l'encadrement doit être décentralisé et au cas par cas. Il faut laisser la main aux communes et aux territoires. Dans le Périgord, peu de communes plafonneront à 120 nuitées, car elles ont besoin de ces ressources. Tandis qu'ailleurs, il le faudra. C'est la géographie qui commande.

En conclusion, vous appelez à concilier droit au départ, équilibre résidentiel et vitalité économique.

J.F. : Le droit au départ, ce sont ces 30 % de personnes qui utilisent Airbnb chaque année. Un pont de mai, trois jours, un petit Airbnb pas trop cher dans une région inconnue : cela permet à des ménages modestes ou intermédiaires de multiplier les déplacements, parfois impossibles dans l'hôtellerie classique.

J'ai une petite marotte : le zoo de Beauval. La commune, Saint-Aignan, comprend 2 800 habitants et totalise pourtant plus de 70 000 nuitées en 2024 ! La digitalisation exacerbe des logiques capitalistes profondes, mais active aussi un ressort de démocratisation et de massification de l'accès au tourisme. On casse les codes, les gens s'en emparent, et cela va très vite.

Carolina Tomaz

Journaliste, rédactrice en chef du Livre des Tendances Business de L'ADN.

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