la femme n'existe pas pièce théâtre

« Épouse ou putain » : fini de choisir !

Le 16 mars 2018

« La Femme® n’existe pas » Vraiment ? Pas pour Réjane Sénac, Directrice de recherche CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po, qui livre son éclairage sur la pièce de Barbara Métais-Chastanier. Corrosive à souhait.

En 1750, Marivaux présentait La Colonie, une pièce féministe et avant-gardiste où les habitantes d’une île, nobles et petites gens, décident de prendre le pouvoir et d’établir, sans les hommes, leurs propres lois. Une guerre des sexes burlesque qui cristallisait en son sein les prémisses de l’émancipation de la femme. Avec « La Femme® n’existe pas », et près de trois siècles plus tard, Barbara Métais-Chastanier (texte) et Keti Irubetagoyena (mise en scène) signent une réécriture corrosive et profondément actuelle. Et si les femmes prenaient vraiment le pouvoir ?
La Femme® n'existe pas

La femme® est un objet à usage unique ou répété. Il existe des versions plus résistantes, lavables, ou pouvant être rechargées, on les appelle « épouse ».

 

 

L’intérêt de l’usage unique est le moindre coût de production et la réactivation de la consommation. C’est un produit que l’on appelle « putain ».

Sur deux banderoles installées au centre de la scène sont inscrits ces mots. Au-devant, la fille de Madama Sorbin, femme d’artisan et co-instigatrice du coup d’Etat, donne ses premières couleurs à la pièce et réussit à figer l’audience. Elle raconte des années et des années d’asservissement. Son point de départ ? 1947, date à laquelle les premiers maillots de bain deux pièces envahissent les plages françaises. Son créateur, Louis Réard, a une idée de génie. Il va nommer sa création « bikini » après que l’atoll de Bikini dans le Pacifique a été choisi par les Américains pour y tester des armes atomiques dès juillet 1946. C’est un carton. Et le maillot de bain, aussi explosif que la bombe atomique, sera plus tard porté par la très hâlée et parfaitement épilée Ursula Andress dans James Bond 007 contre Dr No.

On reste perplexe, face à tant de cynisme mais surtout en prenant conscience de la normalisation de certaines assignations qui ont encore la vie dure. On dit oui à la femme sexy, à celle qui l’ouvre, un peu moins facilement, nous fait-on ensuite comprendre. Sur la scène, un acteur se balade avec une pancarte sur laquelle est inscrit « Se taire ou mourir ». On prend alors conscience qu’il est difficile de s’extraire des carcans qui enferment, facile aussi de se résigner à y rester.

« Dire que la femme n’existe pas, c'est aussi dire que l’homme non plus »

« Du 18ème siècle de Marivaux au 20ème siècle des bikinis, au 21ème du Metoo, être une femme, c'est avoir à se positionner par rapport à une assignation à la complémentarité. On attend d’elles qu’elles remplissent certains rôles, certaines missions en lien avec leur prétendue vocation de mère. Elles ont à s'inscrire ou à se libérer d'une économie politique de l'hétéronormativité où leur authenticité, leur légitimité est associée au modèle de la bonne mère et de la bonne épouse. », explique Réjane Sénac.

Et c’est ce que nos deux banderoles, taguées à la bombe au fur et à mesure de la pièce, veulent nous faire comprendre. « Épouse » ou « putain », la femme® est un produit que peut s’approprier l’homme. « La pièce nous permet de comprendre qu'il s'agit d'une fiction politique injuste. Dire que la femme n’existe pas, c'est aussi dire que l’homme non plus. En discutant et déconstruisant les assignations faites aux femmes, la pièce déconstruit aussi celle faites aux hommes. Il y a une dimension existentialiste, l’idée qu’il faut faire advenir de nouveaux horizons d’émancipation, une nouvelle réalité légitime en se libérant des conceptions déterministes. », poursuit-elle.

Chercheuse en science politique et autrice de l’ouvrage « Les non-frères au pays de l’égalité », Réjane Sénac se spécialise sur les questions de discrimination et d’égalité. Dans son dernier ouvrage, elle analyse la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » en distinguant les « frères » auxquels s’appliquent les principes et valeurs de la République, des « non-frères ». « J’analyse, via des discours publics et des enquêtes auprès de responsables, en particulier politiques, économiques, syndicaux et associatifs, la façon dont ces « non-frères » - les femmes mais aussi les « racialisés » (ou « non-blanc.he.s ») - sont aujourd'hui inclus à travers la promotion de la parité et de la diversité, alors qu'ils ont été exclus théoriquement et historiquement de la citoyenneté active. Exclu.e.s car renvoyés à leur incapacité à se détacher de leurs vocations naturelles, à être des « êtres de raison », ils sont aujourd’hui inclu.e.s au nom de la performance de leurs différences. Ils demeurent ainsi toujours des complémentaires et non des pair.e.s. », explique-t-elle.

Les écueils de l’émancipation

Et la pièce soulève évidemment son lot de questions, de paradoxes et de luttes intestines. D’un côté, Madame Sorbin exclut catégoriquement toute présence masculine amicale au sein de la révolution alors même que sa fille Lina est amoureuse de « l’ennemi », incarné par Persinet. De l’autre, la très noble Arthénice réclame le consensus.


MADAME SORBIN.
Les hommes n’en reviendront jamais je vous le dis. Ils chieront leurs privilèges et c’est avec leur fiente qu’on enterrera ce monde de papa qui étouffe tout le monde.

ARTHÉNICE.
Madame Sorbinvos images
Surveillez vos images.
Cette trivialité m’agresse
C’est ce qu’il faut je crois à tout prix éviter.
Voyons plus loin mes sœurs regardez s’avancer ce nouveau monde sous l’étendard de nos audaces.
Regardez-les
 Olympe de Gouges, Louise Michel, Simone Veil, Angela Davis, Madonna
Oui Madonna, toutes prononçant à voix basse nos noms liés toutes diront elles n’ont pas fléchi elles ont résisté.


« Doit-on avoir des logiques de non-mixité dans les mouvements d'émancipation, féministe ou anti-raciste par exemple ? Quelle peut être la place de celles et ceux qui n'expérimentent la domination dans leur déconstruction ? À quelle condition peuvent-ils être des alliés ? Toujours dans cette exigence de cohérence, peut-on être dans une relation amoureuse avec un représentant des dominants sans être complice et victime d'un système de domination ? Comment penser et vivre une séduction qui ne soit pas une forme de soumission ? Peut-on être égaux, amoureux et libres ? », autant de questions que soulève la pièce et dont les réponses varient en fonction de chaque personnage, illustration résolument actuelle d’un pluralisme des féminismes.

« Ainsi, qu'il y ait des disputes sur le rapport au voile ou à la prostitution notamment, est pour moi un signe de vie et non de mort du féminisme… L’enjeu est que les féministes puissent se comprendre, voire s'associer, pour porter une égalité, une liberté de non-domination ».


OÙ VOIR LA PIÈCE ?

15 mars 2018, Mains d’Œuvres Saint-Ouen
26 au 29 mars 2018 Le Collectif 12 - Mantes-la-Jolie (tout public le 29/03)
30 et 31 mars 2018, Théâtre Louis Aragon - Tremblay-en-France
3 avril 2018, Théâtre Sorano - Toulouse
4 avril 2018, Théâtre Jules-Julien - Toulouse
5 avril 2018, Périscope - Nîmes
10 avril 2018, Scène nationale d’Albi
24 au 27 avril 2018, Comédie Poitou-Charentes (tout public le 26/04)

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

L'actualité du jour