Un homme tete dans les mains devant une tombe

L'affaire Nicolas Guillou, ou quand Washington bascule votre vie en mode 404

La « mort numérique » du juge Guillou a fait voler en éclats le mythe de la souveraineté européenne : nous sommes à la merci technologique des États-Unis. Le constat de dépendance acté – maintenant, on fait quoi ?

Imaginez : du jour au lendemain, vos e-mails sont inaccessibles, vos cartes bancaires bloquées sans explication, et vos réservations en ligne effacées. Ce cauchemar est le quotidien de Nicolas Guillou, juge français à la Cour pénale internationale (CPI). Depuis août 2025, sanctionné par Washington, il vit une « mort numérique » : ses comptes Airbnb, Amazon et PayPal ont été fermés et ses cartes Visa et Mastercard désactivées. L'absurdité va jusqu'à l'intime : chez lui, même son assistant vocal Alexa a cessé de lui parler.

Parce que la CPI a émis des mandats d’arrêt contre le Premier ministre israélien et son ministre de la Défense, six juges et trois procureurs voient leurs vies empêchées par une décision unilatérale des États-Unis. Une sanction appliquée avec zèle non seulement par les géants de la Tech, mais aussi par les banques européennes qui, craignant de perdre l'accès au marché américain, préfèrent sacrifier leurs propres clients.

La résistance s'organise

Le constat est alarmant : 80 % des données du secteur public européen reposent sur des clouds américains, soumis au Cloud Act, permettant à Washington d’y accéder légalement. Si la CPI a fini par quitter Microsoft pour l'allemand OpenDesk, ce n'est qu'un premier pas.

Face à cette menace, la résistance s'organise enfin. Le 20 janvier 2026, dans le 13ᵉ arrondissement de Paris, une soirée intitulée « Résilience numérique européenne » a réuni chercheurs et activistes sous l'égide du CNRS et de la Fondation Inria. Le message est clair : l'Europe doit arrêter de subir. « L'Europe est le berceau des standards ouverts », a martelé Henri Verdier, directeur de la Fondation Inria, refusant la course perdue d'avance aux data centers face aux dollars américains – comme le rapporte le compte rendu détaillé du journal suisse Le Temps.

Les alternatives concrètes émergent. Au-delà des 300 solutions de cybersécurité identifiées fin 2025 par le CESIN et Hexatrust, de nouveaux outils « communs » voient le jour. C'est le cas de Panoramax, une alternative libre à Google Street View portée par l'IGN, ou du projet OpenPortability, un « GPS du web social » permettant de naviguer entre X, BlueSky et Mastodon.

Construire un « stack d'émancipation »

La Gendarmerie nationale a fait figure de pionnière avec sa bascule Linux GendBuntu, opérée au début des années 2010. Quant à la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure), elle vient de resigner pour trois ans avec Palantir, en attendant qu’une offre souveraine émerge pour remplacer l’Américain à la suite de l’appel d'offres lancé en 2022.

Pour Tariq Krim, figure de la Tech française, le diagnostic est sans appel : « Linux et le Web ont été inventés en Europe. Et pourtant, en 2025, nous vivons dans la terreur qu’un président américain limite l’accès à nos propres services numériques. » Cette dépendance vient d'une erreur majeure : avoir réduit le cloud à de simples serveurs alors qu'il est avant tout du logiciel.

En renonçant à produire ces briques technologiques maîtrisées, l'Europe s'est privée de ce que Krim appelle, dans une récente tribune, la « stack d'émancipation » (la stack est, en langage informatique, une pile de technologies fonctionnant ensemble). Face à la « dénumérisation » qui nous guette, selon l'entrepreneur, la souveraineté ne viendra pas de grands programmes complexes, mais de la reconstruction de cette base : « du logiciel, de l’open source, de l’interopérabilité et des gens qui les mettent en œuvre ». « La technologie ne se décrète pas, dit-il, elle se construit. »

Carolina Tomaz

Journaliste, rédactrice en chef du Livre des Tendances Business de L'ADN.

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commentaires

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  1. Avatar Anonyme dit :

    toutes les "briques" existent déjà, des solutions cloud européennes existent
    Il faut juste que es administrations les utilisent plutôt que d'aller se jeter dans la gueules des gafam
    Il faut donc que nos politiques arrêtent enfin d'externaliser ces services aux USA.
    Preuve que ça peut marcher : allez voir l'informatique de la Gendarmerie Nationale...

  2. Avatar Anonyme dit :

    Cette affaire illustre à merveille les risques liés à la dépendance technologique et de toutes ses implications pratiques, y compris les plus sensibles, ainsi que le niveau de sensibilité de cette dépendance:
    -peu sensibles = c'est relou, mais on peut se passer de ces services. Ici, il s'agit d'Alexa, d'Uber, Airbnb, Amazon, etc.
    -moyennement sensibles = c'est contraignant, mais on peut trouver des alternatives (si on s'y prépare). Ici, il s'agit des services mails par exemple. Ca peut aussi être les logiciels de traitement de texte, de cartographie, etc.
    -critiques = on fait comment pour survivre sans ces services? Ici, il s'agit de la carte bancaire, de Paypal, du système d'exploitation de son ordi/téléphone. Mais ça peut aussi concerner les données de santé (qui sont toujours hébergées sur Microsoft Azure), le logiciel Palantir pour la DGSI (qui gère l'anti-terrorisme quand même...), des brevets sur des turbines pour les centrales nucléaires, etc.

    Alors jusque-là, il était possible de rétorquer que "de toute façon, les américains sont nos amis, il ne pourra rien arriver. Puis c'est toujours mieux que la Chine".
    Force est de constater que, peu importe d'où elle vient (USA, Chine, Russie, etc.), la dépendance technologique nous met en tant qu'individu, citoyen, entreprises et société dans un état de vulnérabilité qu'il devient de plus en plus difficile d'accepter passivement en se disant qu'il suffit de faire le dos rond et d'attendre que ça passe (où bien de se mettre la tête dans le sable, c'est le même concept).

    Prendre conscience de cela, c'est se préparer en trouvant des alternatives afin que les services "sensibles" et "critiques" ne puissent plus disparaître du jour au lendemain. Cela s'appelle "réduire sa surface de risque".
    Et c'est valable pour tout le monde: individu, citoyen, entreprises et société.

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