poupee sexuelle japonaise photo par Orient Industry

Ces Japonais qui aiment leur love doll

L'ADN
Le 24 janv. 2018

Des milliers de Japonais vouent un culte à leurs love dolls, Agnès Giard, anthropologue, y voit surtout une retombée en enfance. Par Sylvie Leroy.

Crédit photo : © Orient Industry.

En 2004, Agnès Giard rencontre Taabô. Grand collectionneur japonais de love doll, il vit « seul » en compagnie de cent dix poupées. Choquée et troublée par la profonde mélancolie qu’elles dégagent, elle débute une thèse d’anthropologie sur le sujet et finit par comprendre : la poupée n’est pas une expression de la misogynie, mais celle d’une intense nostalgie pour l’enfance. Ceux qui la possèdent ont perdu tout espoir d’avenir.

Pourquoi certains hommes japonais préfèrent-ils partager leur vie avec une love doll plutôt qu’avec une femme de chair ?

AGNÈS GIARD : L’achat d’une love doll correspond généralement à un sentiment d’impuissance, de colère et surtout d’inadéquation au modèle de la réussite. Pour cette frange de marginaux qui achètent une femme « synthétique » (ils sont environ 1 000 par an, soit 0,007 % des célibataires japonais), cela relève d’une sorte de suicide social. À cause de la crise, il est devenu très compliqué de fonder un foyer : cela suppose beaucoup de sacrifices. Or les hommes ne veulent plus devenir des salariés surexploités, ni les femmes être des mères au foyer. Acheter une love doll c’est dire NON à cette société qui ne rend pas heureux. Les poupées sont comme un miroir inversé des injonctions sociales qui voudraient qu’un adulte produise et se reproduise. Leurs propriétaires aspirent à un autre modèle et le signalent, de façon presque provocatrice, en jouant à la poupée.

Est-ce que l’achat d’une love doll jouit d’une mise en scène différente de celle d’un simple objet ? 

A. G. : Toutes les firmes adoptent le même protocole visant à faire comme si les poupées étaient effectivement des êtres humains : elles sont, par exemple, systématiquement désignées comme des « jeunes filles » (musume) ; quand un nouveau modèle est lancé, on parle d’une « naissance » (tanjô) ; le mot « vente » est remplacé par le mot «mariage » (yomeiri)  ; le « renvoi à l’usine » est transformé par l’euphémisme « en retour chez les parents » (satogaeri), et lorsqu’un client souhaite jeter sa poupée, la firme – qui joue les intermédiaires avec une entreprise de recyclage – garantit qu’une cérémonie funéraire bouddhique sera effectuée au préalable… Pour autant, je réfute totalement l’idée reçue selon laquelle il existerait au Japon une propension à « croire » en l’existence d’une âme cachée dans les choses. De fait, les propriétaires ne cessent de le répéter : « Je sais bien que c’est juste un objet. » Personne n’est dupe : la poupée n’a pas d’âme, ni de cœur, elle n’a que ce que le propriétaire est capable de projeter en elle. Tout dépend de lui. La capacité de donner vie – ce que Jean-Marie Schaeffer nomme la « compétence fictionnelle » – repose sur une aptitude au vertige et au ravissement que peu de gens possèdent.

Vous évoquez cependant un effet feed back, qui semble vouloir simuler une conscience chez les poupées.

A. G. : À la différence des real dolls américaines qui sont moulées en une seule pièce, dans une posture d’offrande, cuisses écartées et bouche ouverte, les love doll japonaises sont constituées au minimum de trois morceaux – le corps, la tête, le vagin – et dotées d’une bouche non pénétrable. Ces caractéristiques fondent une vision originale de la poupée pour adultes, non réductible à sa fonction de sextoy. Son corps ayant été scindé en pièces, la love doll se définit comme un être « dissocié » de lui-même, capable de tourner la tête dans une direction et de tendre la main dans une autre. Le fait que son orifice buccal reste fermé préserve une part de son « secret » et lui donne une expression songeuse. Capable de détachement, la love doll s’offre à voir comme une entité apte à se retrancher en elle-même. Son visage, par ailleurs, s’apparente à un écran blanc, à une surface de projection. Ses yeux sont réglés sur une focale de cinq mètres, comme les statues de Bouddha, en direction du vide. Les love doll regardent ailleurs, invitant leur propriétaire à les suivre dans une autre dimension.

 

Peut-on aimer une poupée sans déshumaniser sa relation à autrui ?
A. G. : Loin d’être un vecteur de déshumanisation, la poupée encourage au contraire son utilisateur à sortir de la solitude. Il s’en sert pour nouer des liens avec les autres propriétaires et pour construire collectivement une identité positive, en réaction aux stigmates qui frappent les soi-disant losers. La poupée permet de lutter contre des normes sociales trop rigides, de se réparer, de se rêver, de se réinventer… ce qui explique pourquoi elle est modelée dans les postures de l’invitation et de l’attente. Il s’agit, avec elle, de créer un autre être. J’emprunte ici sa réflexion à François Jacob : « S’il faut être deux pour se reproduire, c’est pour faire autre. » L’autre conçu avec la love doll n’est pas issu de la reproduction. L’autre, c’est celui que l’on espère devenir : ouvert à tous les possibles, innocent, vacant. Lorsqu’un utilisateur ouvre le carton qui contient la poupée, son anatomie en morceaux renvoie, de façon métaphorique, à l’idée que tout reste à faire.

Cet article est paru dans sa version intégrale dans le numéro 13 de la revue de L’ADN – SEXE, UNE QUESTION DE GENRE. Pour vous procurer un exemplaire de la revue, cliquez ici.


 

Les poupées sont désormais équipées de capteurs, d’IA, pour certaines, il est possible de les violer, pour d’autres, nécessaire de les séduire… Il existe même des poupées enfants. Quels sont les débats autour de ces sujets : une liberté totale d’usage en vertu de relations « non humaines » ?

A. G. : En filigrane de vos questions, je vois se profiler une peur, celle d’un monde où les êtres n’auraient plus besoin les uns des autres pour satisfaire leurs besoins sexuels et affectifs. C’est impossible. Une poupée ou un robot n’empêcheront jamais les humains de se poursuivre les uns les autres. Je dirai même le contraire : pour que les humains puissent se désirer, ils doivent passer par la médiation d’objets qui agissent comme des filtres.

Qu’est-ce que recherche le plus l’utilisateur ? Le corps, l’esprit, l’interaction ?

A. G. : Son ostentatoire apparence d’artifice. La poupée est creuse, vide, inerte, muette, ce qui fait tout l’intérêt du jeu : il s’agit de faire surgir quelque chose. Un robot qui bouge, cela brise l’illusion. Je pense que personne ne peut être dupe plus de trois secondes d’une illusion aussi grossière que celle d’un automate conçu pour simuler le dialogue et la conscience. En revanche, nous sommes capables de rêver pendant des heures devant le visage immobile d’une poupée, pour peu qu’à la faveur d’une fin de journée, le jeu des ombres sur ses paupières donne l’impression qu’elle sourit, s’attriste ou devient pensive. Ce qui ne bouge pas simule la présence de façon bien plus convaincante que ce qui bouge. Avec la poupée, la vie relève de l’invisible. La love doll induit donc ses utilisateurs à adopter une « attitude divisée », c’est-à-dire l’attitude d’une personne qui sait faire la distinction entre la réalité et l’illusion, mais qui consent – dans certaines conditions – à abdiquer devant la puissance d’enchantement qu’il attribue sciemment aux objets.

Quel est l’avenir de ces love doll d’un point de vue technologique ?

A. G. : L’avenir de la poupée, c’est le fantôme holographique ou le spectre mémoriel.

Pourquoi sommes-nous tellement attirés par les objets ?

A. G. : Parce qu’ils sont aussi importants (sinon plus) que le langage pour exprimer qui nous sommes ou plutôt qui nous désirons être : sans objets, les relations sociales seraient impossibles. Les objets dont nous nous entourons (vêtements, bijoux, gadgets, etc.) sont les chambres d’échos de nos identités, de nos émotions et de nos espoirs.

À propos du futur du sexe, qu’aimeriez-vous que la technologie vous offre comme possibilités ?

A. G. : Je ne crois pas en l’avenir d’une sexualité mécanique, « optimisée » par des implants ou des prothèses. Parce que la sexualité, contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, n’est pas réductible à une grammaire de pratiques destinées à « prendre son pied ». Le « plaisir sexuel », c’est le discours lénifiant des sexologues qui ont fait de cette activité un « droit de l’humain », reconnu internationalement, tout comme le droit au bien-être. Notre culture occidentale moderne – fondée sur l’idée que le confort matériel est la valeur suprême – a amputé la sexualité de sa part de violence, oubliant (trop vite), l’importance que peuvent prendre des émotions réversibles comme le dégoût, la peur et la souffrance dans nos expériences de trouble. Si le sexe a un futur, ce futur sera celui de technologies non pas destinées à faire de nous des êtres plus « fonctionnels », plus performants, ou plus rentables en termes d’orgasmes, mais au contraire à nous faire vaciller et douter de nous-mêmes. Les nouvelles technologies ne sauraient être mieux utilisées que comme espaces immersifs – des dimensions parallèles peuplées d’êtres aux identités incertaines –, développés suivant des logiques en rupture totale avec les cadres de pensée technophiles, à rebours des attendus habituels en matière de contrôle et de maîtrise du système. Dans ces espaces, nous nous confronterons à l’impossibilité de savoir très bien avec qui ou quoi nous interagissons. Nous serons forcés de l’inventer.

PARCOURS D’AGNÈS GIARD

Anthropologue, chercheuse associée au laboratoire Sophiapol, elle a soutenu une thèse de doctorat consacrée aux objets anthropomorphiques au Japon. Elle est l’auteure de nombreux ouvrages sur l’imaginaire et les pratiques érotiques de cette région du monde.

À LIRE

Agnès Giard, Un désir d’humain. Les love doll au Japon, Les Belles Lettres, coll. « Japon », 2016.

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