Lukas Zpira

Lukas Zpira, bio hackeur inspiré

Le 23 sept. 2016

Champion de la modification corporelle, performeur percutant, Lukas Zpira joue les éclaireurs de notre post-humanité technologiquement hybridée. Il fait partie des 42 superhéros de l’innovation à découvrir dans la revue de L’ADN.

Comment résumer votre démarche artistique ?

Lukas Zpira : À la base, il s’agit d’un travail artistique égocentré. Mon corps sert de matière à modeler comme support d’une œuvre. Un processus d’évolution, entrepris de façon radicale, et qui a généré une profonde remise en question, un pur travail d’introspection. Cela n’a pas été sans conséquences. Je me suis rapidement trouvé confronté au jugement social : tous avaient un avis sur ce que je faisais. Mes parents me jugent stupide, la société me considère marginal, l’église hérétique, et le milieu médical autodestructeur. Pourtant, je ne cherche qu’à évoluer et ma démarche a toujours été constructive. De facto, cela a fait basculer mon travail dans quelque chose de plus politique passant par la mise en scène du « moi(1)» à travers, notamment, la performance.

(1) Référence au psychanalyste français Didier Anzieu et à son œuvre Le Moi-peau (Dunod, 1985).

Vous avez créé Danse NeurAle et M.A.T.S.I.… Quels en sont les messages sous-jacents ? Qu’est-ce que cela indique de la société et de notre rapport au corps ?

L. Z .: Danse NeurAle est un rituel qui amène le spectateur à ressentir mes émotions, via un appareillage numérique auquel je suis connecté, lors d’une suspension avec des crochets. Cette représentation de la mécanique physique et mentale qu’implique cet acte, et qui peut paraître aux non-initiés violent, devient un partage émotionnel guidé par mon souffle et mes battements de cœur.

M.A.T.S.I. est un projet purement conceptuel : il s’agit d’un nouveau type d'implant sous la forme de petites cuves en titanes, un pod que je me suis moi-même implanté. Il permet de synchroniser des devices interchangeables et évolutifs. Ce projet est une invitation à repenser l’interface corps-machine et la manière dont la technologie s’intégrera à notre corps. Il pose avant tout la question de l’obsolescence : un sujet qui me semble fondamental et qui n’est pourtant que très rarement abordé. Il suffit de regarder la vitesse avec laquelle on change de téléphone, de voiture ou de machine à laver pour comprendre que le superhumain de demain sera certainement has been le surlendemain. Les upgrades risquent de coûter très cher et de se révéler parfois compliqués.


Ce texte est paru dans le n° 8 de la revue de L'ADN - Lukas Zpira fait parti de nos 42 superhéros de l'innovation. Commandez votre exemplaire ici.


 

Quelle est votre définition du body hacktivism ?

L. Z. :Pour la première fois de son histoire, l’homme ne va plus seulement évoluer par un processus naturel, mais également grâce à un ensemble de techniques et d’outils qu’il est en train de développer. De la manipulation génétique aux nanotechnologies en passant par les prothèses et autres extensions, le posthumain est déjà une réalité qui a de quoi faire rêver. Le problème est que les enjeux, bien sûr économiques, mais aussi sociétaux, sont énormes. Beaucoup de choses nous seront imposées, souvent au nom de l’intérêt commun ou simplement par la loi du marché ; d’autres nous serons simplement refusées, tout simplement parce que des brevets majeurs sont, ou seront, entre les mains de multinationales qui imposeront leurs diktats à travers un très puissant lobbying. Le body hacktivism est né de cet interstice entre utopie et dystopie : il est un champ ouvert aux réflexions, il est au corps ce que la culture du hacking est à ce que l’on nommait, il n’y a pas si longtemps, le cyberspace, un moyen de réappropriation, un champ de connaissance et, évidemment, d’action. Le body hacktivism est un mouvement contre-culturel qui remet en question les normes sociales déjà établies et celles à venir.

L’homme est-il en train de réinventer son rapport au monde, de créer une nouvelle humanité ?

L. Z. :Nous sommes en train d’inventer une nouvelle forme d’humanité, il n’y a pas de doute là-dessus. Mais non, l’homme ne change pas son rapport au monde, tout au plus la façon dont il interagit avec, et c’est bien là le problème. On nous parle d’humain amplifié, qui voit plus loin, va plus vite, plus longtemps… mais on ne nous parle jamais d’un moyen de faire évoluer les consciences. Sans une évolution fondamentale de l’homme le posthumain ne sera qu’une coquille vide qui d’ailleurs devra parfois raser les murs s’il ne veut pas se faire braquer sa prothèse valant le prix d’une Porsche. Sans cette évolution, nous vivrons dans un monde à plusieurs niveaux, avec des flesh, des high tech, des low tech, des homes made, qui auront certainement encore plus de mal à cohabiter que nos contemporains.

À l’instar des Chrøniques du Chaøs, votre série documentaire diffusée sur Arte Creative, de nouvelles frontières sont-elles en train de s’ériger avec cette nouvelle humanité ?

L. Z. :Les possibilités de développement et d’évolution sont infinies, même s’il est intéressant de remarquer que, bizarrement, tous les stéréotypes que l’on nous montre pour décrire le posthumain sont fondés sur une représentation venue des années 1950. Comme si, alors que tout est possible, nous avions perdu notre imagination, nous contentant de clichés d’un autre temps fondés sur une vision extrêmement normative, manichéenne et finalement assez primitive d’un posthumain. Dans un futur pas si lointain, on pourra distinguer la classe sociale et le domaine de travail d’une personne simplement en voyant la façon dont il est augmenté. L’époque essaie de nous faire croire que nous sommes tous les mêmes afin d’éviter les conflits, sans grand succès d’ailleurs. Alors imaginez lorsque nous aurons la possibilité d’être tous différents tout en affichant de façon ostentatoire nos compétences et notre statut… Les Chrøniques du Chaøs sont un constat de l’agitat du monde à travers les alternatives proposées.

Chronique du Chaos

À quel stade en est votre mutation ? Comment la voyez-vous à terme ?

L. Z. : J’ai fait un énorme travail sur moi et en moi, une véritable métamorphose, mais je sais qu’il reste beaucoup à faire. Je ne cherche pas la perfection, je n’ai pas d’idéal ni de but, si ce n’est celui d’évoluer en permanence, d’essayer de surprendre positivement encore les autres et moi-même, de mieux comprendre le monde qui m’entoure. Ma quête est donc sans fin, si ce n’est celle qui sera la mienne. À travers mon travail, ce que j’essaie de faire avant tout, c’est la démonstration du pouvoir que l’on peut avoir sur soi et sur le monde qui nous entoure, démontrer que nous ne sommes prisonniers que de nous-mêmes et de nos peurs. Je fais ce qui est nécessaire pour que mon travail et mes idées me survivent. Ce sera la forme ultime de ma mutation. Un passage de la personnification à la pensée pure, loadé dans le flux informationnel.


Ce texte est paru dans le n° 8 de la revue de L'ADN - Lukas Zpira fait partie de nos 42 superhéros de l'innovation. Commandez votre exemplaire ici.


 

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.