Jonah Hill et Emma Stone dans principaus la série Netflix  - Maniac -

L'Internet incarné... ou quand Internet nous prend par la chair et les émotions

© © Michele K. Short / Netflix - Maniac

Est-il possible qu'Internet entre encore plus profondément dans nos vies ? Apparemment, la réponse est oui. Mark Zuckerberg y croit et on vous explique pourquoi.

L’Internet incarné. C’est le journaliste et essayiste Nicolas Carr qui le soulignait fort justement dans un de ses articles : « Le mot "incarnation" a remplacé "communauté" comme mot de passe de Zuckerberg. C'est en boucle constante dans son cerveau. »

On a beaucoup glosé sur le métavers, beaucoup moqué les désirs de conquête de Meta pour s’imposer comme le master d'un univers numérique que personne n'utilise, pas même ses employés. Mais on a peut-être mal compris la bascule de ce que Mark Zuckerberg entend quand il rêve d’un Internet incarné. Dans une interview donnée à The Verge en juillet 2021, il expliquait : « Vous devez penser au métavers comme à un Internet incarné où,au lieu de simplement visualiser du contenu, vous y êtes. »

« Être dans Internet... » ? La formule peut être un détail pour vous qui avez conscience d’avoir déjà mis un max de votre temps de cerveau disponible dedans. Mais pour le boss des réseaux sociaux cela veut dire beaucoup. Car désormais, il rêve d’un Internet qui pourra vous faire vivre des expériences physiques, où vos sens, vos sensations seront engagés. Soit par le biais de votre avatar qui ira vivre votre meilleure vie dans un univers numérique, la réalité virtuelle donc, soit par celui de lunettes connectées qui transformeront votre vie réelle en une expérience hybride : un pied dans le monde réel, un autre dans un monde numérique – la réalité augmentée enfin. Et cela change tout. Car quand votre corps ressent ce que votre cerveau capte, vous vivez tout beaucoup, beaucoup, beaucoup plus fort. Ce sont toutes vos émotions qui sont décuplées – vous aimez plus, vous détestez davantage, mais surtout vous mémorisez mieux. L'Internet incarné, c'est donc un Internet qui, en s'incorporant, s'installe plus profond dans notre psyché.

Pour en parler, David Nahon, pionnier français des mondes numériques immersifs, cofondateur et président de l’association AFXR et Directeur de l’Innovation pour l’Expérience Immersive de Dassault Systèmes - 3DEXPERIENCE Lab.

On présente souvent l'Internet incarné comme la prochaine révolution du numérique. Que recouvre cette expression ?

David Nahon : C'est un Internet dans lequel nous nous déplaçons sous forme d’avatar, mais un avatar qui ne serait plus comme dans les jeux vidéo, un personnage qu'on manipule avec des manettes, comme une marionnette. Dans l’Internet incarné, grâce aux technologies de capture de mouvements, votre avatar devient une reproduction de vous-même, de vos gestes, de vos mimiques. L’expérience est vraiment très différente. On se met à confondre le corps qu'on est en train d'animer avec notre propre corps. Cela ajoute un sentiment de présence extrêmement puissant. C’est ce que les Américains appellent l’embodyment – qu’on traduit en français par encorporation.

Même si le marché semble lui donner tort, Mark Zuckerberg a-t-il raison de marteler qu'il tient avec l’Internet incarné une pépite d’une puissance exceptionnelle ?

D. N. : Il a vécu la déferlante des réseaux sociaux, mais avec le métavers, il peut créer ce que j’appelle un « réseau spatial ». Les internautes ne seront plus immobiles devant leurs écrans à visualiser des éléments digitaux. Parce que l’Internet incarné leur donne un corps qu’ils peuvent identifier comme leur corps et que les autres ont aussi un corps qu'ils identifient comme leur corps, tout le monde pourra avoir le sentiment d’habiter réellement ces mondes-là.

L’embodyment est étudié par la psychosociologie cognitive depuis longtemps. Les travaux tendent à démontrer qu’une expérience qui engage le corps est beaucoup plus puissante qu’une expérience qui n’engage que notre intellect. Quels sont les mécanismes qui expliquent ce phénomène ?

D. N. : La réalité virtuelle immersive adresse des couches de notre cerveau qui sont sous-corticales. C’est la partie animale de notre cerveau, celle qui commande à nos sens et à nos émotions. Elle se distingue de la partie néocortex qui sait réfléchir, analyser, conscientiser (cf. la théorie du cerveau triunique). Cela peut permettre de faire émerger des pratiques numériques fantastiques, et d’autres qui pourraient l’être moins.

Commençons par le fantastique...

D. N. : Le fantastique sera que nous pourrons apprendre en engageant nos émotions et notre corps, ce qui permet une bien meilleure mémorisation. Dans l'industrie, on utilise depuis longtemps la réalité virtuelle pour l’enseignement de gestes techniques ou de procédures compliquées. Dans le bâtiment par exemple, poser de l'enduit avec un lance mortier est très complexe et regarder des vidéos ne peut pas suffire. Or, un apprentissage par la réalité virtuelle permet de maîtriser toute la complexité de ces gestes. Dans la médecine, l’aviation, l’industrie nucléaire, de nombreuses procédures sont aussi très codifiées et peuvent être apprises de manière plus efficace avec ces technologies. De la même manière, dans la vie plus courante, on peut imaginer enseigner la conduite ou des pratiques sportives ou même l’histoire en proposant des visites de lieux comme les pyramides de Khéops ou la grotte de Lascaux grâce à la réalité virtuelle.

Côté face sombre, si les expériences de l’Internet incarné sont d’une plus grande intensité, elles ouvrent une nouvelle porte aux tentatives de manipulation ?

D. N. : Les travaux du chercheur britannique Mel Slater étudient la manière dont la réalité virtuelle impacte le comportement humain. Ils montrent de manière absolument incroyable qu’une expérience immersive peut avoir des conséquences à long terme. Un exemple classique est celui de la perception de la taille du monde. Une personne à qui on donne une apparence d'enfant dans le monde virtuel ressentira le monde réel plus grand. Une altération qui dure dans le temps. Une autre expérience consiste à donner des avatars de couleurs différentes à des personnes blanches et à leur faire jouer du djembé. Ceux qui avaient des avatars noirs se mettent à jouer beaucoup mieux de l’instrument (car dans leur représentation une personne noire est censée mieux en jouer). Mais chose plus impressionnante encore, après l’expérience virtuelle, toutes les personnes ont répondu à un questionnaire sur les biais raciaux. La population qui avait vécu l’expérience en tant que noir se montrait moins sensible aux arguments racistes.

Si les gens ignorent ce type d’effets, on peut craindre des dérives considérables.

D. N. : Nous aurons besoin d’une réflexion éthique et de précautions sociétales. La communauté française à laquelle j'appartiens est très attentive à ces sujets parce qu'on ne veut pas que se développent des mésusages pour des raisons mercantiles ou politiques. Il est indispensable que le législateur s'empare très fortement de ce sujet et pas uniquement en mode RGPD. Cela pourrait passer par la création dans ces univers d’une identité digitale vérifiée, et la création d’espaces réservés à certaines catégories de personnes.

Les internautes que nous sommes tous ont déjà du mal à résister à l’attrait des réseaux sociaux. On peut craindre qu’on résiste encore moins bien à l’Internet incarné.

D. N. : Ce n’est pas évident. On n'a pas les mêmes réflexes quand on est incarné, que quand on ne l'est pas. Quand on scrolle sur notre smartphone, on sait qu'on est manipulé par un algorithme, mais c’est une conscience un peu lointaine. Quand on est dans un espace physique, on ressent plus facilement qu’on entre dans un endroit louche. La conscience qu'on a du fait qu'on peut se faire manipuler est plus grande.

La manipulation peut être plus forte, mais la conscience de la manipulation est plus forte également. C’est votre hypothèse ?

D. N. : J'ai même presque envie de dire que la puissance de manipulation n'est pas plus forte, car depuis notre enfance, nous connaissons cette peur d'aller vivre des choses qu'on n'a pas envie de vivre. Elle est acquise et ancrée. Alors que la compréhension qu'on peut avoir de l'influence des algorithmes sur nos vies n’est accessible qu’à des personnes très particulièrement éduquées et donc à un milieu socioculturel certainement plus élevé que dans le premier cas. Cependant, il suffit de se faire avoir une fois pour être traumatisé. Il y a déjà eu des agressions commises sur des avatars qui ont été ressenties avec la même violence que des agressions physiques.

La réalité virtuelle pourrait prendre des directions tout à fait différentes selon la manière dont on encadrera son déploiement ?

D. N. : Le philosophe Pierre Musso tient un propos intéressant sur le rapport que nous pouvons établir entre Virtuel (V) et Réalité (R). Il y a le mode VR, celui de la confusion, où on ne voit plus la différence entre les mondes virtuels et le monde réel, l'approche qui nous rapproche le plus de celle de Mark Zuckerberg. Mais on peut imaginer un V+R, c’est-à-dire une expérience virtuelle qui vient proposer une complémentarité entre les deux mondes, l'un nourrissant l'autre.

On a parlé de la réalité virtuelle, mais l'Internet incarné englobe-t-il aussi la réalité augmentée ?

D. N. : Oui. La réalité augmentée nous permet d’être nomades. Quand nous aurons à disposition des lunettes connectées, et plus seulement des smartphones, nous pourrons vivre des expériences extrêmement immersives à tout instant, partout, directement dans le monde réel, augmenté d’informations digitales parfaitement mêlées à celui-ci. L’illusion sera d’autant plus puissante si je peux interagir avec mon corps sur ces éléments digitaux – on parle d’agentivité. En tout cas, la bataille est autrement plus cruciale. C'est notre vie de tout instant et de tous les jours qui peut être impactée. Des technologies ont déjà été poussées – entre autres la 5G – pour permettre le déploiement de lunettes connectées fort peu énergivores, très légères. Et cela devrait arriver vite. Apple et Google se sont toujours positionnés sur ces marchés de la mobilité. Donc, il y aura une obligation de légiférer sur ces contenus digitaux qui seront mêlés au monde réel. Si on attend que ça arrive, nous allons vraiment nous faire bouffer par les géants de la tech.

commentaires

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  1. Anonyme dit :

    Pas mal et vertigineux

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