
L'intelligence artificielle générative s'est imposée dans les usages créatifs en quelques années à peine. Reste une question, simple en apparence : quand un artiste s'appuie sur elle, qui est l'auteur ? Plutôt qu'une crainte de remplacement, c'est une nouvelle manière de travailler que les artistes inventent.
Une œuvre naît rarement d'une seule main. Elle se construit à force d’allers-retours, de choix, de renoncements. L'IA générative ne bouleverse pas complètement ce mécanisme, mais elle force à nommer plus frontalement l’implicite : où s'arrête l'outil, où commence la parentalité de l'œuvre, et qui décide, en dernier ressort, que l'œuvre est aboutie.
L'artiste a toujours délégué
Pour Alexandre Gefen, directeur de recherche au CNRS et auteur de Créativités artificielles (Les Presses du réel, 2023), l'angoisse autour de l'auteurité repose pour partie sur une illusion : celle d'un créateur solitaire produisant ex nihilo. « La notion d'auteur a toujours, dans beaucoup de métiers, fonctionné à partir de modalités de collaboration. Il suffit de regarder comment fonctionnait un atelier d'art à la Renaissance pour s'apercevoir que le maître d'atelier déléguait. » Rodin lui-même ne touchait pas le burin : il modelait en terre glaise, puis confiait l'exécution à des sculpteurs.Ce que l'IA générative modifie, ce n'est donc pas la nature collaborative de la création, mais son échelle. « Il faut entraîner ses propres modèles, construire des prompts très complexes. Finalement, la parentalité de l'œuvre reste chez celles et ceux qui font vraiment le travail », poursuit le chercheur. Le geste par lequel une idée prend corps se déplace ; le travail, lui, ne disparaît pas.C'est ce que Léo Lorini, artiste 3D et designer, a fini par formaliser pour lui-même à travers sa série 30 jours, 30 impressions 3D : un objet conçu, modélisé, imprimé et documenté chaque jour pendant un mois. Sa façon de travailler avec l’IA varie selon les projets, mais sur l’objet lui-même, il préfère encore garder la main. Pour le reste (aide à la projection couleur en phase d’idéation, fonds de mise en scène, variantes de teintes), il s’appuie sur des modèles génératifs. « J’utilise d’abord Adobe Firefly comme tableau regroupant plusieurs modèles partenaires. Une fois que le résultat me convient, je migre vers Cinema 4D, puis vers Photoshop ou After Effects pour la finition », détaille celui qui accumule les contrats avec des marques prestigieuses depuis sa sortie d’école en 2020.Ce « workflow », pour reprendre l’expression consacrée, il l’a construit projet après projet, à force de tests et d’ajustements. Firefly en reprend aujourd’hui la logique dans une version plus cadrée : né comme générateur d’images, l’outil s’est transformé en interface qui vient s’imbriquer dans les logiciels Adobe que les créatifs utilisent déjà, au plus près de leurs habitudes.Face à la multiplication des étapes et outils de production, comment garantir la traçabilité de œuvre ? « Un peintre n'a pas à fabriquer ses propres pinceaux pour être peintre. Moi, j'ai juste trouvé d'autres pinceaux », commente Léo Lorini. Pour protéger les droits des artistes, Adobe a développé et milite pour la généralisation des Content Credentials, des métadonnées sécurisées permettant à chaque créateur de signer numériquement ses œuvres. Celles-ci retracent avec précision l'origine et la part attribuée au modèle génératif, lorsqu'elles ont été produites en dialogue avec lui.
Errer dans l'espace latent
D'autres artistes vont encore plus loin, considérant l’IA comme un espace à explorer pour lui-même. Benjamin Bardou, matte painter et artiste numérique, travaille depuis plus de vingt ans sur ce qu'il appelle « le mystère urbain » : la ville comme matière mémorielle, à arpenter, à déformer. Ce qui l'a attrapé dans l'IA, c'est « l'espace latent », l'espace mathématique qui contient l'ensemble des images qu'un modèle peut produire. « J'aime me balader en ville et tomber sur quelque chose de nouveau par hasard. J'ai retrouvé ça avec l'IA : errer dans un espace immense, où la vie d'un être humain ne suffit pas à l'explorer entièrement. » Son projet actuel, The Flow, cherche à capter ce même flux à travers la génération vidéo, là où le montage traditionnel ne parvenait pas à saisir l'aspect fluctuant de la conscience.Pour répondre à la question sur l'auteurité, il se tourne vers l'Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard, construit à partir d'extraits puisés dans toute l'histoire du cinéma. « Il en est l'auteur, parce que c'est lui qui a organisé, choisi, monté », explique Benjamin Bardou.
Commander, contrôler, corriger
« Un outil est quelque chose qu'on utilise ; un dispositif est quelque chose qui nous façonne », précise encore Anthony Masure, chercheur en design à la HEAD de Genève et auteur de Design sous artifice (HEAD, 2023). Savoir utiliser l'IA implique de ne pas ignorer comment elle a appris à fonctionner. Pour s'orienter dans cet « espace latent », il emprunte à l'armée suisse une règle qu'il trouve décisive : les trois C, commander, contrôler, corriger. « Dans l'IA, le premier C, c'est le prompt. Mais beaucoup s'arrêtent là, en croyant que le résultat est acquis. Or contrôler suppose d'avoir une idée précise du résultat attendu. Et corriger d'avoir les compétences pour identifier ce qui cloche. » Anthony Masure raconte le cas d'une étudiante de son école, qui avait conçu l'identité visuelle d'un festival de musique à partir de ses propres aquarelles, retravaillées avec des outils génératifs. Publiée avec une légende mentionnant le recours à l'IA, la campagne avait reçu des commentaires assassins. « Les gens ne regardaient pas ce qu'elle avait fait. Ils voyaient juste le mot IA, et ça annulait tout le reste », déplore le chercheur.
Le temps gagné, le temps choisi
Derrière cette pratique augmentée, une question cruciale anime Léo Lorini : comment se libérer du temps pour la créativité, quand une partie du travail de création est mécanique et répétitive ? Pour y répondre, l’artiste a fait sienne l'automatisation ciblée. Dans After Effects, il génère des scripts avec Claude ou Codex pour trier des fichiers ou raccorder une voix off, des tâches qui lui prenaient auparavant deux heures par jour et s'exécutent désormais en vingt minutes. Le temps récupéré se réinvestit dans ce qui, pour lui, fait vraiment la différence entre un résultat correct et un excellent résultat.
Ce qui ne s'automatise pas
Reste à savoir où s'arrête cette logique d'automatisation. Il y a un an, Léo Lorini a voulu sortir de sa répartition habituelle, le temps d'une expérience : créer un visuel entièrement avec l'IA, sans retouche, juste pour voir. Le résultat correspondait exactement à ce qu'il avait en tête. Et pourtant, quelque chose manquait. « Je me suis rendu compte que ça ne m'avait pas vraiment procuré de plaisir. Je n'avais rien vécu pendant la phase de création. » C'est cette même notion de plaisir qui guide sa pratique : « Je veux pouvoir garder la main sur l’objet, parce que c'est là que je prends du plaisir, c'est l'âme de mon travail ». Et l’artiste de rappeler que l’IA doit être utilisée « pas parce qu'elle peut faire quelque chose, mais parce qu'on veut le faire avec elle ». « La question de l'appropriation de ce que l'IA génère pour nous va être absolument fondamentale », résume Alexandre Gefen. L'art, selon lui, est pionnier dans cette exploration : il préfigure la façon dont nous serons amenés à collaborer avec ces modèles. Ni l'outil ni la technique ne sont en cause : seule compte l'intention. « La vision, l'idée, c'est vraiment le cœur de tout. » conclut Léo Lorini. Le reste, dit-il, n'est qu'une question de pinceaux.





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