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Un coeur rouge dessiné sur fond bleu
© Jolygon via Getty Images

Pourquoi la France est à la traîne en matière de santé connectée ?

Le 8 juill. 2019

La France n'a pas encore pris le virage d'une santé préventive. Si l'adage nous dit mieux vaut prévenir que guérir, la France, elle reste encore dans un modèle curatif malgré les solutions permises par la tech.

Racha Abu El Ata directrice santé chez Microsoft France, décrypte pour nous le phénomène.

Le parcours patient est un vaste thème… où se concentrent les efforts de Microsoft vis-à-vis de ce dernier ?

Racha Abu El Ata : Microsoft concentre principalement ses efforts sur le volet prévention qui est très faible en France : seuls 2% du budget santé sont aujourd’hui dédiés à la prévention, et celle-ci est principalement constituée de messages généralisés, bien loin de la personnalisation nécessaire.

Dans les années à venir, l’analyse des données et l’intelligence artificielle vont considérablement changer la donne, notamment en permettant une personnalisation plus forte. Cela aura pour conséquence directe un meilleur traitement des pathologies à un stade précoce, et une incidence considérable sur les coûts.

Sur le volet de la prévention et de la personnalisation, nous travaillons beaucoup avec les mutuelles de santé. Au lieu d’avoir deux ou trois types de contrats d’assurance, nous envisageons un futur dans lequel il pourrait y avoir une centaine de contrats disponibles voire plus, en fonction de la connaissance des adhérents qui sera développée. Pour y parvenir, nous croisons des données primaires (examens, qualité de vie, etc.) et secondaires (climat, mode de vie, épidémies…) pour être au plus près d’un conseil de prévention personnalisé.

Dans certains pays, des mutuelles de santé motivent déjà leurs adhérents sur la base de leur profil. Par exemple, lorsque vous avez des personnes en surpoids, des programmes spécifiques sont développés pour leur cas avec un prix de leur mutuelle qui diminue au rythme de leurs efforts. Le futur se tourne clairement vers ces modèles personnalisés.

Donc à la croisée de données primaires, secondaires et des données de remboursement, nous serions capables d’avoir un système de prévention beaucoup plus performant et économique tant pour les individus que la société.

Y a-t-il des pays qui font office de référence aujourd’hui ?

RAEA : Les pays nordiques ont clairement un temps d’avance avec 15% de leur budget santé dédié à la prévention. Il y a un exemple parlant : celui de la prévention de la dyslexie chez les enfants. Nous avons développé, en partenariat avec une startup, une intelligence artificielle qui observe les signaux cognitifs des enfants avant même qu’ils ne débutent la lecture. En analysant la façon dont, par exemple, ils regardent une image, en observant le clignement des yeux, l’IA est capable de sortir des probabilités de dyslexie, efficace à 95%. Autrement dit : nous sommes désormais capables de prévenir la dyslexie dès l’âge de 3 ans grâce à l’IA. Quand en France, les premiers signaux de la dyslexie sont détectés en CP, s’ensuit une batterie de tests qui peut s’étendre sur 12 à 18 mois. L’enfant est finalement pris en charge vers ses 8 ans. Le calcul est vite fait…

Va-t-on arriver à ces modèles préventifs plus avancés en France ? 

RAEA : Si l’on observe les réformes de notre Ministre de la Santé, Agnès Buzyn, le numérique et la prévention sont clairement à l’ordre du jour. Donc oui, nous tendons vers ces modèles. D’autant plus que nous sommes dans un modèle curatif, pensé à l’acte, et qui montre ses limites. Les personnes très inquiètes pour leur santé sont aujourd’hui capables de multiplier, à l’excès, les examens. Plusieurs pays, dont la Finlande, fonctionnent en « épisodes de soins ». C’est-à-dire un crédit qui permet de faire tous les tests nécessaires dans les différentes structures de santé de façon totalement décloisonnée. Mais cela se limite à un épisode par problème.

L’un des problèmes du système à l’acte, c’est qu’il est totalement cloisonné, c’est-à-dire qu’il permet de multiplier le même acte médical à l’infini, comme une radio par exemple, ce qui est une aberration. L’un des axes de décloisonnement est le dossier médical partagé... Les choses sont en cours mais elles nécessitent du temps.

N’y a-t-il pas une crainte des citoyens à partager des données aussi sensibles même si cela est au profit d’une meilleure santé ? N’y aurait-il pas un rejet de ces modèles de prévention ?

RAEA : Les études montrent que les citoyens sont plus réceptifs au partage de leurs données si cela leur permet de mieux se soigner, d’augmenter la pertinence des soins, etc.  Ils exigent toutefois que leurs données soient protégées par une réglementation. En France, nous avons la chance d’avoir une réglementation stricte qui garantit la confidentialité et la sécurisation.

En novembre dernier, Microsoft a été le premier acteur majeur du Cloud public à obtenir la certification « Hébergeur Données de Santé », cela a pu être possible uniquement après deux ans de certifications.

L’un des moyens de capter ses données et d’accompagner les patients passe par l’Internet des Objets ; quelle est la vision de Microsoft sur ces capteurs ?

RAEA : Nous ne développons pas directement d’outils de santé connectés mais nous avons tout un écosystème de startups (1/3 sont dans le secteur de la santé). Nos services Cloud sont utilisés dans le développement de ces projets d’objets connectés au service de la santé.

On remarque qu’initialement, ces objets connectés ont été développés pour capter des données de bien-être : qualité de sommeil, alimentation, nombre de pas par jour… Aujourd’hui, le véritable changement se fait au profit de personnes atteintes de maladies chroniques. C’est un véritable confort pour les patients de pouvoir envoyer directement les données au médecin qui les suit. C’est une vraie tendance qui devrait se développer.

Il y a également l’Internet des Objets au service de l’accessibilité qui s’étend. Par exemple, pour les enfants autistes, nous avons co-développé une solution qui leur permet de mieux communiquer avec leur entourage ou encore un stylo connecté pour aider les parkinsoniens à écrire.

Si nous co-développons des solutions, nous n’exploitons jamais les données, c’est dans notre politique. Nous sommes une entreprise de tech, nous fournissons la puissance de calcul, des algorithmes, des services Cloud pour développer des solutions santé. En cela, nous sommes différents.

On parle également beaucoup d’un diagnostic accéléré, et facilité par les I.A. Avez-vous des exemples concrets à nous donner qui dessinent le monde qui vient ?

RAEA : Coté diagnostic nous avons en effet de nombreux projets. Nous travaillons par exemple avec la société MEDIAN, sur un projet de diagnostic dans les hôpitaux  de Nice et de la Pitié Salpêtrière sur des cancers du foie et du poumon. Le diagnostic se fait à partir des phénotypes et des biomarqueurs, donc à partir d’une radio et d’une analyse de sang. Ce qui évite de faire une biopsie au patient. On gagne en confort pour le patient et le médecin, en plus de réaliser une économie financière.  

Il y a également tout ce qui est dans le domaine de ce que nous appelons la médecine de précision. Nous nous sommes associés avec une biotech américaine pour constituer la cartographie du système immunitaire. Chose impossible à imaginer avant l’arrivée du Cloud et de l’IA. Cela va permettre de voir à partir d’une simple prise de sang, quelles sont les variantes entre les données issues de la prise de sang et les données d’un individu avec un système immunitaire « sain ». Si l’approche fonctionne, nous serons en mesure de diagnostiquer plusieurs maladies en même temps, à partir d’une simple prise de sang.

Les citoyens voudront-ils réellement savoir les faiblesses de leur système immunitaire ?

RAEA : Aurons-nous envie de savoir à 15 ans que nous avons potentiellement telle ou telle maladie qui pourrait se déclencher ? Je ne sais pas. Si le prédictif est enthousiasmant pour la médecine, d’un point de vue purement médical, aurons-nous envie de savoir ou préfèrerons-nous nous mettre des œillères ? Jusqu’où voudrons-nous anticiper ? Cela pourrait en effet beaucoup impacter notre façon de vivre. C’est là que les questions éthiques sont à prendre en compte.

La télémédecine va-t-elle se généraliser selon vous, quel regard portez-vous dessus ?

RAEA : Nous connaissons un problème d’accès aux soins qui est très inégal sur le territoire. En ce sens, l’idée des téléconsultations est excellente. Dans certaines zones il faudrait même avoir des maisons de santé, avec du matériel pour que les personnes puissent consulter un spécialiste sans avoir à attendre un an. La CNAM a commencé à rembourser ce type de consultation, ce qui n’était pas le cas avant. Le développement de la téléconsultation est une évidence car il y a un manque à combler qui est très important. D’autant plus que le papy boom annonce un départ massif de professionnels à la retraite. Et je parle ici de la France où l’accès aux soins reste possible. Mais si on parle d’un continent comme l’Afrique, l’accès aux soins à distance pourrait changer des vies.

Moins coûteux, plus rapides, sans déplacement donc potentiellement plus écologique : nous devrons faire attention à la fracture numérique et ne pas créer de nouvelles inégalités.

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