
« Les connaissances scientifiques peuvent-elles devenir populaires ? » En 2022, au sortir de la pandémie de Covid-19, Étienne Klein posait cette question à l’occasion d’une conférence organisée par la Fondation BNP Paribas et l'Institut Louis Bachelier au Collège de France. Il y interrogeait la place de la science dans notre société et la manière d’éduquer les citoyen·ne·s et le personnel politique à la pensée scientifique.
Trois ans plus tard, alors que la science et la technologie sont omniprésentes dans nos vies, l’enjeu est plus prégnant que jamais. Pour L’ADN, il met à jour sa pensée. Interview.
Dans votre conférence, vous évoquez une république à la française où les connaissances scientifiques doivent pouvoir circuler librement, notamment par l’éducation. On a vu la censure et parfois même l’exil des scientifiques américains sous le second mandat Trump. La France présente-t-elle un risque de suivre cette même trajectoire ?
Étienne Klein : Nous recevons au CNRS des demandes de scientifiques américains, y compris de la NASA, puisqu’il y a eu de nombreux licenciements au sein de l’agence spatiale. Donald Trump a demandé la destruction de deux satellites d’observation de la Terre et a fragilisé nos capacités d’observation de la montée des océans en coupant dans certains services et effectifs, ce qui a entraîné des indisponibilités sur des bouées météo et la fermeture de services de données. C’est comme si on voulait casser le thermomètre.
En France, la recherche académique est libre. Elle est contrainte par l’argent, parfois par la rapidité des avancées technologiques ; il y a des sujets prioritaires par rapport à d’autres, mais, à ma connaissance, il n’y a pas de censure.
Face à un manque d’éducation scientifique des citoyens et de leurs représentants, vous dites vouloir rester optimiste. Quelles dynamiques vous ont semblé positives en matière d’éducation scientifique ?
EK : Je pense qu’on a échoué. Dans le monde politique, en France comme aux États-Unis, nous avons un personnel très peu formé à la science et qui dit souvent n’importe quoi. Dans un monde où l’on parle beaucoup de science, nous devons tous réfléchir à la façon de faire de la pédagogie scientifique.
Je peux néanmoins citer le colloque de vulgarisation « Sur les épaules des géants », au Havre. Il est organisé à l’initiative de l’ancien Premier ministre Édouard Philippe, marqué pendant la crise du Covid par le manque de culture scientifique qu’il a constaté. C’est un colloque très participatif. Avant que la population locale suive les conférences, elle bénéficie d’une formation du public pour lui permettre d’entrer dans le sujet, de se l’approprier, de poser des questions mûries aux intervenants.
J’y suis allé trois fois, et j’y ai trouvé une qualité d’écoute incroyable. Il y a aussi des gens qui n’iraient pas spontanément à des conférences s’ils n’étaient pas préparés à cette expérience. On oublie souvent les traumas laissés par la scolarité — beaucoup de gens estiment ne pas être compétents ou autorisés à franchir le seuil d’une salle de conférence scientifique.
Cela fait penser auxconventions citoyennes pour le climat où les citoyens ont pris le temps de se former sur des questions précises avant de formuler des propositions…
EK : La démocratie — la chose publique — réclame qu’on lui consacre du temps. Cela suppose de débattre, d’écouter, d’être disponible, voire de consentir à une forme de sacrifice. La pédagogie de la science est d’abord victime d’une crise de la patience. La science n’est pas immédiate, elle est le résultat d’une longue quête.
L’avènement de l’IA générative n’a-t-il pas été un moment où un domaine de recherche complexe a été vulgarisé pour atteindre le grand public ?
EK : Beaucoup de gens sont-ils capables de dire ce qu’est l’IA, un LLM ? Je pense qu’au contraire, l’usage de l’IA que chacun peut pratiquer masque la science qu’il y a derrière. Vous pouvez utiliser ChatGPT tous les jours sans savoir comment cela fonctionne. La technologie, parce qu’elle est conviviale, nous éloigne de la science qui l’a rendue possible. Elle en devient presque magique. Ce n’est pas une bonne nouvelle.
Vous parlez d’un désir de véracité qui devrait aboutir à l’identification de la vérité mais qui mène parfois à une forme de complotisme. Ce désir existe-t-il toujours à une époque où cette véracité paraît quasiment illusoire ou inatteignable ?
EK : Il y a quelques années, j’ai fait un canular : j’avais pris une tranche de chorizo en photo, en faisant croire que c’était une étoile vue par un télescope spatial. C’est une blague que je ne referai pas, justement parce que la concurrence des images artificielles est telle qu’on ne peut plus faire de blagues.
Il y a une déflation de la valeur intrinsèque de la vérité. Si je vous présente une vérité validée, prouvée, on pourra me rétorquer que cette vérité est fragile, contextuelle, éphémère, instrumentalisée, construite, relative, factice… bref, qu’elle n’est pas vraie. Cela pose la question de l’avenir de la démocratie et de la république à la française, c’est-à-dire un monde dans lequel nous ne sommes pas tous d’accord sur ce qu’est la vérité, mais nous sommes tous d’accord pour dire que la vérité a de la valeur. Cela ne me semble pas complètement garanti.
La vérité est souvent décevante, blessante, compliquée, alors que le faux est plus spectaculaire et plus facile à comprendre. En décembre 2024, nous avons publié un rapport sur l’IA générative et la mésinformation avec l’Académie des technologies. Nous y montrons que, dans le monde numérique, la propagation du faux est davantage dopée que celle du vrai. Il faut le prendre en compte et utiliser ce qu’on a compris dans ce domaine pour élaborer une pédagogie plus efficace.
Vous dites « si nous voulons expliquer ce que nous savons, ce que nous croyons, il faut du temps ». Comment se donner ce temps dans une société en constante accélération ?
J’ai posé la question à l’époque ; je n’ai pas plus de réponse aujourd’hui. Dans le monde numérique, on n’a jamais le temps, car la captation de notre attention fait qu’on est tous victimes d’une « entropie chrono-dispersive », c’est-à-dire que notre attention est toujours happée par quelque chose qui vient nous distraire.
Mais il m’arrive de donner des cours qui peuvent durer trois heures à des étudiants. On se donne le temps d’expliquer, et ça marche ! Les vieilles méthodes pédagogiques me semblent toujours efficaces.
La prochaine Conversation A/Venir aura lieu mardi 9 juin, de 17h30 à 19h, au Collège de France sur la thématique "Intelligence émotionnelle et IA affective : défis scientifiques et éthiques" avec Laurence Devillers - Professeure à la Sorbonne et chercheuse spécialiste des interactions homme-machine. Inscription gratuite à ce lien !




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