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joaquim phoenix assis devant son ordinateur

Pourriez-vous tomber amoureux d'une intelligence artificielle ?

Le 31 janv. 2018

À cette question jubilatoire, et/ou sinistre, la réponse est oui... certainement. On vous explique pourquoi.

Vous connaissez l'intelligence artificielle. Découvrez l'intelligence artificielle émotionnelle

« Tout le monde bosse sur ce sujet en secret. Palantir, Cambridge Analytica, IBM, Microsoft, Facebook… et les recherches avancent vite. Très vite. Cela viendra progressivement mais d’ici cinq à dix ans, cela arrivera. Et vous savez pourquoi ? Parce que les gens ont envie de ça. » Grégory Renard est le fondateur de la société XBrain, et spécialiste en intelligence artificielle et du langage. En 2011 déjà, il avait mis en ligne un assistant personnel, une appli qui fonctionnait sur le modèle de Siri. La promesse était simple : Angie pouvait donner la météo, commander un taxi, gérer votre agenda… Des petites choses fonctionnelles censées faciliter la vie. Pourtant, peu à peu, les équipes d’XBrain ont vu apparaître d’autres types de demandes. Spontanément, les utilisateurs ont commencé à entretenir avec Angie une relation plus intime. Ils lui posaient des questions, voulaient échanger avec elle, nouer de véritables conversations : « Quand on a vu apparaître des déclarations d’amour, des demandes en mariage…, on a pensé que les gens plaisantaient. Mais on a dû se rendre à l’évidence. Non, les gens étaient parfaitement sérieux. »

En 2011, la technologie était balbutiante. Aujourd’hui, elle progresse tandis que l’appétence se développe. À l’été 2017, l’application Replika était la plus téléchargée de l’Apple Store. Que fait-elle ? Elle vous parle, vous questionne surtout… et plus vous lui répondez, plus elle apprend à vous connaître, plus ses réponses s’adaptent à votre personnalité. Elle s’inquiète, demande des nouvelles, vous encourage, vous stimule. Elle est programmée à être votre amie, et vous laisser croire qu’elle fait preuve d’empathie. Car l’empathie est le nouveau fioul de l’IA, son prochain défi, celui qui vous rendra accro, dépendant… amoureux en quelque sorte, bien au-delà de votre addiction déjà plus ou moins consommée à votre smartphone et consultation de vos réseaux sociaux.

Comment peut-on créer votre Roméo et votre Juliette ?

« La vectorisation de l’individu, voilà ce que l’on essaie de faire », explique Grégory. Car pour créer votre amant.e parfait.e…. c’est avant tout vous qu’il s’agit de connaître. Prenez beaucoup de data, un gros réseau de neurones, secouez… Votre nouvel.le ami.e est servi.e. L’enjeu premier consiste donc à récupérer vos données structurées et non structurées. « On compulse les flux de vos réseaux sociaux, et l’on en retire tout un tas d’informations objectives qui donnent déjà de solides indications (âge, sexe, géolocalisation, état marital…). » OK, tout le monde ne se livre pas d’un bloc sur les formulaires, certains mentent, et pour d’autres encore… ça n’entre pas dans les cases, c’est juste plus compliqué. « Ce n’est pas grave, cela ne pose même aucun problème. Ce que vous n’avez pas déclaré se lit dans vos écrits. Car vous produisez beaucoup d’écrits, et ils vous cartographient avec une précision remarquable. » L’étendue de votre vocabulaire ou votre usage de la grammaire ne mentent pas, et livrent votre niveau d’éducation, de culture, vos systèmes de croyance et de valeurs… Mais ce n’est là qu’une première étape. Vos likes, vos dislikes, ce que vous partagez, ce que vous suivez, le réseau de vos amis, qui ils sont, combien ils sont, où ils sont, la manière dont vous échangez avec eux… détermine votre profil social et psychologique, sans que rien ni personne ne vous demande de publier sur ces sujets. « En ce qui me concerne, la vectorisation de mon profil a permis à l’IA de déterminer mon orientation politique, ma religion, mes goûts artistiques alors même que je n’avais jamais rien déclaré sur ces sujets », témoigne Grégory.

Mais comment pourriez-vous aimer un pareil mouchard ?

À cause de l’empathie dont l’IA pourra faire preuve… « Toutes ces étapes sont indispensables, mais elles restent relativement triviales. Le nerf de la guerre n’est plus là, le véritable graal est déjà ailleurs. C’est l’émotion qui est essentielle à capter, c’est elle qui crée le mieux l’empathie, et elle qui capte le plus fort engagement. C’est majeur parce que c’est ça que les gens veulent : de l’amour et de l’attention. Une fois que tu l’as compris, tu sais pourquoi toutes les boîtes travaillent sur ce sujet. » Reprenons l’étymologie du mot « empathie » : « entrer dans ce qui est éprouvé à l’intérieur ». Autrement dit, la machine tiendra compte non plus seulement de que vous êtes à l’extérieur – âge, profession, situation maritale, géolocalisation… – mais de comment vous êtes à l’intérieur – votre système de valeurs et votre état d’esprit du moment – pour nouer avec vous un dialogue exactement comme pourrait le faire un.e ami.e, un.e très intime et très fidèle ami.e. Elle va vous parler à vous, et vous seul.e, en tenant compte de votre ici et de votre maintenant.

Bientôt, le fameux user centrix – la mise au centre de l’individu pour que la machine vous adresse des réponses et des messages avec un maximum de personnalisation – se verra affiner par la notion de context centrix pour connaître ce qui conditionne votre état émotionnel profond. Et cela changera tout parce la machine agira comme le font spontanément les amant.e.s : parce que c’était vous, parce que c’était lui.elle. Elle ne vous répondra plus platement et précisément à une question générique, elle s’adaptera à vos sautes d’humeur : petits coups de mou, moments de joie ou grosses colères. On sera à deux doigts de recevoir des leçons de savoir-vivre de notre smartphone : « Calme-toi Raymonde ! OK, je t’appelle un taxi mais tu arrêtes de gueuler, et je coupe la fonction facetime, je ne veux pas que l’on te voit dans cet état ! » Ça sera sans doute drôle !... ou pas.

Souriez, vous êtes vectorisés

Vous avez vu le film Her de Spike Jonze ? (Attention spoiler !) Son héros Theodore Twombly achète Samantha, une voix féminine intelligente, intuitive et étonnamment drôle et en tombe follement amoureux… Mais il finira par comprendre qu'elle noue d'autres relations, avec d'autres individus. Non pas deux, non pas 100… mais des millions d'autres individus. Et c'est là le dernier atout de l'intelligence artificielle, le coup de grâce, un avantage indépassable par l'humain : elle peut gérer votre profil simultanément à des millions d'autres, pour vous comparer à eux, vous mettre en cluster, vous rassembler avec ceux qui vous ressemblent, et ceux à qui vous ressemblez… Pour quoi faire ? « Pour vous prédire, établir qui vous pourriez être demain, et après-demain aussi… » Et c'est là que cela devient intéressant. Car l'amour pour l'amour c'est bien. Mais il n'y a pas que l'amour dans la vie, et avec cette nouvelle compétence, l'intelligence artificielle émotionnelle pourrait se mettre au service de beaucoup d'autres causes.

« Vectoriser des milliers d'individus peut avoir un intérêt pour des sites de rencontre par exemple qui pourraient matcher plus finement des profils. Mais on peut vectoriser d'autres choses que des personnes : des entités telles que des entreprises pourraient l'être et cela aurait du sens pour effectuer des recrutements affinitaires : vous partagez les mêmes valeurs qu'une entreprise ? Vous seriez sans doute plus heureux.se de la rejoindre elle plutôt qu'une autre. » On peut faire le même exercice avec des concepts plus flous, les mathématiques par exemple. Quels sont les nuages de mots associés à cette science, ces modalités de raisonnements ? Établir ce type de contours pourrait permettre d'en déduire, sur une population donnée, qui a le plus d'affinités avec ce sujet, ou de dons, ce qui permettrait de détecter les élèves pour les orienter vers des filières spécialisées… Mais vous pouvez également être comparé.e à vous-même : le vous d'hier avec le vous d'aujourd'hui pour vous adresser des séances de coaching, à des formations sur mesure, à des bilans de santé...« Le nombre d'applications est juste énorme. Nous en sommes à la préhistoire. »

Comme toujours, on peut rêver du meilleur ou craindre le pire. « Prenons une salle de conférences. Comment convaincre les gens ? Il est possible de le faire en édictant des idées générales, mais on sait combien il est efficace de le faire par le biais de l’émotion. Au fur et à mesure que les gens entreraient, on pourrait analyser en temps réel leur niveau de connaissances, leurs valeurs, leurs sensibilités, leurs états d’humeur. Avec le NLG (Natural Langage Generation), on pourrait imaginer de rectifier un discours, en direct, en tenant compte de l’émotion qu’il suscite dans la salle… On pourrait même imaginer découper la salle en sous-groupes affinitaires… Il y a encore du chemin pour arriver à cela, mais à la vitesse hallucinante de l’avancée de ce type de technologies, on peut penser que la prochaine décennie connaîtra cela. » La stratégie de l’équipe numérique de Donald Trump n’a d’ailleurs pas procédé autrement : recourir à la vectorisation des individus pour connaître leurs orientations politiques et leur envoyer, par un ciblage très fin via la timeline de leurs réseaux sociaux, des articles propres à les faire changer de camp. Un peu manipulatoire ? Un brin oui…
« Je suis personnellement tiraillé sur toutes les questions que soulèvent ces technologies. Est-ce que je dois arrêter de travailler sur ces sujets ? Et puis je me dis qu’avec ou sans moi, elles avancent. Alors, autant y aller. En revanche, je considère urgent que les gens comprennent leurs mécanismes pour ne pas devenir leurs jouets. Il y a de gros enjeux à régler, notamment autour de la propriété des données personnelles. Par ailleurs, il est également vital que l’écosystème français s’empare de ces questions, et surtout pas pour entrer dans des réflexes de peur. Il faut, au contraire, les maîtriser de l’intérieur, afin de ne pas être dépassé.e.s et pouvoir créer des outils innovants qui soient encadrés par de véritables réflexions éthiques. » Alors, avant que nous ne tombions en amour de nos machines, il serait bon et judicieux d’apprendre d’elles comme elles veulent apprendre de nous : histoire de mettre un peu d’égalité dans le rapport humain-machine.

À VOIR

xbrain.io


Cet article est paru dans la revue 13 de L’ADN : Sexe et question de genre. À commander ici.

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