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labyrinthe

Petites leçons de « chaosophie »

Le 20 nov. 2017

Trop nombreux, trop connectés, trop vite : les sociétés contemporaines connaissent un état objectivement chaotique, soutient l'essayiste Bruno Marion. Mode d'emploi pour avancer à l'ère de "l'auto-amplification".

Selon vous, le monde est devenu plus chaotique. Quels sont vos éléments d’explications ?

BRUNO MARION : On peut trouver au moins trois raisons : le nombre, la connexion et la vitesse. Nous étions à peu près un milliard il y a cent cinquante ans, et nous sommes aujourd’hui plus de 7 milliards. L’être humain est une sorte de virus qui a envahi toute la planète, et là où nos parents vivaient dans un monde relativement vide, nous vivons désormais dans un monde relativement plein. Par ailleurs, nous n’avons jamais été autant connectés les uns aux autres. Et cela n’est pas seulement dû au numérique, c’est aussi parce que nous vivons davantage ensemble, 50 % d’entre nous vivent en ville. Et parce que nous voyageons, on se rencontre aussi de plus en plus : plus de 100 000 avions décollent chaque jour.

Mais le facteur de la vitesse joue également. Certes, il y a déjà eu de grandes transitions mais aucune ne s’est faite à une telle échelle et à une telle vitesse. Il a fallu des milliers d’années pour que nous passions du modèle chasse/cueillette à celui de l’agriculture/élevage, l’industrialisation a pris plus de cent ans. Sur de telles durées, il n’y a pas trop d’effets de choc. Tandis que la transition Internet s’est produite en trente ou quarante ans, l’échelle d’une vie humaine, et elle impacte l’ensemble de la planète. Nous n’avons pas eu le temps de nous adapter. Or, beaucoup d’agents connectés qui évoluent à grande vitesse, ce sont là les préconditions parfaites pour donner naissance à une situation chaotique.

Comment définiriez-vous le chaos ?

B.M. : D’un point de vue scientifique, c’est un état. Tous les systèmes qui réunissent des agents, une entreprise, une nation par exemple, peuvent connaître différents états. Le plus souvent, ils sont à l’équilibre, ils peuvent connaître des crises cycliques, mais ils se contenteront d’osciller. Les théories du chaos montrent qu’à partir d’un certain point, le point dit de déclenchement, le système peut sortir de son axe. À ce moment-là, c’est  comme un thermostat qui deviendrait fou. Au lieu de remettre la climatisation quand il fait trop chaud, il fait l’inverse : plus il fait chaud, plus il monte le chauffage. Non seulement on ne peut plus le contrôler, mais il ne pourra plus jamais revenir à son équilibre précédent. Parce que nous sommes plus nombreux, plus connectés, parce que le système évolue trop vite… nous sommes passés dans un monde qui s’autoamplifie.

Que se passe-t-il quand le système bascule sur ce mode d’autoamplification ?

B.M. : Le système peut s’effondrer, et cela s’est déjà produit avec certaines civilisations. Rome a été la première civilisation à avoir une ville d’un million d’habitants et en moins de cent ans elle a chuté à moins de 50 000. Toutefois, ce bouleversement n’a pas impacté les Chinois ou les Amérindiens. Aujourd’hui, parce que nous sommes plus nombreux et plus connectés, un effondrement de ce type ne prendrait pas cinquante ans, et cela aurait des impacts sur l’ensemble de la planète. Ce risque d’effondrement global existe bel et bien, mais les théories du chaos nous disent aussi qu’une émergence est possible, qu’un nouveau système peut apparaître, et nous pouvons imaginer qu’il pourrait être plus harmonieux. Cette hypothèse est tout aussi réaliste que l’effondrement.

Cet article est paru dans la revue 12 de L’ADN : Ordre et Chaos. A commander ici.


 

Comment s’adapter à cet environnement chaotique ?

B.M. : Il faut changer notre vision du monde, apprendre à le voir tel qu’il est. Il est devenu plus complexe, plus multiple, plus inattendu. Dans les années 1980, quand les constructeurs automobiles japonais ont commencé à avoir des résultats, les Américains ont voulu aller voir sur place la manière dont ils travaillaient. Ils ont effectivement visité les usines, mais à leur retour, ils ont prétendu qu’ils avaient été manipulés. Pourquoi ? Parce qu’ils dirigeaient eux-mêmes des unités de production, et qu’ils n’arrivaient pas à croire que l’on puisse les faire fonctionner sans stocks. Or, c’était effectivement une des raisons du succès japonais. Ils avaient mis en place le juste-à-temps, le kanban. Les Américains n’ont pas accepté de voir cette réalité. Cet exemple illustre l’importance d’avoir les outils mentaux qui nous permettent d’envisager le réel tel qu’il est. Il n’est plus linéaire, si vous ne l’acceptez pas, vous ne comprenez plus rien.

Pensez-vous que nous soyons bien outillés pour faire face à ces situations chaotiques ?

B.M. : Dans le monde d’avant, la priorité était donnée au contrôle. Aujourd’hui, vous perdez votre temps à le mettre en place. Il est nettement plus efficace d’instaurer des processus de régulation. Par exemple, on a longtemps pensé qu’il fallait fixer des objectifs annuels. Mais dans des réalités meubles et complexes, ils n’ont quasiment plus de sens : entre le moment où vous les avez formalisés et celui où ils devraient être atteints, tant de choses ont pu changer. L’organisation hiérarchique doit aussi être repensée. Un fonctionnement en mode projet, qui attribue des rôles différents aux collaborateurs selon leurs compétences et leurs motivations, favorise davantage la souplesse et l’agilité.

Il n’y a plus un modèle mécaniste qui marche pour tous, dans toutes les circonstances. Ce qui est important, c’est de trouver les modalités qui marchent pour vous. Il ne faut pas chercher à tout changer d’un coup. C’était là une solution du Vieux Monde, quand on voulait changer, on changeait tout d’un bloc. Dans le monde d’aujourd’hui, on commence dans un coin, avec ceux qui sont volontaires, et si cela marche cela va se répandre comme un virus. Il faut juste trouver les conspirateurs positifs. Toutes les organisations qui fonctionnent pratiquent cette dynamique d’expérimentations permanentes. Elle s’écarte du modèle mécanique pour adopter des modèles plus proches du vivant : de petites cellules plus ou moins autonomes et organisées. Auparavant, pour changer les choses, il fallait effectivement être très puissant, très riche ou très nombreux. Mais c’était le monde d’avant : un tout petit élément peut tout changer. C’est le fameux effet papillon.

Vous citez souvent le vivant comme source d’inspiration…

B. M. : Le vivant sait survivre et s’adapter à des environnements chaotiques depuis des millions d’années. Or, il n’utilise pas le contrôle. La température de notre corps, par exemple, n’exerce pas de contrôle, ce n’est pas un thermostat. Votre corps s’adapte grâce à un système de régulation. En cela, le vivant peut être une formidable source d’inspiration.

PARCOURS DE BRUNO MARION

Titulaire d’un MBA, il est aussi ingénieur en physique. Il est cofondateur de l’Université Intégrale de Paris, le premier think tank en Europe sur la philosophie intégrale, et membre de la World Future Society. Bruno Marion est l’auteur de plusieurs livres à succès sur les cultures asiatiques.

À LIRE

Il est l’auteur de l’ouvrage de référence sur comment profiter du chaos et de l’incertitude : Chaos, mode d’emploi. Solutions individuelles et collectives, Éditions Yves Michel, 2014.

À VOIR

brunomarion.com/fr


Cet article est paru dans la revue 12 de L’ADN : Ordre et Chaos. A commander ici.


 

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