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La société de la co-naissance

Le 27 janv. 2016

La culture numérique cultive les mises en relation. Est-ce toujours au profit de relations vraies, de celles qui nous font renaître à nous-mêmes et au monde ? Par Philippe Nassif.

Au commencement de l’Histoire qui est désormais la nôtre, il y a ce vers fameux du premier poète américain Walt Whitman, en 1855, dans Feuilles d’herbe : « Je chante le corps électrique ». La suite est moins connue, mais aussi éloquente : « Les armées de ceux que j’aime m’entourent et je les entoure / Ils n’auront de cesse que j’aille avec eux et leur réponde, / Que je les décorrompe et les charge à plein de la charge d’âme ». Et quelques vers plus loin, Whitman précise : « Et si le corps n’a pas un rôle à jouer tout autant que l’âme, et si le corps n’est pas l’âme, qu’est-ce que l’âme ? »

 

#1 La relation première

Ces mots sont décisifs. Car Whitman est reconnu par tous comme celui qui a véritablement fondé la langue américaine « Whitman is my daddy », chante Lana Del Rey et enfanté ainsi une façon inédite « électrique » de dire les êtres et les choses. Mieux, en se détachant des habitus de la vieille Europe, le « barde de l’Amérique » ouvre pleinement la voie à une nouvelle compréhension de l’homme qui mûrit alors depuis quelques décennies au sein des underground romantiques. À savoir : l’idée que la relation est première. Nous ne sommes pas une collection d’individus isolés les uns des autres, mais nous sommes toujours déjà liés à notre prochain. Même, ou plutôt surtout quand nous affirmons notre singularité : « Je me célèbre et me chante moi-même / Et ce que je prends à mon compte, tu le prendras à ton compte /, Car chaque atome qui m’appartient, t’appartient aussi bien à toi », écrit Whitman presque deux décennies avant le « je est un autre » de Rimbaud.

 

Ce motif d’un emmêlement premier, qui nous tisse et nous rend vivants, porte loin. Il est le signal éclatant d’une bifurcation métaphysique : une réorientation de la trajectoire occidentale.

 

Formulons-le ainsi : ce qui se décide, à travers Whitman, mais évidemment pas que lui, c’est l’intuition que l’Occident est appelé à rompre avec la décision, jadis prise par les Grecs, de considérer l’homme comme un « mortel » pour, au contraire, le comprendre comme un « naissant ». C’est un basculement radical. Car mettre l’accent sur le pôle natal de l’existence plutôt que son pôle terminal, c’est prendre ses distances avec l’idée si obsédante d’une solitude fondamentale de l’être humain. Cette solitude est en effet manifeste quand nous affrontons notre mort : nul ne peut prétendre se mettre à la place de celui qui agonise. Mais cette solitude s’avère illusoire lorsque nous considérons l’expérience de la naissance : à l’instar du petit d’homme qui vient de naître, nous avons été accueillis, maternés, élevés par d’autres, nos esprits se sont mêlés à ceux de nos proches humains, animaux, jouets –, nous n’étions jamais seuls. Et connaissions ainsi la poussée en avant des « reins vigoureux » célébrés par Whitman dans son bien nommé « Enfants dAdam ».

 

#2 Le principe de naissance

Il est frappant de constater que la dimension native de l’être humain est affirmée pour la première fois en philosophie au moment même où le désir d’un « rock électrique » est chanté à la face du monde par Elvis Presley. C’est en effet Hannah Arendt qui, sans doute transportée par l’atmosphère de liberté qu’elle découvre aux États-Unis, écrit ces lignes célèbres dans Condition de lhomme moderne, publié en 1958 : « Le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines, de la ruine normale, “naturelle”, c’est finalement le fait de la natalité, dans lequel s’enracine ontologiquement la faculté d’agir. En d’autres termes : c’est la naissance d’hommes nouveaux, le fait qu’ils commencent à nouveau l’action dont ils sont capables par droit de naissance. » De là, note la philosophe, surgissent ces deux caractéristiques essentielles de l’existence que sont la « foi » et l’« espérance », et « que l’Antiquité grecque a complètement méconnues ». Et de conclure : « C’est cette espérance et cette foi dans le monde qui ont trouvé sans doute leur expression la plus succincte, la plus glorieuse dans la petite phrase des Évangiles annonçant leur “bonne nouvelle” : “Un enfant nous est né.” »

 

La « condition de l’homme moderne », c’est d’être non pas un « mortel », mais un animal de l’Avent. C’est ainsi que nous nous éprouvons attirés, reliés, partagés, plutôt que retranchés derrière la forteresse de notre identité individuelle. Car s’exercer à naître est sans doute la seule réponse valable aux promesses et périls de notre temps : privé du sol stable des traditions, éprouvant l’éclatement des représentations du monde, il nous appartient désormais d’avancer dans « l’ouvert ». Tel est l’enjeu de notre société de la connaissance : savoir accueillir l’inconnu et nous laisser changer par lui. Apprendre à concevoir notre existence comme une trajectoire rythmée par des rencontres, des découvertes, des retournements, autrement dit, des renaissances successives.

 

#3 Liens authentiques et simulacres

Telle est la tonalité de la modernité tardive : un primat accordé au nouveau, à la scène de la genèse, aux forces émergentes. Et donc au principe de la relation qui les suscite, plutôt qu’au fantasme de la solitude qui nous en écarte.

 

Mais de même qu’il y a une distance infranchissable entre l’icône (qui, désigne un au-delà d’elle-même et délivre ainsi un sens) et l’idole (qui fermée sur elle-même nous enveloppe voluptueusement de son fantasme), il faudrait convenir qu’il y a des relations vraies et des simulacres de relation.

 

Disons : la relation à l’autre en tant qu’autre, et la relation à l’autre en tant que même. D’un côté, par exemple, la joie que l’on peut éprouver lors d’un atelier d’intelligence collective où chacun offre en partage le meilleur de ce qu’il est et qui est toujours singulier. De l’autre côté, les montées de paranoïa, de dégoût, ou d’envie qui peuvent nous saisir sur Facebook alors que nous scrollons sans fin d’un « friend » à un autre.

 

#4 Quel taux dincarnation ?

Les relations vraies nous changent : parce qu’elles déplacent notre regard, elles nous amènent à considérer une chose, aussi petite soit-elle, de manière neuve. Les simulacres de relation nous encroûtent : ils nous donnent l’illusion d’une connexion à l’autre, mais ne nous renvoient en réalité qu’à nous-mêmes. Question : quel est le critère qui nous permettrait de faire la part entre la réalité de la relation et son fantasme ?

Walt Whitman nous a déjà répondu : c’est la présence électrique du corps, c’est notre participation charnelle à la vie de l’esprit, c’est le taux d’incarnation d’une situation qui devraient s’imposer comme notre principal repère, notre bonne étoile.

 

Le corps est presque absent lorsque nous marchons en zigzag dans la rue en checkant notre smartphone. Il est à l’état flottant lorsque, vautrés sur notre canapé, nous distribuons des likes sur les réseaux sociaux. Il est légèrement gazeux lorsque nous nous contentons d’arborer un fétiche de mode qui ne nous raccorde guère qu’à une communauté imaginaire.

 

À l’inverse, lorsque nous sommes engagés dans une véritable conversation amicale ou que nous nous livrons ensemble à un exercice sportif, une danse, une performance musicale, alors notre corps est pleinement présent et par là allège, emmène, restaure notre esprit.

 

#5 La possibilité de conaître

À l’évidence, ce qu’il y a de meilleur au sein de notre époque, ce sont les savoir-vivre et les savoir-faire, les mouvements politiques ou artistiques, les désirs aussi, qui promeuvent les relations vraies. La partie éclairée de la société de la connaissance est à chercher du côté des possibilités d’éprouver une relation féconde : qui nous change. Et qui est donc l’expérience d’une naissance fût-elle infime à deux : conaissance.

 

C’est un jeu de mots, bien sûr, mais qui résonne avec notre propos de la plus agréable manière : l’idée d’une société de la conaissance. Car notre singularité n’est forte que des liens qui la soutiennent : chacun de nous est une combinaison unique de relations particulières. Et elle ne consiste qu’à se régénérer sans cesse : par un oubli de soi, qui nous ouvre à ce qui nous dépasse et nous traverse.

 

De l’incarnation à la réinvention de soi en passant par la relation, donc. Alors, nous accéderions véritablement à ce moment nouveau de la civilisation que notre époque appelle auquel elle rêve parce qu’elle le porte déjà en elle : et qui serait une renaissance en commun.

Cet article est paru dans L'APPEL DE L'OPEN, le numéro 4 de la revue de L'ADN. Pour commander votre exemplaire, cliquez ici.

 

Parcours Philippe Nassif

Philosophe et conférencier. Conseiller de la rédaction à Philosophie Magazine, il a notamment publié La lutte initiale (Denoël, 2011) qui s’attache à décrire les ressources dont nous disposons pour imprimer un sens, une forme, un élan, à nos existences.

 

Copyright photo : Parisa Taghizadeh, Top of the Lake/Sundance TV

L'ADN - Le 27 janv. 2016
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