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La cofrabrique du Minion

Pour assurer le succès de leurs productions, les grands studios hollywoodiens appliquent les principes de cocréation. La preuve avec le succès des Minions, fruit d’une collaboration réussie entre producteurs américains et le studio de réalisation français Illumination Mac Guff. Décryptage avec son président, Jacques Bled.

Pour la réalisation des Minions, vous avez travaillé avec des producteurs américains. En quoi leurs méthodes diffèrent-elles des vôtres ?

Jacques Bled : Elles sont très différentes. En France, on a tendance à verrouiller la création sur la base d’un projet initial. On va dans une direction et on n’en change pas. Évidemment, nous n’avons pas les mêmes budgets qu’aux États-Unis, ce qui ne permet pas la même flexibilité. Les studios américains travaillent de manière plus empirique : ils écrivent et réécrivent. Ils font et refont. Ils n’hésitent pas à renforcer ou à abandonner un personnage. Au final, nous avons dû jeter vingt à vingt-cinq minutes de film. Les Minions étaient un projet difficile : nous devions créer des héros à partir de personnages conçus au départ pour rester secondaires. Il fallait leur inventer un langage intelligible, un univers, une histoire… Cela impliquait un travail important d‘écriture et de mise en scène.

 

Comment fonctionnent les échanges entre les équipes ?

J. B. : Trois fois par semaine, nous discutons sur Skype avec les équipes de production américaines en projetant simultanément le film. Nous travaillons sur le contenu, le montage, la réalisation… Les discussions sont très ouvertes, mais une seule personne reste décisionnaire : en l’occurrence Christopher Meledandri, le producteur. Il est très impliqué, pose beaucoup de questions, n’impose pas sa décision mais tranche quand c’est nécessaire. Il a travaillé entre autres sur L’Âge de glace, et Moi, moche et méchant. Il sait comment toucher un public très large. Il veut fabriquer des histoires, drôles si possible, avec des personnages attachants, auxquels le public s’identifie. Il se demande constamment comment faire pour que les gens viennent en salle.

 

Le public est-il impliqué dans le processus créatif ?

J. B. : Nous organisons des projections dans des cinémas de 300 à 400 places six mois avant le lancement. Les familles présentes sont sélectionnées en tenant compte de critères socioprofessionnels. Toutes reçoivent un questionnaire et, au final, on choisit 30 enfants et 15 parents pour échanger de visu. On leur demande ce qu’ils ont le plus et le moins aimé, puis on synthétise. Les producteurs analysent bien sûr ces réponses. En France, le réalisateur ne viendrait pas à une séance où le public lui dit s’il faut modifier telle ou telle chose. Là, tout le monde est présent : monteur, producteur, directeurs artistiques… C’est la règle du jeu.

 

Les critiques du public vous éclairent-elles ?

J. B. : Certaines permettent de reprendre une partie de l’histoire, d’autres de réorienter un personnage. Sur Moi, moche et méchant 2, la scène finale a tenu compte d’une suggestion qu’une petite fille avait imaginée. Pour Les Minions, sur la question de la violence notamment, quelques réactions nous ont surpris. Nous avions des scènes de combats très cartoon dans l’esprit qui ont été supprimées tandis que des scènes d’explosion nucléaire ne gênent personne. Les perceptions américaines nous déroutent parfois. Pour des pays comme l’Inde ou la Chine, nous avons fait quelques retouches qui ne sont que de petits clins d’œil à leurs cultures mais qui n’impactent pas l’histoire.

 

Est-ce que les créatifs conservent la latitude d’apporter leurs idées ?

J. B. : Un animateur est comme un acteur : il doit comprendre le personnage, le faire vivre et apporter ses idées. Ils font ce qu’on leur demande de faire, mais avec intelligence et créativité pour qu’un plan, même anodin, prenne du relief. Nous avons d’excellents graphistes en France qui sont en plus très à l’aise avec les technologies.

 

Avez-vous l’impression que ces processus de création améliorent la qualité ?

J. B. : L’objectif est clair : il s’agit de plaire à un maximum de personnes. C’est évidemment très différent des films que j’ai faits auparavant où j’étais beaucoup plus impliqué dans le processus créatif. Pour Les Minions, on ne fait pas du cinéma d’auteur : il s’agit plus de travailler pour le projet que d’apporter un peu de soi-même. C’est forcément réducteur au niveau de l’expression artistique. Quant au résultat, quelle que soit la méthode, on ne peut jamais être sûrs de la qualité finale. Le jour de la sortie, tout le monde croise les doigts.

 

Cet article est paru dans le numéro 5 de la revue de L'ADN : Réveillons le Génie Collectif.

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PARCOURS DE JACQUES BLED 

En 1986, il fonde avec quatre associés Mac Guff Ligne, un studio d’images numériques spécialisé dans l’animation 3D et les effets spéciaux pour la publicité et le cinéma (Azur et Asmar, Irréversible, Un prophète, Welcome, Kirikou 3…). En août 2011, il devient président d’Illumination Mac Guff, nouvelle société créée par Universal Pictures. Jacques Bled a été nommé chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres et président de la Commission des industries techniques au sein du CNC.

 

Les Minions

Pour sa sortie en salle en juillet 2015, Les Minions ont affiché des chiffres records de fréquentation. Lors de son week-end d'ouverture, le film a récolté 115,2 millions de dollars et pris la place de deuxième meilleur démarrage de tous les temps pour un film d'animation, derrière Shrek, le Troisième.

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