Une licorne qui dab et des billets de 10, 20, 100 euros en fond

« Trop d’État nuit à l'innovation »  : une idée reçue pourtant contredite jusque dans la Silicon Valley

En France, l’État n’a pas attendu les VC (capital-risqueurs) pour devenir un acteur prépondérant du financement de l’innovation. Pourquoi cette filiation est-elle mal perçue ou carrément rejetée ?

« Vous avez besoin d’argent, je vous en donne. C’est dans les moments de crise qu’il faut profiter de l’argent de l’État. » Ces mots sont ceux du ministre de l’Économie Bruno Le Maire, à l’adresse de centaines de chefs d’entreprise au début de la pandémie. C’est peu dire que durant cette période si difficile pour l’économie française, l’État a mis la main au portefeuille pour soutenir les entreprises, les startups et les travailleurs indépendants. Les grands argentiers de Bercy ont débloqué pas moins de 240 milliards d’euros d’aides publiques, sans contrepartie pour les entreprises. Et pourtant, dans les couloirs de la startup nation, l’idée selon laquelle l’intervention étatique nuit à l’innovation est très présente. Entre l’État et la startup nation, it’s complicated ; la nouvelle économie s’est construite sur l’État, mais elle ne veut pas l’admettre. Comme si accepter cette filiation était impossible ou gênant.

Un État français qui biberonne ses futures licornes

Contrairement aux idées reçues, l’État français fait tout pour biberonner ses futures licornes. « La France est une Californie qui s’ignore », s’enorgueillit même Nicolas Dufourcq, le directeur général de Bpifrance, l’organisme public chargé d’accompagner les entreprises de l’amorçage jusqu’à la cotation en Bourse. Un constat que partage l’enseignant-chercheur Fabrice Cavarretta, auteur d’un essai au titre explicite, Oui, la France est un paradis pour entrepreneurs. L’écosystème de financement public est très dynamique en France. Les incubateurs créés à partir de 1999 sous l’impulsion du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (IncubAlliance, SEMIA, PACA Est) facilitent les transferts de technologies issues de la recherche publique grâce à la création d’entreprises innovantes. Bpifrance est chargée d’appuyer les politiques publiques d’innovation conduites par l’État et les régions. Elle assure aussi, au nom et pour le compte de l’État, les financements à l’export. Tout comme les financements propres des entreprises, en partenariat avec des institutions privées. En 2021, l’organisme public a ainsi injecté 50 milliards d’euros dans des entreprises françaises. 

Du côté des grands argentiers, on trouve également Pôle emploi, un établissement public qui fait figure de financeur indirect de la startup nation. Combien de jeunes entrepreneurs en reconversion ont pu compter sur leurs allocations de chômage pour lancer un projet d’entreprise innovante ? Pôle emploi propose aussi des aides qui favorisent la création d’entreprise (ARCE, ACRE, NACRE), sous forme d’exonération de charges sociales. Côté fiscalité, les lois concernant le crédit d'impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) et le crédit d’impôt recherche (CIR), entrées en vigueur en 2013, créent un terreau très favorable à l’innovation. L’État français est donc très présent aux différents stades de développement des entreprises. Mais aussi en amont de leur création. HEC fournit aux rangs de la startup nation nombre de ses jeunes et fringants patrons. L’éducation publique est donc un accélérateur de l’innovation, au même titre que le système de soins ou les infrastructures de mobilité.

Pas d’iPhone sans l’État américain

La France n’est pas la seule à chouchouter ses futures licornes. De la Silicon Valley à la Corée du Sud ou Israël, nombreux sont les écosystèmes qui n’auraient pas émergé sans de francs coups de pouce de l’État. C’est ce qu’explique l’économiste Mariana Mazzucato dans le best-seller L’État entrepreneur (Fayard, 2020). Elle livre dans cet essai un plaidoyer pour l’investissement public à long terme et rappelle que le financement de l’innovation n’a jamais été l’apanage des entreprises privées ou des sociétés de capital-risque. Prenons le cas d’Apple. La firme à la pomme ne se serait jamais développée sans un gros coup de boost du gouvernement américain, notamment grâce au programme public SBIR (Small Business Innovation Research). Celui-ci comprend une participation directe au capital, mais aussi un paquet de lois technologiques et fiscales très avantageuses, notamment en matière de recherche et développement. 

Il n’y aurait pas eu d’iPhone sans l’État. Il n’y aurait pas eu non plus d’Internet accessible à toutes et tous ! Arpanet, l’ancêtre d’Internet, provient d’un programme de recherche du ministère de la Défense américain. Et c’est Michel Elie, un ingénieur formé dans le système public français, qui a contribué au lancement du programme depuis l’université UCLA en 1969. Mais alors, d’où vient cette passion pour le laisser-faire dans la Silicon Valley et cette glorification de la figure de l’entrepreneur prodigue ?  

Le symptôme d’un libertarianisme radical ?  

On peut observer le rejet de la filiation directe entre l’État et les entreprises avec plusieurs perspectives. Conflit œdipien rappelant les tumultes des relations filiales ? Le philosophe Éric Sadin préfère y voir une explication de nature idéologique. Pour lui, il s’agit du symptôme de libertarianisme qui infuse dans la Silicon Valley et qui serait devenu « une réalité concrète avec l’avènement de l’esprit startup ». Lorsqu’il parle de « siliconisation du monde », Éric Sadin évoque « cette pensée, fondée sur la conviction que le désir individuel, présenté comme progressiste, prévaut sur tout, dans une indifférence absolue des États et des acquis historiques, a essaimé sur la planète entière ». L’auteur techno critique ajoute que la romancière Ayn Rand, figure d'un libertarianisme radical, hyperindividualiste et ultracapitaliste, fait figure d’icône chez les grands patrons de la Silicon Valley, d’Elon Musk à Peter Thiel, en passant par Jeff Bezos. Ayn Rand professe le laisser-faire, c’est-à-dire la non-intervention de l’État dans l’économie. Partisane d’un État minimal, elle préfère laisser au marché le rôle d’accélérateur de l’innovation. Pourtant, l’histoire nous montre qu’Ayn Rand pourrait avoir tort. Les risques les plus importants ont souvent été assumés par la puissance publique, bien qu’elle n’en ait que peu récolté les bénéfices.

Privatiser les bénéfices et socialiser les pertes

Mariana Mazzucato rappelle que l’innovation reste le plus souvent captive du marché. Privatisation des bénéfices et socialisation des pertes, un adage qui prend tout son sens lorsque l’on observe les comportements de certaines entreprises. Amazon est un exemple canonique d’entreprise qui a fait de l’évasion fiscale un art, alors même qu’elle bénéficie des largesses de l’État au sein des territoires sur lesquels elle opère. En France, le mastodonte de la logistique a ainsi noué des relations privilégiées avec des maires, de manière à obtenir les autorisations nécessaires à la construction de ses entrepôts de stockage géants. L’entreprise américaine bénéficie d’exceptions fiscales, elle opère sur des infrastructures financées par la puissance publique et emploie des individus eux-mêmes formés par l’État…, mais elle ne paie pas d’impôts en France. L’État est même soigneusement tenu à l’écart dans la redistribution des bénéfices colossaux que génère Amazon. Pas de partage des bénéfices et pas non plus de feuille de route précise en matière d’écologie. Ce constat fait bondir les économistes Maxime Combes et Olivier Petitjean. Ils dénoncent de concert le passage d’un État providence à un « Corporate welfare » qui financerait plus volontiers le secteur privé que les services publics. Très critiques vis-à-vis du rôle de Bercy pendant la pandémie, ils pointent du doigt que l’argent public a été déversé en direction du secteur privé, sans qu’aucune contrepartie solide en matière d’engagement écologique n’ait été posée comme condition. 

Mariana Mazzucato en est persuadée, l’opposition public-privé est dépassée. Mais pour dépasser cette relation conflictuelle entre les startups et l’État, ce dernier devra réapprendre à « voir grand » en continuant de financer de grands programmes de recherche publique. Alors que l’instabilité géopolitique domine le paysage actuel, la demande de « plus d’État » pourrait lui donner raison.

Cet article est extrait du dossier Le Clash : « Qui veut tuer l'État ?  » de la revue n°30 de L'ADN

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