Vivons heureux, vivons éthiques

Pour vivre heureux dans un monde de risques, vivons éthiques

Au-delà des conséquences de l’épidémie du Covid qui en appellent aux comportements civiques et au « souci de l’autre » , une nouvelle injonction éthique traverse la société. Pour le meilleur et pour le pire.

Il faut sans doute être un spécialiste de la gauche française pour repérer le côté explosif du dernier essai de la jeune Agathe Cagé, énarque bon teint qui propose un « projet de société » autour de la notion de respect de l’autre (Respect !, 2021). Selon l’auteure, en effet, il y a urgence à corriger le fait que nous sommes « résignés ou simplement habitués à entendre et voir s'exprimer en permanence un mépris pour tous ceux qui sont un tant soit peu différents ou extérieurs aux tout petits milieux dans lesquels nous vivons confinés ».

Étymologiquement, le respect renvoie à l’idée de considération, presque admirative pour quelque chose ou quelqu’un et, en même temps, à celle d’une prise en compte des règles sociales. La gauche politique est surtout focalisée sur ceux qui portent un peu de cette « différence », cette armée de nouveaux prolétaires qui seraient à la fois le symptôme des injustices et l’élément transformateur de la société. L’analyse de Cagé élargit le débat et mord sur le souci vertueux de préserver ce minimum de bienséance au fondement du vivre-ensemble (ce que les conservateurs appelleraient la « civilité »). Elle opère ainsi une synthèse entre « les nouvelles discriminations » (de genre, de race) et un moralisme à l’ancienne (le respect des personnes âgées, le monde rural).

Vu de l’extérieur, il ne s’agit peut-être que d’une reformulation des bases mutualistes d’une économie sociale longtemps fer-de-lance de la culture politique française. Sauf que, dans un contexte où les antagonismes se tendent, cette exigence de « respect » que l’on retrouve autant dans la bouche des habitants des quartiers que dans celle des chroniqueurs de la droite dure produit une effervescence rhétorique inédite. Soit un mélange un peu curieux de la rime d’un rappeur de la France périphérique qui remixerait les chants de la « vieille »  France et du magazine Valeurs actuelles. Une alliance de la carpe et du lapin.

Le signal du Respect

On peut analyser le livre de Cagé comme le signe d’un retour des questions d’éthique et de solidarité sur le devant d’une scène médiatique plutôt intéressée par la violence quotidienne et le comique de harcèlement. Sur ce point, la crise du Covid a aidé à mieux réaliser notre besoin de se retrouver, de vivre ensemble. Le progrès continu de la culture du bien-être, des formes d’expression de soi telles que les thérapies douces, la méditation et la pratique massive du yoga, joue sans doute dans ce sens. Chacun se fait peu à peu à l’idée que « s’écouter soi-même » permet de prendre en considération la singularité des autres dans une sorte de « donnant-donnant » sans violence a priori.

Sur ce point, les scientifiques écologues ont ouvert la voie, soulignant que nous étions « les uns dans les autres », dépendants d’espèces étrangères à ce que nous sommes, mais avec qui nous concourons au fonctionnement de l’écosystème. Comme les animaux, les plantes et les micro-organismes, nous dépendons des autres et en cela, pratiquons une politique d’entraide « organique », nécessaire à notre survie. Plus avant, le psychiatre et éthologue Boris Cyrulnik rappelle qu’un nouveau-né à qui personne n’adresse la parole finit tout simplement par mourir, démontrant ainsi en quoi l’existence d’un être humain dépend de son maintien dans des interactions positives, ce minimum d’attention qui permet à chacun de « gagner en confiance » et qui est au cœur du propos d’Agathe Cagé (la fameuse capacité de résilience dont parlait le pédiatre Donald Winnicott).

Pour résumer, la bienveillance est vue comme une perspective à partir de laquelle chacun a non seulement le droit d’expérimenter sa propre singularité, mais – surtout – de bénéficier du soutien à la construction de cette singularité. La question de l’orientation sexuelle est ici matricielle, mais elle est élargie à toutes les formes de différences et relève quasiment de l’éducation politique : pour que la société se perpétue, il est nécessaire que chacun puisse faire l’expérience de la reconnaissance et de l’affection de son prochain, en droit et en « horizon » afin de se sentir en quelque sorte « autorisé » à exister.

Nouvelle équation de la santé humaine

Ce point de vue est d’abord partagé par ceux et celles qui sont le plus directement concernés. Soit parce qu’ils en font l’expérience à l’occasion d’un parcours de vie (accident, maladie ou soutien de proches malades, harcèlement, changement de vie), soit parce que leur activité professionnelle les confronte à cette nécessité d’écoute. Les soignants dont on a – durant la crise du Covid – loué le rôle essentiel incarnent très exactement cette nouvelle équation devenue une valeur explicite du secteur de la santé : cette prévention bienveillante, une prévenance, dit-on parfois, qui place au premier plan de la thérapeutique ce que le patient ressent et raconte sur lui-même.

C’est Cynthia Fleury, philosophe clinicienne qui se charge de la synthèse, soulignant que cette attention à autrui permet à toute la société de tenir debout, expliquant au passage en quoi la féminité des métiers du « care » (le fait que ces tâches soient dévolues à des femmes), les a rendus invisibles et surtout, non monétisés. Sur ce point, elle appelle à une évolution radicale. Sur un autre plan, le philosophe Emmanuel Jaffelin propose de réconcilier « les vieilles civilisations de l’honneur » avec notre société d’exigence de bonheur dans son Petit éloge de la gentillesse dans lequel il invite les cadres d’entreprises à se transformer en « managers gentilshommes » au service de l’épanouissement des salariés et de la croissance de leur boîte. Se dessine ainsi un arc éthique entre respect mutuel et bienveillance professionnelle, un nouveau paradigme. Encore une fois, le Covid souligne les lignes de force.

À propos de la crise sanitaire, Judith Butler, surtout connue pour ses travaux sur la théorie Queer, élargit son approche de la « vulnérabilité » et parle d’une « interconnexion fondamentale » entre soi et les autres : « sans que nul contrat ne le stipule, écrit-elle, ma vie est liée avec celle de gens que je ne connais pas » – et qu’a priori je ne respecte pas… L’attention et l’humanisme se combinent avec la question de l’interdépendance des individus. La boucle est bouclée.

Santé, tendance, commerce : tout se tient

Aux recommandations de l’OMS qui incitent à une extension générale des dispositifs publics de prépaiement qui répartissent le risque financier et éloignent le spectre de dépenses de santé ruineuses, s’agrège une approche préventive, plus massive dans les pays où celle-ci est faible, en France notamment. Cette tendance est perceptible dans le 4e plan national santé-environnement (mai 2021) et la relance dont font l’objet les Communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS), actives au plus près des personnes et dont 1000 unités devraient être créées d’ici à 2022. Encore faut-il être capable de cibler la communication autour de populations dont on a mesuré les attentes et dont on peut écouter les besoins. Une récente enquête de l’INSERM insiste, par exemple,  sur la nécessité d’adresser des messages « pro vaccination » spécifiques aux publics hésitants tels « les femmes, les jeunes, les classes populaires et les minorités ethnoraciales » . Les mots, en effet, sont « chargés » de connotations qui varient avec les groupes sociaux, les individus eux-mêmes. Ils n’ont pas le même sens pour tous.

Aussi généreuse qu’elle puisse être, cette nouvelle exigence éthique n’est pas sans conséquence en termes de contraintes. L’attention à la part singulière de chacun ne structure le champ social que s’il est accompagné d’un esprit d’engagement citoyen. Tous les discours de prévention des risques reposent d’ailleurs là-dessus : une fois connus les dangers, chacun est en partie responsable de ses actions et de sa santé, voire de la santé publique (la préservation de l’environnement). Certaines enseignes commerciales tel le réseau d’achat-vente d’occasion Cash Express l’ont compris et ont intégré dans leur programme de fidélité des remises calculées en fonction des économies d’empreinte carbone que ses clients réalisent dans leurs transactions. C’est un détail, mais c’est aussi le signe d’un nouveau style de vie que Vincent Grégoire, du bureau Nelly Rodi, décrit comme celui des « réparateurs ». Des hommes et des femmes qui surfent sur la culture du circuit court, du troc, du vert et du durable, de l’économie solidaire en version 3.0.

Sur le fond, les réparateurs cherchent à rééquilibrer les éléments nécessaires à la bonne marche du monde en préférant, par exemple, réparer leurs objets de consommation plutôt que de les remplacer (air du temps qui apparaît également dans la récente loi de transition écologique imposant à cinq catégories électroménagers et électroniques l’obligation de faire figurer un indice de réparabilité sur leurs produits). Mais ce nouveau modèle éthique peut aussi transformer la bienveillance originelle en surveillance organisée, menaçant le « mauvais » citoyen de pénalités. En témoigne l’exemple de la ville de Pékin qui expérimente actuellement auprès de ses vingt millions d’habitants un système de crédit social qui pourrait devenir général en Chine dans les années à venir.

© Emily Campbell

Nudge management : un coup de pouce aux bonnes intentions

Cette fébrilité est donc perceptible un peu partout. On verse d’ailleurs dans l’impatience parce qu’en dépit de toucher du doigt ce qui pourrait améliorer la vie en société, les moyens d’y parvenir demeurent tortueux. L’incitation à la bienveillance éthique flirte avec le paternalisme et les injonctions paradoxales. La métaphore de la « pomme pourrie » qui contaminerait le panier de fruits ressurgit avec force autour des problèmes d’incivilités. Alors, pour bien faire, il faudrait donner quelques coups de pouce, instaurer cette politique du « coup de coude » que l’on appelle le « nudge management ».

Celui-ci consiste à aider quelqu’un à faire le meilleur choix, pour lui et les autres, d’une manière raisonnée et, si possible, en lui laissant entendre que c’est lui qui en a décidé ainsi. Le « nudge » est une façon de tromper les biais cognitifs, les « rationalités limitées » de certains comportements et d’accompagner les gens vers le « bon » choix tout en respectant leur libre arbitre (cf. les travaux de Cass Sunstein et du prix Nobel Richard Thaler). Exemple : en plaçant les fruits en « front » dans les libres-services des cantines d’entreprise, on sait que l’on agit en faveur de la prévention de la santé, en faisant baisser la consommation de desserts sucrés. On expérimente également les techniques du nudge dans la publicité, la communication interne des entreprises, pas forcément dans les plus parfaites conditions de transparence…

En France, un cabinet de conseil auprès du service d’information du gouvernement (SIG) s’en est inspiré pour bâtir le plan de com’ autour du Covid. Les dernières décisions concernant l’extension du pass sanitaire sont assez emblématiques de cette approche. En effet, en réduisant la possibilité de se déplacer librement sans passeport, on ne force pas directement les individus à se vacciner. Mais on les incite concrètement à repositionner leurs valeurs personnelles avec celles qui semblent plus vertueuses pour le collectif (la réduction du risque de circulation du virus). On les pousse ainsi à faire un choix plus raisonnable, à la fois pour leur vie quotidienne et pour ce que l’on considère essentiel à la santé publique. Une habile opération de nudge management qui pose toutefois quelques questions de fond. L’approche éthique, c’est certain, ne se construit pas en un jour.


Cet article est issu de « L'Amour du Risque » , un dossier complet réalisé par L'ADN en collaboration avec le groupe Aéma. Pour accéder aux autres contenus qui le composent, c'est par ici !

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