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Tempête sur un crâne présidentiel : Macron et la « théorie de la moumoute »

Postiche, perruque ou implant... La toile se passionne pour les cheveux d’Emmanuel Macron. Parcours d'une théorie qui vient de loin. Par Benoît Fournier et Anna Besse de La Netscouade.

Le 8 mars 2022, un billet de blog publié sur le Club de Mediapart prétend révéler un « secret bien gardé » d’Emmanuel Macron : il porterait une perruque, et ce depuis 2019. Rapidement, ce billet gagne en visibilité en ligne, bénéficiant de la publication de plusieurs messages qui capitalisent sur cette théorie, bien souvent sur un angle humoristique ou à travers des mèmes.

Un « secret bien gardé » qui part en buzz...

Des reprises plus sérieuses, qui alimentent des critiques au sujet d’Emmanuel Macron, sont également retrouvées en provenance de comptes proches de l’extrême droite. Ces citations du billet de blog hébergé par Mediapart, sans affiliation aucune avec la rédaction du journal, motivent sa dépublication qui est alors justifiée par la nature non vérifiée de l’information qui y est avancée. 

Dans un article de CheckNews (Libération) qui revient sur le phénomène ( « Pourquoi "Mediapart" a-t-il supprimé un billet de blog sur la "moumoute" de Macron ?  » ), une des journalistes en charge de la modération de Mediapart explique alors la chronologie des événements : « Lorsqu’on découvre le billet, le 8 ou 9 mars, il est clair pour nous que c’est un pastiche, que c’est de l’humour. On décide de ne pas le dépublier. Nous n’avons pas reçu d’alerte de nos lecteurs. »  

C’est donc seulement après la mobilisation de comptes connus pour être proches de l’extrême droite que le choix de dépublier le billet est fait – entraînant alors des accusations plus ou moins sérieuses autour d’une volonté de dissimuler une « information » incriminante pour le chef de l’État.

Dans sa série de campagne « Le Candidat » Emmanuel Macron réagit et fait rire sa coiffeuse : « J'ai vu que dans Mediapart, il y a un mec qui dit que j'avais une moumoute... »

La crise Covid : un catalyseur pour la visibilité de la « théorie de la perruque »

Porte d’entrée la plus visible pour appréhender le parcours de cette théorie, celle des blagues et des mèmes. C’est ce type de message qui provoque les réactions les plus importantes : il se propage largement et parvient à sortir des différentes bulles présentes sur les réseaux sociaux pour atteindre le grand public.

Cet angle humoristique trouve ses origines dans la crise du Covid-19 : à l’occasion des différentes apparitions médiatiques d’Emmanuel Macron dans le contexte des annonces de l’évolution des restrictions sanitaires, l’évolution de sa coupe de cheveux retient particulièrement l’attention de certains internautes.

En six mois, la pression monte

L'analyse des tweets publiés met en évidence quatre dates clés durant cette période :

Le 28 octobre 2020, à l’occasion d’une allocution télévisée annonçant un nouveau confinement, quelques internautes relèvent une bizarrerie capillaire chez le président, et évoquent le port d’une perruque dans le but de camoufler une calvitie naissante.

À l’occasion d’une intervention surprise sur le plateau de TF1 le 2 février 2021, la coupe de cheveux d’Emmanuel Macron est comparée par des internautes à celle d’un « playmobil »  : la perruque portée en serait la responsable.

Encore plus visible, le 25 mars 2021 en sortie de Conseil de l’Europe et dans un contexte marqué par de fortes craintes d’annonce d’un nouveau confinement, le style capillaire du président de la République est à nouveau scruté par plusieurs internautes. Ils s'amusent alors à imaginer un récent voyage d’Emmanuel Macron en Turquie, eldorado de la greffe de cheveux – rebondissant au passage sur l'actualité internationale et les tensions présentes au sein des relations franco-turques.

Le même phénomène se répète le 31 mars 2021 à l’occasion d’une allocution aux Français, avec plusieurs messages qui remarquent, s’interrogent et s’étonnent à propos de la coupe de cheveux d’Emmanuel Macron.

Si ces messages relevés sont encore peu partagés à ce moment-là, ils témoignent d’une observation retrouvée chez plusieurs internautes : il se passe quelque chose sur le crâne d'Emmanuel Macron.

À un cheveu d'enflammer la toile...

À partir de ce moment-là, certains internautes vont s'investir d’une mission : suivre l'évolution de l'implantation capillaire d'Emmanuel Macron. Plusieurs internautes prennent l’habitude de l’identifier sur les différents contenus (messages, photos, vidéos, mèmes…) pouvant prouver la véracité de la théorie selon laquelle Emmanuel Macron porterait une perruque.

Ce courant humoristique – et sa popularité qui va se développer au fil du temps – peut expliquer l’analyse du billet de blog faite par la modération de Mediapart : le ton adopté, traitant sérieusement de ce sujet finalement très superficiel, est similaire à celui employé par les comptes qui perpétuent ce running gag qui a donné naissance à quelques messages très visibles avant le 8 mars.

L’extrême droite renforce la popularité de la théorie

Lorsque le billet de blog de Mediapart accusant Macron de porter une perruque est publié, ce n’est pas l’humour qui se rend immédiatement visible, mais plutôt les critiques dirigées contre Emmanuel Macron et son « insincérité » – retrouvée tant dans la politique qu’il mène que dans son apparence physique, selon ses opposants.

Tout part d’une capture d’écran du contenu du billet de blog de Mediapart relayée sur Twitter par un compte proche de l‘extrême droite, qui analyse alors que « tout est faux » chez Emmanuel Macron. Les partages importants de ce message inspirent chez les comptes de « patriotes » ou pro-Zemmour la publication de messages d’une teneur similaire, permettant aussi des passerelles avec d’autres théories en vogue sur Twitter au sein de ces communautés (à l’image de la conspiration discutée sous le hashtag #JeanMichelTrogneux, qui accuse Brigitte Macron d’être une personne transgenre).

C’est la mobilisation de ces communautés qui va au départ booster la visibilité du billet de blog de Mediapart et lui permettre ensuite d’être découvert par des comptes qui vont s’approprier le narratif pour le décliner en blagues et autres mèmes.

Mais la circulation de la théorie d’une perruque portée par Emmanuel Macron pré-date de la crise de la Covid-19 : elle se place dans un courant de critiques dont les origines portaient au départ sur Brigitte Macron qui est accusée d’une chose similaire. À partir de 2019, les mêmes comptes qui formulent des critiques à l’encontre de la Première dame déportent leurs critiques vers Emmanuel Macron, qui est alors accusé de porter une « moumoute » dans le but de dissimuler une calvitie précoce. La dimension factice du couple présidentiel est alors transformée en argument politique, notamment dans le contexte de la crise des Gilets jaunes où la pression exercée sur le président est avancée comme l’une des causes pouvant expliquer la chute des cheveux d’E. Macron.

Parmi les autres éléments significatifs qui vont permettre l’adhésion de l’extrême droite à cette théorie, les informations de Quotidien quant aux comptes de campagne d’Emmanuel Macron en 2017 qui dévoilent le budget consacré au maquillage et aux retouches faites sur l’affiche du second tour du candidat. Parmi les éléments mis en avant, une « plantation de cheveux et un camouflage des golfes dégarnis » sont repris par plusieurs comptes anti-Macron, anti-système ou proches de l’extrême droite, comme preuves attestant de la vanité du président, mais aussi d’une intention générale de tromper. 

À bas bruit, cette théorie va alors progressivement gagner en popularité au sein des communautés en ligne opposées à Emmanuel Macron, jusqu’à entraîner des reprises chez des comptes influents, participant ainsi à faire de cette théorie un élément de moquerie récurrent.

Également, si durant la crise sanitaire l’angle des blagues et des mèmes a progressivement émergé au sein de nouvelles communautés en ligne, les opposants à Emmanuel Macron ne se sont pas détournés de cette théorie. Ce fut notamment le cas lors de l’instauration du passe sanitaire où plusieurs comptes d’anciens Gilets jaunes et opposants à la vaccination font référence au sujet ; une vidéo proposant même une trève à Emmanuel Macron si ce dernier admet que ses cheveux ne sont pas véritablement les siens.

Dans un contexte de forte opposition à la politique d’Emmanuel Macron, la frontière entre humour et critiques se brouille

À la suite de la publication du billet de blog de Mediapart, la visibilité de cette théorie a dépassé son positionnement de niche pour basculer dans le mainstream, aidée par le contexte de l’élection présidentielle où tout argument est bon à prendre pour tenter d’entamer la crédibilité de l’un des candidats.

Au sein des comptes farouchement opposés au président, le supposé port d’une « moumoute » est utilisé comme une boule puante : il est évoqué dans des messages dressant la liste de toutes les raisons pouvant justifier de se détourner du bulletin « Emmanuel Macron » lors du scrutin, aux côtés des affaires Alstom et McKinsey.  

Il est aussi relié à d’autres narrations populaires, notamment relatives à une hypothétique consommation de produits stupéfiants – qui ne pourrait donc pas être prouvée par des analyses toxicologiques du fait de ses « cheveux en plastique » .

La « théorie de la moumoute » en campagne

Sur l’angle de l’humour, la « théorie de la moumoute » se rend surtout visible lors des temps forts de la campagne, et en particulier lors de l’entre-deux-tours à l’occasion du débat d'Emmanuel Macron face à Marine Le Pen : la gestuelle du président est commentée, la séquence durant laquelle Marine Le Pen présente un tweet imprimé est détournée, et certains internautes s’amusent également à attribuer sa performance lors du débat à sa « perruque bien posée sur son crâne » . Ces passerelles entre la théorie de la perruque et l’actualité suscitent un engagement très important, et permettent de continuer d’installer le running gag au sein de communautés habituellement éloignées des sujets politiques.

D’autres phénomènes jouant notamment avec les codes de Twitter sont à noter. Certains comptes adoptent temporairement les noms et photos de profils de médias traditionnels – dans une logique similaire à une action dont l’animateur Nagui avait fait les frais durant l’été 2020 – dans le but de tromper les internautes avec de fausses informations en rapport avec des « accidents de perruque » dont Emmanuel Macron aurait été victime, expliquant ainsi son absence dans les débats du premier tour de l’élection présidentielle.

Mais de manière plus floue, plusieurs internautes en viennent aussi à fantasmer à propos d’un « wig reveal » durant cette période, imaginant l’action d’un intervenant extérieur qui viendrait arracher la chevelure de Macron et ainsi révéler la vérité aux français – ou a minima les divertir dans une campagne électorale jugée fade.
C’est le désir de voir la campagne se transformer en spectacle rythmé de coups de théâtre à la fois divertissants, mais qui seraient également humiliants pour Emmanuel Macron, qui se manifeste dans ces messages qui profitent d’un sentiment d'opposition d’une part importante de la population envers sa personne. L’envie de faire un bon trait d’humour, une blague bien sentie devient par des moyens détournés un intermédiaire pour faire part de son mécontentement vis-à-vis de la politique du président.

Et maintenant ?

La trajectoire suivie par cette théorie durant les semaines et mois à venir sera intéressante à observer : le renouvellement pour 5 ans du mandat d’Emmanuel Macron, obtenu en partie grâce à un vote sans conviction d’une partie de l’électorat de gauche et de la jeunesse face à un bloc d’extrême droite, trace un parallèle avec les communautés impliquées dans la publication de messages reprenant la « théorie de la perruque » . Et le sujet ne semble pas perdre son souffle dans l’engagement qu’il est capable de susciter en ligne.

Dans un climat de désillusion, mais aussi de violence politique, cette théorie pourrait progressivement transformer et faire converger les intentions derrière l’utilisation de cette blague : un moyen de militantisme en ligne sans réelle couleur politique, qui vise à critiquer Emmanuel Macron de manière plus ou moins transparente. 

À moins que l’enquête menée par les internautes fasse apparaître de nouveaux éléments faisant bouger les lignes du débat : un camp de partisans de la théorie de la greffe de cheveux, qui s’oppose à ceux qui s’accrochent à la théorie du postiche par exemple ?

commentaires

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  1. Anonyme dit :

    Bravo pour cet article qui a réussi à me captiver de bout en bout. C'était vraiment très intéressant

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