une femme qui pleure

Amour, drames et délibérés... avec le procès Depp vs Heard, la justice se joue en plein écran

© LiveNOW from FOX

Le procès Johnny Depp vs Amber Heard est filmé en live et sans coupure. La justice serait-elle devenue un divertissement comme un autre ? Décryptage.

Justice et divertissement font (très) bon ménage aux États-Unis. Il n’y a qu’à regarder des films comme To Kill a Mockingbird ou Chicago, des séries judiciaires comme Law & Order, The Good Wife et autres Court Shows qui mettent en scène des plaidoyers enlevés et déterrent de terribles cold cases (à traduire par affaires classées, NDLR). Quant aux émissions de téléréalité qui présentent de vraies affaires, jugées par de vrais magistrats dans des tribunaux simulés (comme Judge Judy, The People’s Court, Hot Bench, Divorce Court…), ce sont des monuments qui comptent des milliers d’épisodes et qui ont consacré de véritables magistrats en stars. La justice aurait-elle toujours fait les grandes heures du petit écran américain ? Le premier procès diffusé date de 1959.

Parmi les plus marquants figure celui d’O.J. Simpson qui avait eu, en 1995, une résonance très particulière. Cette affaire de double homicide a été comparée à un cirque médiatique. Héros du sport américain, son procès avait été visionné par près de 100 millions de personnes à travers le monde, soit une audience similaire à celle du Super Bowl. Il est aujourd’hui disponible en replay sur internet et bien sûr adapté en mini-série sur Netflix. Au passage, Simpson comptait parmi ses avocats un certain Robert Kardashian, père de la famille la plus connue d’Amérique, elle-même au cœur d’un procès très médiatisé cette semaine. Les affaires d’homicides comme celle du producteur de musique Phil Spector ou les frasques notables de personnalités comme Lindsay Lohan font également partie des procès de stars les plus visionnés dans l’histoire de la télévision.

Justice is the new Netflix

Le procès qui occupe aujourd'hui l'Amérique réunit donc Amber Heard et Johnny Depp, deux super stars d’Hollywood. Leur procès, bien qu’il se tienne dans le comté de Fairfax en Virginie, n’a évidemment rien d’ordinaire. On peut le suivre en direct live et en replay, gratuitement, sur les écrans du monde entier. Deux super stars donc et aussi une super histoire puisque les deux acteurs s’écharpent ici pour un second round, une seconde saison pourrait-on dire, le premier procès s’étant déroulé en huis clos à Londres en 2020. Ils se poursuivent mutuellement pour diffamation suite à une tribune écrite par l’actrice pour le Washington Post en 2018. Les violences et les abus évoqués dans les défenses de chacun ne sont pas directement l’objet du jugement. La frontière entre fiction et réalité devient plus ténue que jamais. En témoignent ces hordes de fans aux abords du tribunal qui donnent à la cour des allures d’avant-première festivalière. La justice atteint ici le paroxysme de l'entertainment à l’américaine.    

Le procès Depp vs Heard combine tous les éléments d’un grand spectacle comme le souligne un article du New York Times : « Les procès de célébrités très médiatisés attirent un large public depuis que la chaîne Court TV a commencé à diffuser des images des salles d'audience dans les années 1990. Mais le procès de M. Depp et de Mme Heard est devenu une étude de cas sur ce qui se passe lorsque des affaires complexes sont filtrées à travers les lentilles de la culture stan (mot-valise qui réunit deux notions, harceleur + fan, il s'agit donc de fans très dévoués... voire carrément encombrants, NDLR) et des médias sociaux » .

Des shows pour apprendre les règles de la démocratie ?

Dès lors que les stars apparaissent dans les tribunaux, l’appétence de leurs fans est littéralement décuplée. C’est d’ailleurs l’un des arguments en faveur des procès télévisés : leur diffusion permettrait aux Américains de mieux comprendre le système judiciaire et de se sentir plus impliqués dans la démocratie. Manifestement, le système doit les passionner puisque Jon Marks, des réseaux nationaux de Scripps/Court TV, affirmait cette semaine à Vanity Fair que les audiences avaient quasiment quadruplé en ligne depuis le début du procès. Les recherches Google sur les deux acteurs explosent, on enregistre jusqu’à 100 % de recherche en plus depuis un mois.

Mais les commentaires sur les audiences se transforment davantage en vindicte populaire qu'en cours de droit pénal. Sur les réseaux sociaux, les audiences sont discutées et débattues comme les épisodes d’une série à succès. Sur Twitter, 6 386 092 de messages ont été postés sur le sujet ces 30 derniers jours. Le témoignage seul de Depp, les 21 et 22 avril, a fait l’objet d’1,6 million de tweets selon les statistiques de Visibrain. 

Quand le jury populaire se transforme en fan base

Ce dernier remporte jusqu’à présent le soutien des internautes. L’acteur fétiche de Tim Burton qui maintient que sa carrière a été anéantie par les propos de son ex-femme peut compter sur une fan base colossale convaincue qu’il est la victime d’une manipulatrice hors pair. Sur TikTok, le hashtag « JusticeForJohnnyDepp » a dépassé les 7,5 milliards de vues tandis que les vidéos de live stream sur YouTube dépassent largement les millions. Le même hashtag sur Twitter totalise 1,6 million de posts, soit 222 fois plus que #JusticeForAmberHeard qui stagne à 7 276 posts.

Sur Etsy, ce sont les produits dérivés pro-Depp qui pullulent comme le rapporte cet article paru dans Rolling Stone. Devant un tel emballement, Amber Heard a dû revoir sa stratégie de relations publiques espérant faire chavirer l’opinion en sa faveur et contrer les campagnes d’opposition telles que #AmberHeardIsAnAbuser ou encore #AmberHeardIsALiar et les pétitions pour la retirer d’Aquaman 2.

Il faudra attendre la fin du mois de mai pour connaître l’issue de ce feuilleton haletant. Même l’ancien portier du couple a déclaré en avoir « ras-le-bol » lors de sa comparution en visioconférence, vapotant furieusement au volant de sa voiture. Absurde ? Le personnage principal de ce drame, Johnny Depp, qui poursuit son ex-femme pour diffamation et 50 millions de dollars en est convaincu. Il mange des bonbons, dessine entre deux comparutions et ne peut se retenir de glousser devant ce spectacle accablant.

Le tout à l'écran

Le verdict est difficile à deviner. Mais à ce stade, la foule se passionne et se délecte des détails toujours plus intimes de la vie des acteurs utilisés par les avocats interposés. Ceux-ci sont tous les jours un peu plus sordides. Adultère, violences physiques et verbales, mensonges et déjections humaines… Le linge de leurs quinze mois de mariage est lavé en public, programme extra-sale. Et si on peut trouver étonnant ce procès livré en live et sur tous les écrans, c'est aussi le nombre d’enregistrements mis au dossier qui surprend. Conversations privées, appels téléphoniques, disputes... Toutes ont été soigneusement consignées pour constituer un dossier de preuves que la cour ne se prive pas de livrer au dossier. Un procès full écran donc, nourri par tout ce que la tech permet d'enregistrements captés à l’insu de l'autre et de mémoire de tous les faits et gestes. L'intimité tracée jusqu'aux recoins les plus sinistres... et livrés comme une pizza... à domicile. Une justice panopticon qui observe les acteurs, de la récolte des preuves mises au dossier jusqu'à la révélation du verdict. Évidemment, il faudrait ajouter à cette mise en abîme la série qui ne manquera pas de nous être proposée... Justice is the new Netflix.   

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