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Scénic, Flunch et désespoir : après les forums, le « French Dream » gagne en popularité sur TikTok

© The Frenchdreamer via Tiktok

Quitter la France ou mourir : sur TikTok, les vidéos du French Dreamer popularisent une vision désespérée du monde du travail et de la France sur le déclin.

« 7h, tu gares ton Scénic sur le parking du personnel… tout est gris dans la zone commerciale, le ciel et ton âme… tu enfiles ton gilet sans manches en polyester. Briefing du chef de caisse Dylan, 24 ans, école de commerce bas de gamme… il parle de l’importance du SBAM, sourire, bonjour, au revoir, merci, et vous rappelle la règle sacrée : 30 articles par minute. »

« Antisocial, tu perds ton sang-froid »

Sur le compte TikTok Le French Dreamer, les vidéos s’enchaînent et se ressemblent : conçues comme un mix de montage photo et d’animation cheap, elles mettent en scène un wojak, comprendre un personnage récurrent du Web qui représente un « monsieur, madame tout-le-monde » dont on suit la journée de travail à travers différents métiers ou situations de vie pénibles. Du chauffeur routier au caissier de supermarché, en passant par l’ouvrier, le mécanicien, le militaire, l’infirmière ou le chômeur, la structure narrative est toujours la même. Un réveil brutal qui annonce une mauvaise journée, des conditions de vie déplorables ou tristement banales, un travail exténuant et supervisé par un manager vicieux, un rêve d’enfant ou un fantasme irréaliste de vie au soleil et une conclusion dramatique sous la forme d’un accident ou d’un suicide. Il découle de ces petits sketchs satiriques un seum social à couper au couteau et un désespoir inextricable.

Malgré ce tableau déprimant, les vidéos du French Dreamer passent régulièrement la barre du million de vues et génèrent de véritables débats sur le travail et, plus globalement, sur les aspirations ou les peurs sociales de « la France d’en bas ». Dans les commentaires, les internautes confirment parfois la vision très sombre du vidéaste ou, au contraire, nuancent un peu le propos, expliquant par exemple que la vie de camionneur n’est pas si déprimante ou que les ouvriers spécialisés sur les chantiers gagnent très bien leur vie sans pour autant se casser le dos avec des sacs de ciment. Beaucoup sont touchés par le propos sans savoir que ce qu’ils viennent de voir est en fait l’adaptation « grand public » de la culture du forum 18-25 de jeuxvideo.com.

C’est quoi le French Dream ?

Pour comprendre les vidéos cyniques de French Dreamer, il faut d’abord comprendre le concept de « French Dream » originaire des forums 18-25. D’après le journaliste Jean-Baptiste Chiara, qui a enquêté pour L'ADN sur la culture particulière de cette place centrale numérique française, le concept a été créé en 2019 par le forumeur StopCensure et décrit le quotidien peu enviable d’une famille moyenne française et du père de famille, employé dans un métier peu valorisant. Affublé d’une femme obèse sans passion ni talent appelée « Magalax » et d’une fille qui scrolle toute la journée sur TikTok, le « French Dreamer » vit dans une banlieue pavillonnaire, passe beaucoup trop de temps dans sa voiture ou dans des déjeuners dominicaux dans une chaine de restaurant du type Flunch. Pour les habitués du 18-25, le French Dream sert à la fois de repoussoir et de miroir d’une société française en déclin. Il fonctionne aussi comme un moteur - la caricature d’une vie pavillonnaire routinière – censé provoquer un déclic et pousser à « sortir de la rat race ». Et c’est exactement cette optique qu’adopte Yas, le créateur derrière les vidéos TikTok du de French Dreamer.


Enfants de tout pays, fils du French Dream

« Ma famille avait un Scénic, on allait manger au Flunch… Je suis un enfant du French Dream », explique ce jeune homme de 27 ans, expatrié en Thaïlande. « J’ai suivi le schéma traditionnel : études dans l’informatique, puis plein de petits boulots, du drive en grande surface ou même l’armée… Tout ça, je l’ai vécu ». Quand on l’interroge sur ce qui le motive dans la publication de ces vidéos satiriques, il explique que ça a commencé comme une blague pour ses amis. « J’ai commencé à publier en septembre 2025, un mois après mon départ pour la Thaïlande, pour faire rire mes potes et me moquer un peu du “Français moyen”, indique-t-il. C’est inspiré par la culture Internet dans laquelle j’ai baigné mais aussi de ma vie, de mes expériences professionnelles et de celles de mes proches ou des gens que j’ai croisés. »

Confronté à l’aspect particulièrement sombre ou cynique de ses vidéos, Yas justifie son ton par le message qu’il veut faire passer et la mission d’éveil dont il se sent investi. « On m’accuse souvent de faire preuve de mépris de classe ou de pousser les gens au suicide mais mon idée, c’est surtout de rendre visibles ces souffrances tout en provoquant un électrochoc des consciences chez les personnes concernées. Pour moi, le French Dream, c’est aussi un état d’esprit, une casserole qui frétille à la bonne température pour maintenir les gens dans un système et une médiocrité ambiante dont ils n’ont pas conscience. Certains peuvent dire que tout va très bien, et tant mieux pour eux. D’autres connaissent la réalité et savent que c’est l’enfer. Et puis il y a ceux qui ne sont pas dans ces milieux et qui peuvent avoir plus de considération pour ces personnes et ces professions ».

Pour Jean-Baptiste Chiara, le French Dream n'est pas un simple délire de forum. « Le mème met en scène des personnages et un canevas suffisamment large pour que tout le monde puisse se sentir concerné d’une manière ou d’une autre, explique-t-il. L’internaute qui a créé le concept l’a d’ailleurs imposé sur les forums à force de l’avoir posté encore et encore. À présent, cette vision circule de manière mainstream et donne une sorte de syncrétisme dans lequel on peut mettre ce qu’on veut. C’est comme la red pill ou le dark enlightenment (deux méthodes de persuasion utilisées en ligne par les incels ou les technofascistes) : une forme de marketing ultra-efficace pour faire passer toutes sortes d’idées ».

Les winners de la France qui décline

De son côté, Yas refuse de s’inscrire publiquement dans un camp politique. En revanche, il a une idée assez précise de ce qu’il pense être l’état de la France, et son constat est peu glorieux. « J’ai grandi dans ce pays. Du haut de mes 27 ans, c’est déjà suffisant pour voir son évolution, indique-t-il. Depuis que je suis adolescent, je n’ai pas vu de progression fulgurante. Il y a des acquis sociaux, bien sûr, mais après avoir vu l’Asie, je vois des pays qui se développent économiquement très vite. Nous, on ne progresse plus : on stagne. Et ça mène à beaucoup de problèmes, des tensions entre gauche et droite, entre populations racisées ou non, entre jeunes et pauvres. Je ne vois aucun rebond dans les prochaines années. »

S’il se décrit lui-même comme « patriote » et amoureux de la culture et de « la belle langue française », ses vidéos semblent aussi servir d’exutoire à une frustration dont la seule issue semble individuelle et non collective. « Pour moi, il y a une médiocrité ambiante, alimentée par notre état d’esprit de Français, explique-t-il. On adore se plaindre sans rien changer. C’est pour ça que je considère le French Dream comme un état mental. Le souci, ce n’est pas forcément le travail ou les transports, c’est une question de perception. Dans mes vidéos, les personnages scrollent sur TikTok dès le réveil ou bien fuient la réalité dans la drogue ou le porno. Je veux mettre en avant la responsabilité et la souveraineté individuelle. On doit se réapproprier notre esprit, vivre en conscience et être aligné avec ce qu’on est. » Lui-même explique que cette prise de conscience remonte aux confinements du Covid et à ce qu’il a vécu comme « une atteinte à sa liberté ». Il a démarré une réflexion radicale et a décidé de partir à l’étranger.

Pour mettre en application sa vision, Yas, qui est aussi coach pour salariés qui veulent devenir indépendants, a aussi lancé un serveur Discord intitulé « Quitter le French Dream » et sur lequel 662 membres sont déjà inscrits. Les sujets de conversation cochent toutes les cases de la culture entrepreneuriale et libertarienne du Web : développement personnel, sport, santé et biohacking à coups de peptides injectés, développement du « mindset » et, bien sûr, critique et sortie de « l’esclavariat » . Dans les fils de discussion, ça parle de « trouver un logement à Palo Alto », de refus de visa pour les USA, de la manière dont la France se transforme « en pays du tiers-monde ». Tous les deux dimanches, Yas propose des conférences en direct, toujours dans l’optique « de créer une entraide autour de leur situation », et peut-être un vivier de futurs clients.

David-Julien Rahmil

David-Julien Rahmil

Squatteur de la rubrique Médias Mutants et Monde Créatif, j'explore les tréfonds du web et vous explique comment Internet nous rend toujours plus zinzin. Promis, demain, j'arrête Twitter.

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