
Peu à peu, les outils numériques se sont imposés dans les écoles. Dans L’école du like, une enquête parue chez PUF, Aksel Kilic et Jean-Paul Payet questionnent cette évolution.
Depuis plus de dix ans, des applications proposent une digitalisation des relations entre l’école et les familles. Dans L’école du like, Aksel Kilic, chercheur et maître de conférences en sociologie à l’Université de Paris-Est Créteil et Jean-Paul Payet, professeur de sociologie à l’éducation à l’université de Genève décrivent et analysent ce phénomène émergent. Ils sont allés interroger les éditeurs des principales applications, les utilisateurs, à la fois les enseignants, les parents et les responsables de l’Éducation nationale. Un ouvrage passionnant qui explore les enjeux et les ambiguïtés de ce modèle qui s’impose.
Dans votre ouvrage, vous expliquez que les applications numériques introduites à l'école ont changé le lien entre enseignants et parents. En quoi consiste ce changement ?
A.K : On note que ces applications permettent aux enseignants de mieux gérer la relation avec les familles et de communiquer avec elles, tout en leur offrant une place au sein de l'école. Ce qui est novateur, c'est qu'elles favorisent également un rapprochement entre enseignants et parents. Mais paradoxalement, cela peut aussi créer une distance. Bien que les familles aient accès à de nombreuses informations, cela ne renforce pas nécessairement le lien entre elles et l'école.
J-P.P : Par ailleurs, la relation reste asymétrique. Contrairement à des plateformes comme WhatsApp où chacun peut interagir librement, ces applications prévoient une fonctionnalité qui empêche les parents de communiquer entre eux. Ce sont principalement les enseignants qui publient des informations, tandis que les parents réagissent par des messages courts ou des « likes ».
Vous soulignez qu'il existe trois degrés dans la relation numérique : l’information, la communication conviviale et la coéducation. Ces trois degrés évoluent-ils de la même façon ?
A.K : Notre enquête montre que la communication est l'aspect le plus important. Bien que cette compétence ait toujours été présente chez les enseignants, elle est désormais renforcée par des applications, que nous appelons la « classe instagrammable ». Ces outils, inspirés de réseaux sociaux comme Facebook ou Instagram, transforment l’enseignant en community manager, animant la classe même en dehors des cours et suscitant des émotions. L'humour et les émojis rendent la communication plus informelle qu'avec un cahier de liaison traditionnel.
Comment les familles s'adaptent à ces outils ?
J-P.P : C'est ambivalent. D'une part, les parents souhaitent maintenir un lien constant avec l'enfant, d'où leur intérêt pour ces interactions. D'autre part, l'enseignant attend aussi une reconnaissance de la part des parents, souvent sous forme de "like", qui valide son investissement. Cela crée une charge supplémentaire pour les parents, qui doivent répondre rapidement. De plus, cette responsabilité est souvent genrée, les mères étant majoritairement celles qui gèrent cette relation en plus de leurs autres taches.
Le numérique est souvent vecteur d’inégalités. Est-ce le cas également ici, pour les parents comme les professeurs ?
J-P.P : Les inégalités sociales se manifestent surtout dans la capacité à répondre et à échanger, ainsi qu'à trouver le ton approprié pour interagir avec l'enseignant sur ce type de réseau. En ce qui concerne l'utilisation de l'outil, tous les parents consultent les photos. En revanche, pour liker, commenter ou utiliser des émojis, on observe des compétences sociales variées. Il est nécessaire de savoir doser ses interactions, car on s'adresse à l'enseignant de son enfant et non à un réseau social classique.
A.K : Quant à l’accès au numérique, nous avons davantage noté un aspect inclusif pour les familles allophones.
Est-ce que ces plateformes numériques peuvent encore évoluer ?
J-P.P : Il est probable que les éditeurs d'applications envisagent des évolutions, mais ils se heurtent aux contraintes de la relation entre l'école et les parents. Prenons l'exemple de ClassDojo, une application américaine qui gère le comportement des élèves en attribuant des points selon leur conduite. Les parents reçoivent des notifications en temps réel. Bien que certains enseignants adoptent cette approche, d'autres la rejettent. Cela soulève une question : les parents doivent-ils être disponibles toute la journée pour suivre le comportement de leur enfant ?
Quel rôle l’Éducation nationale joue dans tout cela ?
J-P.P : L'attitude de l'institution à ce sujet est assez ambiguë : elle encourage les enseignants à adopter le numérique, tout en restant à l'écart d'une sphère qu'elle ne maîtrise pas. On observe une lutte implicite entre l'institution qui souhaite imposer ses propres outils, comme Pronote au collège, et les enseignants qui préfèrent choisir ceux qu'ils utilisent.
A.K : De façon générale, les familles et les enseignants sont plutôt ravis d'utiliser ces applications. L’Éducation nationale apparaît donc un peu dépassée par un phénomène qui correspond aux attentes actuelles des parents et aussi à celle d’une partie des enseignants dont le rapport au métier change.
À LIRE : Aksel Kilic et Jean-Paul Payet, L'école du like, PUF, septembre 2024
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