
Dans les marges d’Ozempic, une industrie parallèle prospère. Des gourous de la longévité, des influenceurs muscu et d’obscurs fournisseurs chinois inondent le web de peptides injectables.
Saviez-vous que la Tesofensine est censée vous faire fondre du gras tout en augmentant votre espérance de vie, que la Sermorelin « équilibre » vos hormones de croissance et que le BPC-157 vous promet de cicatriser plus vite après une brûlure ou une blessure au tendon ? Si tout ce charabia ne vous dit rien, c’est normal : vous n’êtes pas encore tombé dans le terrier de lapin des peptides, ces chaînes d’acides aminés censées être miraculeuses.
Des peptides dans les algos
Cet univers parallèle, qui se situe à l’entrecroisement du biohacking, de la longévité et de la musculation, se dévoile facilement sur TikTok ou YouTube. Tapez le mot « peptides » et l’algorithme vous délivre des coachs torse nu qui expliquent leur « stack Wolverine » ou des faux médecins générés par IA qui promettent une perte de gras « sans effort ». Comptez aussi de spectaculaires vidéos « avant/après » sur fond de musiques dramatiques.
Sur Instagram, les cliniques d' « hormone optimization » et de « longevity medicine » pullulent, surtout aux États-Unis. Certaines, comme Concierge MD ou Drip Hydration, proposent des bilans sanguins ultracomplets, des consultations en visio, puis des protocoles personnalisés à base de CJC-1295, Ipamorelin, Sermorelin ou BPC-157 en perfusion, livrés directement chez vous. D’autres, comme Luxury Anti-Aging & Longevity Clinic, jouent la carte du spa médical : fauteuils design, lumière douce, perfusion au bras et promesse de « rebuild » total du corps en quelques mois.

Au-delà de ces services commerciaux déjà marketés, on trouve sur Reddit des communautés comme r/PeptideGuide, r/PeptideSource ou r/Biohackers, où des dizaines de milliers d’internautes débattent des meilleures marques et fournisseurs, diffusent des photos de leurs injections ou bien échangent leurs protocoles et leurs conseils sur la meilleure façon de « reconstituer » sa poudre ou d’éviter les abcès. Tout cela ressemble à un Far West pseudo-médical : une offre foisonnante, des promesses XXL, beaucoup de storytelling, très peu de garde-fous. Mais que se cache-t-il exactement derrière ce mot magique de « peptides » ?
L’Ozempic et les autres
Reprenons les bases. Techniquement, un peptide est une petite chaîne d’acides aminés qui est connue de l’industrie cosmétique depuis les années 1990. On les retrouve bien souvent dans la liste des ingrédients de sérums censés stimuler le collagène ou lisser les rides. En parallèle, les peptides ont aussi leur place dans le monde du dopage amateur. Depuis les années 2000, les forums consacrés à la musculation évoquent l’usage de BPC-157, TB-500 ou d’analogues d’hormone de croissance injectés en sous-cutané pour se réparer plus vite, sécher plus vite, vieillir moins vite.
À partir des années 2020 et de l’arrivée fracassante d’Ozempic et des GLP-1, cette culture de niche va clairement s’étendre. Il faut dire que, pour la première fois, un peptide prescrit par des médecins fait la une des journaux people et des plateaux télé. L’idée qu’une injection hebdomadaire puisse faire des miracles sur la perte de poids ouvre le champ des possibles : régénération des cellules, récupération après blessure, libido ou repousse des cheveux… Tout semble possible, même si, dans de nombreux cas, les effets des peptides n’ont été observés que sur des rats.
Qu’à cela ne tienne : les communautés de biohackers et les aficionados de la longévité s’emparent de cette médecine expérimentale. C’est notamment le cas de Brian Johnson, pape autoproclamé de la vie éternelle, qui a régulièrement fait la promotion de ses sérums pour cheveux et autres crèmes pour le visage augmentées aux peptides. De son côté, le podcasteur le plus écouté au monde, Joe Rogan, fait la promotion du BPC-157, réputé pour la régénération de tissus, auprès de ses 20 millions d’auditeurs. Derrière lui, une galaxie d’influenceurs musclés et charismatiques assure la promotion et la vente de ces produits. Parmi eux, Garry Brecka, « biologiste » autoproclamé et proche de Rogan, mais aussi Dereck de la chaîne More Plates More Dates ou encore Jay Campbell, figure quasi religieuse de la testostérone et des peptides.
« Ne pas consommer »
Derrière cet engouement, un marché gris international est en train de se dessiner. Les influenceurs et les coachs en peptides s’appuient sur des peptide shops et autres « laboratoires de recherche », des magasins en ligne qui vendent les produits à injecter en indiquant toujours que ces derniers « ne sont pas à destination des humains », mais uniquement « à des fins de recherches scientifiques ». C’est le même argument pseudo-légal que l’on retrouve sur les shops de « designer drugs », ces boutiques qui vendent des psychédéliques modifiés au niveau moléculaire pour contourner la législation prohibitive.
Ces boutiques se fournissent auprès de pharmacies de compounding qui inondent aussi tout un archipel d’intermédiaires comme les cliniques de longévité, les services de télésanté et autres medspas. Tous se fournissent à la même source, à savoir les usines et brokers chinois qui fabriquent les poudres à partir de séquences publiées dans des études scientifiques ou de molécules encore en phase d’essai clinique. En se présentant comme de simples fournisseurs B2B, ils réfutent aussi toute « mauvaise utilisation » et se soustraient à toute responsabilité. L’ensemble de la chaîne se présente comme une industrie pharmaceutique parallèle qui mime tous les codes des grandes sans en accepter les contraintes. Et comme tout marché gris, il est très difficile d’estimer sa valeur économique, même si cette dernière représente une fraction des 40 à 50 milliards de dollars par an que génère le marché officiel des peptides thérapeutiques comme l’insuline ou les GLP-1. Mais les choses pourraient changer dans les mois qui viennent.
La guerre de la FDA
La tempête des peptides a désormais atteint les sommets du pouvoir américain. Alors que la Food and Drug Administration multiplie les avertissements contre les pharmacies alternatives et les sites de vente en ligne, le secrétaire d’État à la Santé, Robert F. Kennedy Jr., a promis en mai dernier de « mettre fin à la guerre de la FDA contre les peptides » dans le cadre de son mouvement « Make America Healthy Again ». Il faut dire que l’homme politique est lui-même un aficionado des médecines alternatives axées sur la longévité et a noué des liens d’amitié avec Garry Brecka, un influenceur en longévité qui prescrit des peptides à des stars comme Paul Pogba et vend des injections ou des patchs à 600 dollars l’unité. Peu importe alors que les protocoles n’aient été testés que sur des rats, que les preuves de leur efficacité chez l’humain restent très limitées et que nous n’ayons aucun recul scientifique sur les risques à long terme. Dans la continuité des philosophies de la Silicon Valley, les peptides vont sans doute continuer à « move fast and break things ».






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